LES ETATS-UNIS
Bien avant la guerre, un changement profond s'était opéré dans l'économie des États- Unis; ils avaient cessé d'être exclusivement un grand marché de grains et de viande et ils
accroissaient sans cesse leurs ventes de produits manufacturés. La guerre a précipité cette évolution en renforçant la puissance des industries américaines : certaines d'entre elles ont tellement distancé leurs rivales d'Europe qu'on ne peut plus guère parler de concurrence.
Pour le fer et le charbon, des ressources colossales en pleine exploitation assurent aux Etats-Unis une écrasante suprématie. Déjà en 1914 ils produisaient presque le tiers du fer du monde; en 1916, leur part s'élevait à presque la moitié. C'est vers eux que tous les Alliés se sont tournés pour s'approvisionner en métal ; pendant le second semestre de 19 17, ils expédiaient vers l'Angleterre, la France et l'Italie 800000 tonnes d'acier à obus, 100 oôo de blindages de navires, 160000 de rails, 100 000 de fer brut, 5oooo de fer de construction, 4oooo de fil de fer. Leur production d'acier s'est élevée de 24 millions de tonnes en 1918 à 45 millions en 1918.
La production de la houille américaine laisse maintenant bien loin derrière elle la production de la houille britannique. L'extraction aux États-Unis s'est élevée de 5i3 millions de ton-
nés en igi j à 685 millions en igiS ; l'extraction britannique a baissé de 397 en 1914 à a55 en 1918. Ces chiffres ne traduisent pas seulement la richesse des gisements américains, maif ■''' révèlent encore une situation économique < lea Anglais s'inquiètent vivement ; l'extrac américaine s'accomplit à moindres frais l'extraction britannique ; alors qu'en Grai Bretagne un dixième à peine du charbon !
trait par machines, la proportion est la mi pour le charbon américain. On évaluait, juillet 1919, aune moyenne de 35 shillings tonne le prix du charbon britannique d'ex tation alors que le charbon des États-Uni:
vendait ao shillings dans les ports de l'At tique. La production annuelle de charbon ouvrier employé a baissé en Grande-Breta de 3ia tonnes en 1886-1890 à as6 tonnei 1918; aux États-Unis, elle a monté, pendai même période, de âoo tonnes à 770 tonnes fait, le charbon britannique est menacé de dre ses marchés mondiaux, et déjà des car BOUS de charbon américain arrivent dans ports européens. Ainsi l'essor industriel États-Unis se révèle d'abord par leur colos
capacité de production en fer et en combustible. Mais ce trait de leur économie industrielle n'est pas nouveau ; la guerre l'a grossi et accentué; elle ne l'a pas fait naître.
Ce qui donne son véritable caractère à l'évolution de l'industrie américaine et la rend particulièrement dangereuse pour l'Europe, c'est le développement de la fabrication des articles qui exigent de la main-d'œuvre et représentent plus de valeur que de poids. De igiS à igiS, l'exportation des États-Unis s'est accrue 75 fois pour les lingots d'acier, 5 fois pour les tôles d'acier et les fils de fer, 8 fois pour les barres et les tiges, là fois pour les tôles étamées. De 19(4 à 1917, elle est passée (en millions de dollars) de i46 à 323 pour les objets en cuivre, de ii5 à 261 pour les machines, de 3a à 118 pour les automobiles, de 20 à 43 pour les articles en cuir, de 5i à i36 pour les articles de coton '. On trouve des progressions aussi rapides pour les produits chimiques, pour les articles de caout-
I. \ OIT Fraace-Élalt-U au, mai iQig, igg-ioo; — J. R. Smith, The American Trade Balance, AnnaU 0/ Ihe American Acad. of Polîfûol and Socioi Science, mai 1919; — The Amerieat, juillet 1918, p. 19-30.
LA PtlISSAKCE inDUSTDIELLE
chouc, pour les soieries. Les États-Up'« ' bornent pas à produire des masses de bruts ou demi-ouvrés, mais ils se mei fabrication des articles finis qui sem qu'à présent la spécialité des artisa vieille Europe.
Au nombre des industries les plus f et les plus entreprenantes des États faut placer l'industrie automobile ; ellt exemple de cette faculté d'adaptation € fectionnement qui, pour chaque bra fabrication, amène peu à peu les An sur le terrain de la concurrence uni Bien avant la guerre, l'automobile av d'être en Amérique un article de luxe ; coup de régions, on la rencontrait ce ment chez le cultivateur, et parfois c vrier. En 19 li, l'Europe possédait automobiles, les États-Unis 4 2^2 000 une voiture pour 17 Américains coi pour 3oo Anglais, une pour^oo Françai puissante et prospère, cette industrie 1 55o fabriques et 3ooooo ouvriers. Mais, la guerre, elle travaillait peu pour 1' tien ; le marché intérieur absorbait un
IX d£cuii de i'edropx
de la production. Avec la guerre, des ;hés s'ouvrirent et la fabrication grandît, lines américaines livraient 578000 voin igid, 893000 en 1915, 1617000 en 1916, PO en 1917, ii570ooen 1918; les expor-
croissaient, aSooo voitures en igiS, en 1915, Saooo en 1917, presque toutes es Alliés'. En dehors de l'Europe, les Jnis conquéraient des débouchés aux
de l'Europe. Durant l'année 1916-1917, datent à l'Inde, à Ceyian, à l'Australie
Nouvelle-Zélande pour 6i5ooooo francs ' aobiles, laissant derrière eux la Grandene avec 7600000; c'était pour celle-ci ninution des trois quarts sur 1913. Dans ique du Sud, les progrès de l'Union ne as moins marqués que dans les Domi- >ritanniques ; avant la guerre, les Argen- ;s Brésiliens et les Chiliens n'aimaient les voitures américaiûes ; ils leur préféles voitures européennes dont ils achepour 35 millions de francs en igiS; or, i-i9i7, toutes les voitures importées sont
c)e de Frantz-Reichel, L'Aoenir, du 3"} juin igi^'
LA PUia$ANCE INDUSTRIELLE ia5
venue des États-Unis*. Ces exportations d'automobiles ne représentent encore que le quinzième ou le vingtième de la production du pays ; mais elles ouvrent le chemin à une industrie puissante dont le marché national est saturé. Même avec les droits de douane et les frais de transport, les voitures américaines peuvent se vendre chez nous à meilleur prix que les nôtres, si bien qu'elles menacent à la fois nos débouchés extérieurs et nos marchés intérieurs. Sur ce terrain comme sur bien d'autres, les usines européennes devront reculer en s'adaptant à la nouvelle situation ; elles devront céder aux usiQes américaines la fabrication de l'article ordinaire et se réserver la fabrication de l'article soigné et fini, de la voiture de luxe. 11 ne suffira pas à l'Europe de se retrancher derrière des droits de douane : car c'est en Europe même que les industriels américains veulent opposer fabrique à fabrique; une grande maison américaine s/occupe de créer à Copenhague une colossale usine où l'on monterait les voitures venues des États-Unis en pièces détachées.