LU DOMAINE DU DECASYLLABE ROMAN
libertés métriques qui leur sont accordées, ils se voient obligés de recourir à l’accent et de renforcer le rythme ïambique de la mesure. L’élévation du langage et l’habile disposition d'un nombre fixe de toniques qui concourent à produire un mouvement ascendant paraissent désormais indispensables à l’harmonie poétique.
Mais cette l’orme ainsi allégée de la rime, à la fois très supérieure à la prose vulgaire et très voisine d'elle, devait séduire les meilleurs esprits des temps modernes. Certains domaines, celui du théâtre notamment, où l’on cherche le plus possible à se rapprocher de la vie réelle, allaient lui être largement ouverts. Et si en Erunce la nature de la langue s’opposait à la diffusion du mètre non rimé, sien Espagne et en Portugal le genre dramatique avait déjà trouvé une autre forme d'expression, chez les Italiens, les Anglais et les Allemands, par contre, le nouveau décasyllabe régna sans conteste sur la scène. La vogue en fut si peu passagère que pour les œuvres les plus importantes elle dure encore. Elle recule peut-être devant l'envahissement progressif de la prose qui parait mieux convenir à l’absence marquée d'idéalisme de l’époque contemporaine. Mais ce n’est pas le vers blanc comme tel. c’est la poésie elle-même qui tombe en discrédit auprès d’une génération trop préoccupée d'intérêts matériels et trop pratique. Le mètre souple et varié qu’inventèrent Trissino et llucellai a depuis longtemps fait ses preuves sur les planches. Mis en œuvre par Mafl’ei, Alfieri et Manzoni au delà des Alpes, par Shakespeare. Ben Jonson. Dryden, Otway et leurs émules en Angleterre, par Lessing, Schiller et Goethe en Allemagne, il s’est révélé éminemment propre à traduire avec énergie et noblesse de style toutes les émotions tragiques.
L'application au genre narratif et surtout à l’épopée fut plus tardive et moins heureuse. En Italie, la tradition des stances de Dante, d’Arioste et de Tasse était encore puissante et le médiocre poème île Trissino, VItalia liberata dai Goti, n’eut pas le même succès que sa Sophonisbe . Il en fut autrement en Angleterre. Là les deux chefs-d'œuvre de Milton, le Paradis Perdu et le Paradis Regagné, valurent au vers blanc une popularité presque égale à celle qu'il avait conquise dans le drame sous le règne d’Elizabeth. Elle se continue encore au xix c siècle, puisque l'un des meilleurs écrivains de notre époque a repris le mètre de son grand prédéces-
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seur dans la longue série de contes épiques qu'il a publiés sous le titre des Idj-lles du liai. En Allemagne, les traducteurs d’ouvrages anglais emploient le décasyllabe non rimé, mais Klopstock dans sa Mexxiade, Goethe dans Hermann et Dorothée et les interprètes d’Homère adoptent l'ample mesure dactylique (i). Par contre, les auteurs de récits didactiques et les moralistes en vers suivent le plus souvent en tous pays l'exemple donné, à la Renaissance, par les Api de Ruccllai. Depuis la Coltieazione d'Alamanni jusqu'aux Canti de Giacomo Leopardi de nombreux Italiens se sont ainsi servis des verxi sciolti (a) et plusieurs Espagnols ont marché dans la même voie. De l'autre cêté de la Manche, il sullit de citer les Saisons de Thomson, la Tâche de Cowper, V Excursion de Wordsworth et plus tard encore The Ring and the Book de Robert Browning. Cher, les Allemands on remarque en ce genre le Halladat de Gleim et quelques poésies d’E. C. von Kleist au xa'iii” siècle, et au xix' le Laienbrevier de l.eop. Schefer (i834) et Ahasver in Rom ( 1867 ) de Rob. Hamerling (3). Le ton aisé du décasyllabe sans rimes la rend partout propre à la narration et à la description relevée par la beauté du langage et la sublimité des sentiments exprimés.
Il restait au vers blanc une dernière conquête à faire, celle de la poésie lyrique. C'est en Italie qu'elle eut lieu tout d’abord vers la lin du xviii® siècle. On constate cette innovation hardie dans quelques essais de Parini, puis chez Tïgo Foscolo nourri de littérature grecque et pénétré de l'esprit du romantisme naissant. Elle triomphe enlin avec éclat grftce aux sombres méditations de Leopardi. Mais c'est en Angleterre qu'elle trouva son plus grand développement. Non seulement le lyrisme s’y empara du décasyllabe non rimé dans l'œuvre de Byron, de Shelley et de leurs émules, mais il l'amena même, par une étonnante évolution, à se rapprocher de la rime et à en imiter les efl'ets. Il fallut pour
(1) Il n’en est pas moins probable que l’idée de supprimer la rime dans l’épopée est due à l’imitation de Milton chez les poètes épiques allemands.
(2) Notons, entre autres, Parini dans sa satire intitulée 11 Giorno et Pindemonte ainsi que Foscolo dans leurs poèmes célèbres, / Sepolcri et Dei Sepolrri.
(3) Le poème narratif en décasyllabes rimés est encore plus populaire en Allemagne, témoin Die bezauberte Rose (1818) de Schulze, les Todtenkrânse de J. von Zedlitz et le I.aienevangeliwn (1840) de F. von Sallat.
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eela l’art consommé d'un maître écrivain. Dans La Princesse (1847) d’Alfred Tennvson le tour de force est accompli et le cycle parcouru par l’ancien vers héroïque français se trouve complété. Le poète insère au cours d'un long récit en blank verse quelques chants qu'il dit accompagnes par la musique. Rimés ou non — et surtout quand ils ne le sont pas — ils doivent se détacher nettement sur le fond uniforme de la narration, dont la mesure en soi ne les distingue pas. En voici deux exemples :
« Tears, idle tears, 1 know not what they mean,
Tears froin the depth of sonie divine despair llise in the heart. and gather to the eyes,
In looking on the happy Autumn-Iields,
And thinking ofthe days that are no more.
Fresh as the first beam glittring on a sait,
That hrings our friends up froin the underworld,
Sad as the last which reddens over one That sinks xvitli ail we love lielow the verge ;
So sad, so fresh. the days that are no more.
Our enemies hâve fall’n, hâve fall’n : the seed.
The little seed they laugh 'd at in the dark,
Hasris’n and cleft the soil, and grown a bulk Of spanless girlli, that lays on every side A thousand amis and rushes to the Sun.
Our enemies hâve fall'n. hâve fall’n : they came;
The leaves were wet with women ’s tears ; they heard A noise of songs they would not understand :
They mark 'd it with the red cross to the lall.
And would hâve strown it, and are fall'n themselves (1).
Comment l’impression de la stance chantée a-t-elle été produite ? En premier lieu par la régularité du mètre qui ne comporte jamais plus ni moins de dix syllabes et qui se termine invariablement par une finale masculine fortement accentuée et par une
(1) The Princess, Canto IV. ai- 3 i, et Canto VI, 17-27.
pause marquée. Ensuite par une série de répétitions verbales qui l'ont surtout ressortir le début du décasyllabe et par une répétition plus énergique et plus prononcée quand il s'agit d'indiquer ici la lin. là le commencement, en tout cas la séparation, des strophes. L’auteur a résolu le problème qu’il s'était posé, il a tenu comme une sorte de gageure et par ces chansons non rimées le vers blanc, devenu si libre avec b; xix c siècle, semble retourner vers ses origines.
Notre tâche prend fin avec les dernières phases de l'évolution du décasyllabe roman. Nous l'avons suivi depuis sa forme primitive, strictement définie par une coupe absolument nette et un syllabisme rigoureux, jusqu'à sa transformation en pentamètre ïamhique non rimé, et de la France du Nord, où il apparaît pour la première fois d'une façon marquée dans la littérature jusqu’à l'Allemagne, où il ne s'implante définitivement que dans la seconde moitié du xvm* siècle. 11 nous reste à noter l’étendue et l’importance de ses conquêtes. Sous sa forme originelle et rimée le vers français de dix syllabes s'impose aux vieilles chansons de geste dont les homophonies finales deviennent de plus en plus complètes, il envahit le domaine de la satire et du lyrisme, gagne la Provence, puis l’Italie, où il s'assouplit .en tant t\\\endecasillabo. et pénètre en Angleterre, en Espagne et au Portugal. Partout il occupe la .place d'honneur et sert aux meilleurs écrivains. Le moyen-âge. malgré la concurrence de l’octosyllabe et de l’alexandrin, est rempli de sa gloire. Le vers commun se rencontre également dans la Chanson de Roland et le Girartde Rosilho , chez les trouvères et chez, les troubadours ; avec nne terminaison féminine il fournit la trame de la Divine Comédie et des Sonnets de Pétrarque ; il prête son harmonie aux Contes de Canlorbéry, retentit dans les chants du roi Denis et de sa cour poétique et fait la popularité des Trescicntas de Juan de Mena.
La Renaissance des lettres, loin de le détrôner, lui apporte un accroissement de forces sous son nouvel avatar de vers blanc. Si la France, son pays d’origine, le délaisse pour l’alexandrin, si l’Espagne l'exclut du théâtre et l’Allemagne de l'épopée ainsi que de la poésie lyrique, il lui reste par ailleurs un domaine assez vaste et sa fortune n’en est pas moins haute. Dès le xvi' siècle, sous sa forme rimée et non rimée, il produit le Roland Furieux
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d’Arioste, les Lusiades de Canioens, la Jérusalem Délivrée de Tasse, la Heine des Fées de Spenser, les tragédies de Trissino, les drames de Marlowe. de Sliakespeare et de Ben Jonson. Au xvir, il se retrouve dans l’œuvre de Bosean Alinogaver, sur la scène anglaise et italienne, dans le Paradis Perdu de Milton et les satires de Dryden. Le décasyllabe roman au xvm' siècle remplit les épitres de Pope, les Saisons de Thomson, la Tâche de Cowper, il s’adapte aux pièces de Mallèi et d'Alfieri comme à celles de Leasing, de Schiller et de Goethe. Enfin, au siècle dernier, il pénètre le lyrisme de Wordsworth. de Byron et de Shellev, les odes de Quintana, les descriptions hollandaises de Kirker et de Lulofs, les chants désespérés de Leopardi, les récits ironiques de Schefer et de Hauierling. les méditations de Browning et les fines ciselures de Lord Tennyson. 1-a liste n’est ni complète, ni close, et l’avenir sans doute se chargera de la prolonger.
Mais, pour un esprit philosophique, c’est un spectacle curieux et attachant que nous offrent la persistance du décasyllabe roman à travers les siècles et son introduction successive flans les principales littératures des peuples civilisés. Ici, comme dans le cas de l’architecture ogivale et vers la même époque, c’est en France que surgit le type nouveau qui va se propager au dehors. Presque partout où il pénètre, ce mètre de dix syllabes constitue à ses débuts le mètre le plus long et le plus populaire, il sert à traiter les thèmes les plus graves et les plus nobles, il s'allie peu volontiers à d’autres mesures et se renferme en quelque sorte en un splendide isolement, il est enfin le premier à rejeter les entraves de la rime. Mais c’est aussi lui qui, dès lu Renaissance, réalise le plus tôt et le mieux l’idéal d’un vers où la pensée domine l’expression sans que la forme poétique, bien que réduite à une extrême simplicité, se confonde avec la prose. Apparu sur le sol français, il n’a pas de peine à prendre racine en pays néo latins. Mais il ne s’en tient pas là. Greffé à plusieurs reprises sur les branches du vieux tronc germanique, il y produit des pousses vigoureuses. L’ancien décasyllabe roman fleurit dans les langues les plus cultivées de l'Europe, il établit entre elles un lien commun, une unité de versification, qui répond au cosmopolitisme toujours plus marqué de l'inspiration et du génie dans le domaine des lettres modernes.