‹ Le dédale, pièce en cinq actes, en prose. Représentée pour la première fois sur la scène du Théatre-Français, le 19 décembre 1903Chapitre 16 sur 130 · ACTE I, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE V

PAULETTE

Tu me presses de questions! Ma foi! je ne peux rien t'affirmer. Tu as jadis témoigné à Max tant d'amour que la fatuité pourrait le rendre incrédule sur les consolations que Ton t'attribuerait. Je ne le vois pas, en effet, s'avouant que tu Tas remplacé.

MARIANNE

Je peux lui en fournir la preuve indéniable.

PAULETTE

Comment?

MARIANNE

En me remariant.

PAULETTE

Tu ne dis pas cela sérieusement?

MARIANNE

Très sérieusement. Je ne suis pas la maîtresse

de M. Le Breuil. Je me considère comme sa fiancée. Et il est possible que, prochainement, je l'épouse.

PAULETTE

Oh ! Marianne ! Dans notre monde, une femme peut subir le divorce; mais elle ne peut pas en profiter pour s'offrir un nouveau mari. Tu encourrais la réprobation générale !

MARIANNE

Sur quoi se fonde cette réprobation?

PAULETTE

Ah! dame!... Quesais-je?... On n'a pas encore admis qu'une femme s'expose à mettre en présence le mari d'hier et le mari d'aujourd'hui. Il suffit de se représenter sa situation, à elle, entre ces deux hommes !

MARIANNE

Tu trouves plus décente la situation d'une femme entre un mari et un amant?

ACTEIjSCÊNEV 3'}

PAULETTE

Depuis que ce cas existe, Topinion a eu le temps de s'y habituer.

MARIANNE

D'après ce que tolèrent tes préjugés, ma considération augmente pour ce qu'ils interdisent.

Tu ne veux pas comprendre de quoi se choquent les convenances! C'est de l'attestation officielle que la même femme n'a rien de secret pour ces deux hommes qui sont là, en chair et en os. Mais la femme mariée qui prend un amant n'accomplit qu'une action cachée, où la pudeur mondaine n'est pas invitée à voir. Cela n'est inscrit sur aucun registre, cela ne se sait pas...

MARIANNE

Ah! ouiche!

PAULETTE

S'il en est su quoi que ce soit, nul n'a le droit d'en être certain...

MARIANNE

Vraiment I

PAULETTE

Si quelqu'un acquiert une certitude, par exemple, grâce à une confidence, son devoir est de Foublier.

MARIANNE

Mais, petite malheureuse ! toi, tu es bien certaine, tu ne peux pas oublier qu'ils sont deux vivants, deux bons vivants, je présume, à qui tu partages ta conscience et ta personne, tes instants et ton corps !... Je ne t'entends parler que des convenances d'autrui! Tu n'as donc pas les tiennes?... Est-ce que la façon dont une divorcée comme moi devient, sur des registres, la femme de deux hommes, à des années de distance entre eux, est-ce que cela peut se comparer à leur appartenir, alternativement, dans la chaude réalité?... Non, vois-tu, pour te garder quelque indulgence, j'ai besoin d'envisager les périls que tu braves. Cette audace seule réhabihte un peu la double

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