‹ Le décasyllabe roman et sa fortune en EuropeChapitre 2 sur 36 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Lorsqu’on étudie avec soin les éléments de la versification moderne dans les principales littératures européennes on découvre bientôt entre eux des traits de ressemblance. Celle-ci apparaît plus frappante encore si l’on s'en tient aux mètres les plus usités et notamment au décasyllabe tel qu’il se retrouve chez les peuples romans d’abord, puis chez d'autres qui n’ont pas une origine latine. Le fait avait déjà été remarqué au commencement du xix« siècle, en ittii. par l’abbé Scoppa, le premier qui établit un parallèle entre le « vers commun » français et l’hendécasyllabe italien. Fr. Diez confirma sa découverte dans un appendice ajouté aux Altromanische Sprachdenkmale (1846), où il attribue tous les vers d’égale longueur dans les idiomes néo-latins à une même source. KnGn la théorie, rapidement esquissée par Benloew dans son étude sur l’origine des rythmes, en 186a, fut de nouveau affirmée, en ce qui concerne le décasyllabe, par Fr. Zarncke au cours d'une brochure intitulée : Le Pentamètre Iambique (Ueber den fünffussigen Jambus, 1866). D'autres métriciens ont depuis lors exprimé des idées

Unie, de Lille. Tr. et Mém . Dr. -Lettres . Tome I. 1.

analogues et l’un d’eux surtout, M. Motheré, par une analyse magistrale du vers héroïque anglais et de ses modèles en langue d'oïl, a nettement démontré, en i88y, la provenance française du blank line de Shakespeare et de ses émules. Voilà les chercheurs les plus éminents qui se soient occupés de ce domaine tout spécial de la métrique comparée.

Toutefois si certains éléments essentiels de notre travail ont été, depuis bon nombre d’années, signalés à l'attention du public érudit, le travail lui-même n’avait pas été entrepris. 11 suppose une double recherche, celle des origines possibles et probables du décasyllabe roman et celle de son caractère primitif ainsi que des modifications du type traditionnel à travers les âges dans les diverses langues où il s’est introduit. Si la première question ne comporte pas, à l'heure actuelle, de solution évidente et incontestable, la seconde par contre, beaucoup plus importante pour le développement de la versification moderne, conduit, nous allons le montrer, à des résultats précis et d'un intérêt considérable.

Nous commencerons donc par établir les conditions nécessaires auxquelles se conforme le décasyllabe roman quand il apparaît dans la littérature médiévale pour en déduire la forme purement théorique, mais non moins nécessaire, du vers latin, classique ou populaire, qui a pu lui donner naissance. 11 conviendra ensuite d examiner rapidement les différents mètres proposés comme prototypes de ce vers et les objections que soulèvent les nombreuses hypothèses émises à ce sujet. Ce travail préliminaire fixera notre point de départ. Mais s'il est vrai que le décasyllabe roman comporte, jusque dans ses variations les plus divergentes et quelle que soit son origine historique, des caractères non contestables d'identité, nous nous efforcerons de découvrir, en partant de ses formes les plus anciennes, les causes et la loi de ses modifications successives. Cette étude nous mènera de France en Italie, puis en Angleterre, en Espagne et au Portugal pour arriver en dernier lieu à l’Allemagne. Elle servira aussi, nous le croyons du moins, à démontrer l’unité réelle qui se retrouve à la base de la versification dans les langues les plus cultivées de l'Europe.

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