CONCLUSION
Se passer de l'Europe dans Téconomie nationale et la remplacer dans Téconomie des autres peuples, telle est la tendance des grands pays qui visent à la supplanter dans son rôle universel. New-York possède un marché de capitaux qui menace la suprématie de Londres ; sur cette place américaine viennent se régler des comptes internationaux qui échappent à l'attraction britannique. Bateaux américains et bateaux japonais parcourent en haute mer les grandes routes que longtemps fréquentèrent seules les flottes européennes; l'Océan Pacifique, longtemps excentrique par rapport aux grands foyers commerciaux, puis appelé à la vie générale par les navigateurs et les marchands de l'Europe, s'éveille à une vie indépendante ; ses deux rives qui depuis un siècle s'orientaient l'une verB l'Occident, l'autre vers
COHCLDSION 3 1 I
l'Orient, se retournent l'une vers l'autre et
deviennent les farades d'une nouvel
ranée. Des centres industriels à gi
ment se sont fondés et développés
Unis et au Japon ; d'autres înau^
carrière ; il en sort des cargaisons e
tilles qui vont se distribuer sur d<
que l'Europe fournissait jusqu'alors
des masses de matières premières q
nourrir les usines nationales etn'iroi
les manufactures européennes. Un ]
sur le globe, on voit des peuples
reçu de l'Europe les courants de la \
se détourner progressivement de c
antique et s'orienter vers d'autres
civilisation.
L'unité de la terre s'était réali plan européen ; plusieurs plans qui !
vont dissocier cette œuvre; certaî de la terre s'uniront sur un plan d'autres sur un plan japonais; il n'; unité, mais pluralité d'influencei démembrement de l'empire de l'Eui empire dont l'exploitation avait fo] tune.
3l3 LE DËGLO DE l'eUROPE'
Cette révolution économique était devenue inévitable bien avant la guerre, depuis le jour où ce que l'Europe avait donné aux autres pays de son propre esprit et de sa propre chair ne lui appartenait plus en propre. En fait, tout ce qui constituait sa supériorité, moyens d'exploiter le capital superficiel et souterrain de l'humanité, moyens de produire la richesse, moyens de la transporter et de la faire circuler, tout s'est vulgarisé, diffusé à travers le monde. La science qui a fourni l'arsenal des conquêtes humaines sur la nature n'est plus l'apanage de l'Europe ; elle l'a enseignée et propagée.
« Cette denrée (le savoir), dit M. P. Valéiy *, se préparera sous des formes de plus en plus maniables ou comestibles; elle se distribuera à une clientèle de plus en plus nombreuse ; elle deviendra chose de commerce, chose qui s'ex^ porte, chose enfin qui s'imite et se produit un peu partout. »
Civilisation matérielle, méthodes de travail, tout se répand, se transmet, s'égaUse par le monde ; dans cette œuvre de diffusion, il s'ac-
I. P. Valéry, La crise de Pesprit. La Nouvelle R$vuê française, j^août 19 19, p. 335.
complit une division du travail; le partage se fîiit entre l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Archipel japonais, entre deux groupes de race blanche et un groupe de race jaune. Il existe maintenant plusieurs foyers de haute humanité au lieu d'un. Depuis les grandes découvertes, le monde s'était européanisé ; sous l'influence de continents et de peuples plus jeunes dans le progrès, il tend à se régionaliser. 11 se prépare un nouveau classement des régions de la terre où l'Europe ne tiendra plus seule la tête. C'est une rupture d'équilibre qui s'accomplit au détriment de l'Europe.
Est-ce à dire que l'Europe ait fini son règne ? Est-ce à dire que, suivant l'originale expression de M. P. Valéry, elle « deviendra ce qu'elle est en réalité, c'est-à-dire un petit cap du continent asiatique » ? Pour cela, il faudrait qu'elle fût réduite à ne plus compter que proportionnellement à sa superficie. Or, l'espace n'est pas la mesure de la grandeur des peuples. Cette grandeur se fondeencoresurle nombre deshommes, sur leur état de civilisation, sur leur progrès mental, sur leurs aptitudes à dominer la nature ; il s'agit ici plutôt de valeur que de grandeur.