Le défaut de l'armure
C'est le cabinet de travail d'un grand homme, mais enlendons-nous, d'un littérateur illustre de l'an 190.. L'ameublement est simple. Des tableaux décorent les murs et quelques eaux-fortes. Chacun a son histoire. Allez voir Louis Darne au début de l'après-midi, il vous la contera. Tout Paris l'a entendue.
— C'était au temps où mon ami Manet, pauvre, bafoué, etc.
La suite se devine. Il a été le premier à défendre Manet. Oui n'a-t-il pas défendu ? Pour qui n'a-t-il pas lutté ? Combien de préfaces, d'œuvrcs posthumes n'a-t-il pas écrites ? Com-
bien de discours funèbres na-l-il pas prononces ? Des portraits épars sur la cheminée et ornes de dédicaces reconnaissantes, prouvent à quel point il eut le don d'obliger. Mais, remarquez une chose, il n'y a là que des portraits de peintres, de sculpteurs, de musiciens, car il est un reproche que Louis Darne ne peut pas s'adresser : jamais il n'a consacré une de ses chroniques à un de ses camarades, à un homme de lettres...
Une bibliothèque fait le tour de la chambre. Les deux fenêtres donnent sur le boulevard de Courcellcs. Darne voit le Parc Monceau, c'est un peu de campagne, des lilas au printemps, de jolies teintes à rautomne. Il peut voir aussi la statue de Guy de MaupassanI, un confrère mort, mais qui se vend toujours.
Le bureau est encombré de livres brochés : des envois d'auteurs. Trois générations de poètes, de romanciers, de (h^amaturges lui adressent leurs ouvrages. Il a appartenu à toutes ces générations. Son œuvre est nourrie de ce qu'elles avaient de périssable. Rien ne séduit comme le clinquant d'une époque. Darne a de la manière et de la facilité. Le manoir romanticpie, le bandit, le bouffon, le valet sonl exploités par les drames de sa jeunesse. Poison et coups d'épée mouvementent ses intrigues, que poétisent des clairs de lune et des sérénades sous des balcons. Il est près de Hugo, il monte vers Sha- F kespeare. Les temples et l'impassibilité des Par-
UN \OLCA.\ Di: CENDRES O
nassicRS l'ont ému. Il vient à bout dîme tragédie anli(|ue. Il excelle dans les chœurs. Il est lyrique, ses derniers recueils le prouvent. Il a fréquenté chez Stéphane Mallarmé. Il y a rencontré Henri de Régnier, il a payé son tribut d'imitation à l'école symboliste. Oh ! combien de chimères a-t-ii fait se crisper en heurtoirs I Tout cela est sans dangers. Ce qui est plus grave, c'est que Darne écrit le dimanche, à la (( Minerve » un feuilleton littéraire plus attendu que celui de Faguet ou de Mendès. Depuis qu'il a contribué à créer une ou deux petites réputations, il ne parle plus dans ses chroniques que des livres de vovat^es et de science. Malerré cela,
toujours il a sous la main l'œuvre de son visiteur, quand ce dernier en vaut la peine.
En pleine lumière, se dresse un pupitre. Darne compose debout. Il improvise, sur de grandes feuilles, jamais raturées, les vers appris par cœur et péniblement chevillés, à l'aide de dictionnaires, le soir, alors qu'il est seul, confortablement assis devant une petite table, les pieds dans une chance! ière.
Darne travaille beaucoup. Il a près de lui, un meuble à rayons qui renferme I.OOO feuilles de tous formats et douze porte-plumes de grosseur et de poids différents : ses doigts se fatiguent vite. Il souffre de la crampe des écrivains et de bien des maux encore. Le voici : il entre : la tête, le cou, le buste ne font qu'un bloc. Les bras sont courts, pesants, arrondis comme des
parenthèses, les mains sont minuscules et potelées, les jambes raides, l'arliculation des genoux semble rouillée. Il marche avec les mouvements de ces jouets automatiques qui se ventlent, sur le boulevard, aux approches de la Noël. Le teint ? Imaginez le dos de ces chapons sous l'épiderme desquels on a glissé une couche de truffes. Les yeux [bleus peut-être] sont emehassés dans des chairs rouges, les cheveux sont gris, la moustache est élégante et la barbe rasée. Darne a soixante-sept ans. Il a connu Wagner, Hugo, d'Aurevilly, Sclioll, etc.. Il lui reste de ces amitiés, de l'emphase, de l'esprit parfois, et ce mélange donne l'impression que Darne est toujours jeune. La jeunesse ! ces syllabes le hantent. Certes, il est jeune. Il a les idées, le style, les enthousiasmes des jeunes gens. Lisez son article d'hier, sur <( Toute la chair et toute Vâme. » Ce n'est pas un livre de voyages, mais bien un recueil de poèmes signés Marie Impéri a.
(( Voilà qui est surprenant et loti inlinimeni, et eela est relevé, loueité par... conwient dirais-ie ? ...une pointe, mais une pointe fleurie de lys et de roses... de sadisme... et, en outre, il passe dans ces poèmes un peu de Vâme exquise de Musset. Bravo Madame ! Votre sensibilité est d'un poète qui, tout en procédant de Baudelaire, se souviendrait de Ronsard et de Banville... »
Il y a des fleurs, dans l'atelier de Darne. Elles peuvent passer pour des fleurs champêtres, qu'il aurait cuefllies lui-même, à Marly, à Fonlenay.
Il aime, en compagnie de peintres, de femmes, de poêles, aller déjeuner dans la banlieue, sous les tonnelles. Il est jeune ! Une allure un peu bohème lui sied. Sa tenue est néghgée. Les bouts de sa cravate lavallière, mal nouée, tombent bien sur son gilet éclatant ; il le remarque devant son miroir quTl consufte souvent. Il a été beau, dit-on. Des boucles abondantes ont eouvcrt ses épaules, sa barbe fut soyeuse ; puis il s'est donné la silhouette d'un homme du monde. Dans dix ans, si sa gloire grandit, il aura la tète d'un patriarche : grande barbe et chevelure réapparaîtront.
Une automobile qui s'arrête devant la porte, le tire de sa rêverie. Il écarte les vitrines, reconnaît Paul-Emile Valcourt. le Directeur de la <( Minerve ».
Que peut-il bien vouloir à Darne ?
Paul-Emile Valcourt est un grand seigneur. 11 ne se dérange jamais. Il a acheté son journal 80.000 francs, il y a deux ans. x\ujourd'hui il se lire à 1.500.000 exemplaires, menace le « Maiia » et le « Petit Parisien ». Les rois comptent avec lui, Valcourt. Il est courageux, il ne recule ni devant un coup d'épée, ni devant un scandale, ni devant un chèque. Peut-être, un jour, en cour d'assises, saura-t-on qui il est, d'où il vient. Pour l'instant on sait qu'il est marié, qu'il entretient Jeanne Lormont dont l'hôtel, rue de Prony est splendide. Celte jeune femme blonde est capricieuse. Elle a joué au Français. On a crié. On
l'a vue au Gymnase, au \'andevin€, aux Variétés où son rôle comportait le chant d'une romance. Elle enthousiasma par la fraîcheur de sa voix. On parle d'elle pour TOpéra-Comique. Valcourt est tout-puissant.
Il entre en coup dé vent chez Darne.
— Bonjour.
11 se (*amj)e devant lui. Il est grand. Son manteau à larges revers est pincé à la taille, ses épaulettes exagèrent lampleur de son buste d'où sa tète sort, pelite, triangulaire. Les cheveux noirs sont collés sur le front étroit, serré aux tempes. On dirait qu'il a écrasé de la cendre de cigarette sur ses joues... Elles sont grises, sa barbe drue est impossible à raser, les pointes de sa moustache cosmétiquée semblent être en l)ois. et relèvent, comme des crocs, les coins de ses lèvres. Il esl trapu, Darne est replet.
— Deux mots à vous dire.
Mallard, le crilifjue dramatique de la (( Minerve )) est tombé, le matin même, d'un praticable, pendant une répétition. Il s'est cassé la jambe gauche en deux endroits et s'est démis l'épaule. Il gardera trois mois le lit. Il y a six premières.
— Voulez-vous faire l'intérim ?
Darne se récrie. Il n'a pas une minute à lui. Il montre les livres à lire. Valcourt fait un geste : on a décidé de supprimer le feuilleton littéraire de la « Minerve ». Qui voudra des articles, les paiera, comme partout.
U\ VOLCAN DE CEXDRES 9
— -Mais on payait déjà...
— Pas assez.
Darne proteste encore, il montre les feuilles noircies étalées sur le pupitre. Il a son œuvre l Paul-Emile hausse les épaules.
— \ olre œuvre ? Farceur !
Darne s'entête. Il ne peut pas consacrer ses soirées au théâtre, écrire des articles. Paul- Emile l'interrompt : les articles sont faits à moitié. Il n'y a plus qu'à ajouter quelques mots sur le jeu des acteurs, l'aspect des décors. \'alcourt a des motifs pour que les chroniques soient signées Louis Darne. Il n'y a pas à réfléchir, mais à accepter. Jeanne Lormont ne peut pas souffrir Mallard.
— D'ailleurs il se ramollit, Mallard.
Darne ne dit rien, cest un fait incontestable : Mallard n'a plus aucun talent. On a failli couper le service au journal, grâce à ses éreintements. Il se mettait à avoir des idées.
— Directeurs, auteurs et public ont assez de lui. Dix ans qu'il feuilletonne.
Darne et \^alcourt se regardent. Ils se comprennent. Pour peu que la maladie dure... Darne est un vieux camarade de Mallard que la misère guette. — Bah ! — Des scrupules stupides, tout cela. Mallard quittera le journal de lui-même, le jour où on lui réduira les appointements.
— Ils étaient de...
^ — Vingt-cinq louis par mois.
— Vous me donnerez ?
— Soyez au journal à cinq heures — A propos, voici une noie sur Jeanne Lormont. Arrangez-moi ça. Elle aime votre lilléralure. Venez prendre le thé à quatre heures, à côté, rue de Prony... Vous nous lirez...
Il sortit, houscula, sans s'excuser, un visiteur qui entrait.
— Charmant, fit ce dernier.
C'était un petit liomme grisonnant, sec, très fJroit et chauve. 11 portait une impériale, des iorgnons hordes décaille noire retenus par un <:ordon épais. Il tendit la main à Darne :
— Je ne te savais pas occupé... Quel est ce -Monsieur ?
— Tu ne le connais pas ?
— Non.
— Paul-Emile Valcourt.
— Oh ! Les directeurs viennent chez toi.
Il sourit malicieusement, s'installa dans un fauteuil.
— Qui, répliqua Darne. Je remplace Mallard à la <( Minerve ».
— Tiens.
— Il s'est cassé les jambes...
— Et vous lui brisez les reins...
— Je fais rintérim...
— Parlait.
— Ecoute, j'ai songé à toi, mais j'ai pensé que tu refuserais. Tu n'as jamais consenti à écrire dans les journaux.
— A signer des articles, rectifia le petit homme en rejetant sa tête en arrière.
— Comme tu voudras... j'ai accepté.
— Je t'en félicite, tu auras à faire.
— Semaine terrible, s'écria Darne en levant ses petits bras lourds. Des premières partout.
Il déplia un journal el lut :
— « L'Autre )> de Salomon Daubey au \ audeville : « Les Inlleiiblts » de Lévy aux Variétés. « Le Divorce » de llougot à la Porte Saint- Marlin ; « La Révolte » de Jean de Fiercœur...
— Peste î... voilà un pseudonyme bien Français.
— Au théâtre des poètes : « L'Idole » de Gloser...
- — Un jeune encore...
— Oui, un jeune.
— Tu dois être enchanté, ils triomphent...
— Ils sont étonnanîs, les jeunes d'aujourd'hui, mon vieux Lautier, ils sont étonnants, ceux de 20 à 25 ans !... tous au mieux avec un ministre, tous intrigants, habiles, entraînés... oh ! nous avions d'autres jeunesses, nous autres ! Nous écrivions d'autres vers.
Lautier le regardait en hochant imperceptiblement la tête.
— Oh ! mais, reprit Darne, c'est un fort vilain tour que jouent les directeurs de théâtre à ces jeunes ! — Il se campa, les jambes écartées, les mains enfoncées dans les poches de son veston. — Un fort vilain tour ! « Comment, se disent-
ils, on nous reproche de ne rien faire pour ceux qui montent, cli ! bien, vous allez voir ! » Et le premier venu, recommandé par un politicien, une vieille dame ou un capitaliste, a sa machine en vers distribuée, montée, jouée!... et ces jeunes maîtres sont interviewés... On apprend, du jour au lendemain, qu'un nouveau génie est né. On publie son })ortrail. On apprend ainsi que Gloser a horreur ctes chaussures en cuir jaune et des chaussettes en soie, qu'il a reçu, tandis qu'il se rasait, la lettre lui annonçant que sa pièce (laissée à coup sûr, chez le concierge du théâtre) était acceptée, qu'il s'est horriblement coupé avec son rasoir... qu'il appartient à un groupe de poètes en train de rajeunir le drame, la poésie... qu'il est chef d'école !... — La première a lieu, four noir. — Oh ! on n'embêtera plus les directeurs avec les jeunes...
La tète, le cou, le torse de iJarne se renversèrent d'un bloc. Il vacilla. Sa face était pourpre.
■ — Et moi, j'ai attendu cinq ans pour ma première œuvre...
Il parla de sa jeunesse, décrivit l'horreur unique de ses débuts, la fierté de son attitude. Il s'emporta en oubliant toutefois que Lautier avait assisté à ses débuts, qu'ils avaient fondé ensemble plusieurs revues, collaboré aux mêmes feuilles, habité dans les mêmes garnis. ^lais il y avait quarante-cinq ans et plus de cela.
— Oui, nous étions réunis autour d'une idée,
d'un môme idéal sacré ! Xous étions des soldats groupés autour du même étendard, et chacun de nous était libre î Xous avions parmi nous Verlaine, Barbey, \'illiers, nous allions chez le Père...
Darne est magnifique, quand il célèbre ceux qui ne publieront plus.
— Et maintenant, nous sonunes envahis, débordés... C'est terrible! Mon cher, ces gens-là nous feraient crever de faim !
Laulier eut un sourire poli. Le mot de Darne était plein d 'à-propos. On jouait de lui, ce soirlà, un opéra dont il avait écrit le livret, un ballet, un drame (de sa période romantique). « l.e roi saivjlani ». Il avait publié, dans Tannée, deux romans, un livre de poèmes et réédité ses premiers essais.
— Tout cela se vend mal, maugréa-t-il. On a fait 3.000 hier et c'est la 15® du « Roi sanglant... » heureusement que j'ai un traité pour 100 représentations et cpie jai bien vendu en Amérique et que je traite avec Tltalie, l'Angleterre et r Allemagne.
Il cliangea de voix :
— Et toi, (fue fais-tu ?
— Moi, répliqua Lautier doucement, je tra- \'aille. Il eut un mouvement de recul. Ses sourcils se froncèrent. Il raffermit ses lorgnons. Darne, tout en marchant, débita quelques phrases vagues sur le talent de son ami qui murmura -enfin :
— El le feuilleton littéraire de la c( Minerve ».
— \'alcourt le supprime...
— Ah!
— Je te l'aurais fait avoir, sans cela...
La conversation traîna quelque temps. Des ragots de librairie, des potins l'alimentèrent. Darne se plaignit de l'intrusion des femmes en littérature. Le domeslique apporta une carte : Marquise de Alaubrun.
— Faites entrer, tout de suite.
Lautier se leva.
— Je ne te reliens pas. Allons mon vieux, il faut avoir de la patience et travailler. Tout est là.
Il osait encore de telles phrases. Mais la tristesse de son camarade l'inquiéta. <( Pauvre garçon, pensa-t-il, il a dû apprendre Taccident de Mallard... je lui avais promis de le faire entrer au journal dès qu'il y aurait une place... Bah 1 ce n'est pas avec une vie irréprochable comme la sienne, avec deux volumes de haute critique et un roman qu'on se fait un nom à Paris, n'estce pas ?... »
Certes ! Une jeune femme fit irruption. Elle était petite, avait des lèvres charnues, un teint rosé, des sourcils fins, des yeux gris sombres, des dents luisantes et une auréole de cheveux blonds. Très maigre, pas de poitrine ni de hanches. Elle se jeta sur un fauteuil, s'écria :
— Maître, je snis aux cent coups. Je n'ai plus le courage de lu lier. Tout le monde m'envie et me jalouse, on me persécute, c'est affreux !
Elle se déganta, se passa la main sur le front, une main chargée de bagues, et conta ses malheurs. La marquise de llaubrun, connue en littérature sous le nom de ]\Iarie Impéria, n'était satisfaite ni du public ni de la presse. Elle venait de publier son premier recueil de poèmes (( Toute la chair et ioule l'âme ». Cinq articles lui accordaient du génie, trois le plus grand talent, une dizaine un charme spécial et une sensibilité bien léminine^ beaucoup la comparaient à Desbordes-Valmore, à Aladame Ackermann et à ses contemporaines, mais un de ces articles relevait, dans son livre, c[uantité de fautes de français... et il était à suivre...
— C'est affreux !... Je suis furieuse — sa voix était désagréable et acide — et l'article est de Dalbret, un sot, un pédant, un rustre que j'ai prié à diner... qui s'est assis à ma table, (|ui a mangé mon pain et pour qui Monsieur de Maubrun a été charmant ! C'est indigne. On ne me comprends pas... je n'ai jamais lu Desbordes- Valmore, j ignorais l'existence de ]\Iadame Ackermann... j'ignore mes contemporaines. Ma sensibilité n'a rien de féminin... Avez-vous mon livre ?
Darne le lui tendit. Il était coupé. Son valet de chambre s'employait, une heure par jour, à cette besogne ; Marie Impéria lut :
(( Je t'aime, avec mon sang, les pores de ma chair, i( Mes lèvres et mes yeux, mes mains et mes narines.
36 LE DÉIALÏ Di: L'All.XiLRi:
<( Ma voix et mes désirs, mes dénis, mon rire amer,
(( Mes rêves, mes eimuis, mes extases divines,
<( Printemps qni m'est ami, connn. soumis et cher,
<( Printemps royal, fameux, troublant, chantant et clair,
<( Maître des bois, des près, des champs et des collines,
«Je m'offre, je t'appelle et me courbe et me tends,
« Je suis un arc. je suis une rose, une lyre. . .
a Je ne suis qu'un parfum, qu'un verliLie, un délire,
(( Je te chante et me tords à genoux ! Tu m'entends !
<i Tu m'entends, tu m'entends. . .
Elle déclamait fort bien. Darne écoutait avec un sourire heureux. Ce n'était pas Desbordes- \'aimore (fui avait éveillé le génie polili((ue de cette jeune femme. Elle venait à lui, se plaignait à lui. l'appelait AlaiTre. Il reconnaissait dans les vers quelle lui lisait le souffle qui parcourait ses « Odes à l'amour et au temps ! »
— Parfait... parfait... disait-il parfois devant une image imprévue... uh î oh !... voilà qui est beau.
Et ([uand elle eut achevé le poème elle jeta le livre frappa des deux mains sur la table :
— Et on trouve que j'ai une sensibilité féminine !
Et au fait, elle étiTignait tout, dans ce livre. La mer, elle la buvait comme une coupe de Champagne : elle caressait les monts comme des lévriers ; se couchait sur la plaine comme sur une ottomane...
— Et puis, ils me tueront ces gens-là... ils m'empêcheront de gagner ma vie ! On me traite
UiN VOLCAN DE CENDRES 17
en amateur ! Je suis une femme de lettres ! Je dois vivre avec ma plume ! J'ai mes chevaux, mes chiens... mon mari a son écurie de course, nous avons nos autos... On n'a pas vendu trois éditions de mon livre en quinze jours, c est une honte, c'est à désespérer ! Je vais faire du théâtre ! Vous verrez qu'on m'obligera à faire du théâtre ! Mais, Maître, vous répondrez à ces rustres, vous me défendrez, je compte sur votre article. Venez prendre le thé demain. Nous causerons, je vous gronderai comme je lentends... Plutôt non, venez dîner...
Elle se lamenta encore. Elle voulait gagner de l'argent. Byron, Hugo en avaient gagné, Rostand, Prévost en gagnaient. Pourquoi n'en gagnerait-elle pas ? A tout compter, son livre lui revenait cher.
— C'est la gloire, observa Darne. Balzac l'a dit il y a fort longtemps déjà ; « La gloire c'est 2.000 francs d'articles et 2.000 francs de dîners. »
Non, ce n'était pas la gloire ! Et Marie Impéria désirait la gloire de Lamartine.
— La gloire, c'est improviser ses poèmes, sur le bord de la mer, les jeter dans les vagues, voir les vagues, les ramener sur la plage et entendre les jeunes filles et les pécheurs et le peuple entier les chanter... c'est...
Un chef victorieux n'aurait pas souhaité un triomphe semblable à celui que décrivait cette petite femme jolie dans ses fourrures.
— La Gloire !...
Elle tira sa montre, s'écria :
— Je suis en retard, horriblement en retard... Je dois poser à trois heures devant le photographe de « Fémina », à trois heures et demie devant celui de « -UArl chez soi... » Je ne sais où donner de la tête... a demain, cher Maître... et des articles... il me faut des articles... et un nom, un grand nom...
— Un mot, chère madame, écrivez-vous en prose ?
— J'écrirai, si cela est nécessaire.
— Ayez un conte prêt pour...
— Ce soir?...
r— Non. Demain.
— Il le sera...
Elle lui tendit sa main qu'il baisa et disparut.
(( La charmante créature se dit-il, mais sa fantaisie de millionnaire — gagner de l'argent avec ses livres — lui coulera gros. »
Il ouvrit (( Toute la chair et toute Vâme... » en lut des fragments, appela son valet de chambre, lui donna des livres à couper, s'accouda à son pupitre, écrivit :
(( Viens avec tes œuillets, viens avec tes violettes, (( Tresse-les pour les fronts divins des vrais poètes,
(( Jeunesse, ô lumineuse aurore de l'amour î
Il répéta : « ô lumineuse aurore de F amour, » mais il ne put continuer. Il regretta de s^être
tenu loin du monde. Quelles passions n'auraitil pas fait naître avec sa faconde de jadis ! Il imagina — [Darne était jeune] — de magnifiques aventures avec de fort grandes dames. Certes, il n'avait rien à envier aux plus grands ! Il regarda avec orgueil les cinquante volumes qu'il avait publiés, poèmes, romans, critique, histoire, drame, comédie, tragédie... mais une colère le secouait quand il songeait qu'aucun nom de femme ne suivrait la trace de son nom... il prenait pour une belle ligne d'art cette traînée de livres somptueusement reliés ! Non, il n'avait rien à envier aux plus grands ! Mais il ne pardonnait pas à Ronsard Hélène et Cassandre ; Elvire à Lamartine ; la Guiccioli à Byron : il permettait au Dante sa Béatrice, car elle était morte enfant... Pas de légendes amoureuses! Il marchait à petits pas, puis il inspecta le boulevard de Courcelles. Ses yeux s'arrêtèrent sur la statue de Alaupassant.
« Une statue à Maupassant ! et pourquoi, s'il vous plaît ! Pour quelques nouvelles sans style, sans esprit... de la marchandise de journal! Pour quelques romans sans personnalité, sans fougue, sans jeunesse... sans poésie! Puis quel homme odieux ! »
Il le voyait toujours feuilletant le Gotha et comptant sur un carnet les visiîes qu'il avait à faire, pendant que lui. Louis Darne, exposait des théories.
Malgré cela, la statue blanche s'élevait au mi-
lieu de la pelouse verte. Des femmes qui passaient la regardaient et tout-es ignoraient (|ue tout près, habitait Louis Darne dont on jouait le soir même, un opéra, im ballet et un drame en cinq actes.
Il songea qu'il avait à rédiger une note, un petit article sur Jeanne Lormont, avant quatre heures, d'après les indications de Paul-Emile Valcourt. Et il songea à la vieillesse des grands poètes, à celle de Hugo, à c€lle de Chateaubriand, à leur gloire !
Leur gloire ? Ils la devaient à la politique,. S'ils s'étaient contentés de rester des artistes, de simples artistes, il n'auraient pas connu des succès triomphants. Et à tout prendre, comme artistes !... Darne se le demande : qui lit les (( Martyrs )), le (( Génie de Christianisme )> et même (.( La légende des siècles » ? Sa carrière à lui est plus belle. Au lieu d'ennuyer ses contemporains avec des œuvres illisibles il leur chante la douce chanson des vingt ans », à son âge ! Il songe enfin à ceux de sa génération, deux sont à l'académie, ils n'écrivent plus, vivent de sinécures, sont entrés bien morts dans l'immortalité. D'autres sont employés par des politiciens à toutes sortes de besognes... ils sont journa- Mstes, puissants, (Darne est en bons termes avec eux...), d'autres ont disparu, d'autres végètent, Lautier s'éteint dans le silence et dans l'amertume, il y a vingt ans qu'il ne s'est plus inquiété d'Emmanuel Genlis.
<( Il faut vivre ».
Et il n'a rien oublié pour vivre. Il a su ignorer, se taire, manier le silence, décourager, se courber, servir.
Le timbre de la porte résonne. Le domestique, son coupe papier à Ta main, lui présente une carte : Jacques Yiguiers.
— Faites attendre...
— Ce monsieur a dit que s'il fallait attendre il aimerait mieux repasser...
Jacques Viguiers î ce nom ne lui est pas tout à fait inconnu. Il se souvint brusquement. Ce jeune bomme était l'auteur d'une plaquette de vers bors commerce.
— Faites entrer.
Debout au milieu du salon, ses courtes jambes écartées, les mains dans les poches, la tête, le cou, le buste en arrière. Darne attend. Jacques Viguiers paraît. A première vue Darne juge qu'il se débarrassera facilement de ce visiteur. Jacques Yiguiers a l'air timide. Il est de taille moyenne et bien vêtu ; on lui donne dix-huit ans. Une raie sépare mal ses cheveux ondulés et un peu longs, extrêmement fins et nuancés d'or, son front est bombé et lisse, ses sourcils arqués rejoignent la naissance de son nez délicat, où ne se creuse nul pli d'attention, ses yeux sont trop ronds, 1res bleus, ses paupières sont lourdes, bordées de cils serrés, sa bouche charnue est féminine parfaitement dessinée, le menton est ovale, le teint éclatant, aucun duvet ne se
22 LE DÉFAUT DE l'aRMLRE
remarque sur les lèvres et sur les joues rougies par le froid. Jacques Viguiers a l'aspect d'un adolescent, et a la tête inclinée sur l'épaule. C'est un visage sans caractère, pas de commissures, pas de rides, pas de stigmates, pas de mâchoires de brute. La décision, la volonté, la sensualilé, l'ironie ne sont pas exprimées par ses traits. Il a la beauté de certains héros romantiques, figure de filles et cœur et muscles de lion... peut-être, on ne sait pas.
Il s'avance vers Darne qui lui tend la main.
— \'ous êtes pressé, jeune homme, je le suis aussi. .
■ — Nous nous entendrons à merveille.
— x\sseyez-vous.
— Merci, cher monsieur.
Darne le regarde avec courroux. Les jeunes l'appellent cher Maître. La voix de Viguiers le surprend. Elle est chantante, pleine d'aisance et de dignité.
— \'ous désirez ?
— Je vous ai envoyé il y quelques mois un volume de poèmes...
— Oui, répond Darne évasivement, une plaquette d'amateur, bien imprimée, qui vous a iait ça ?...
\lguiers s'accoude, sourit :
— Mon livre n'est pas un livre d'amateur. Je dois gagner ma vie.
Il avoue cela très simplement. Il devine qu'il donne à Darne l'impression d'une valeur à peu près négligeable.
— Gagner votre vie ? Vous n'avez pas d'emploi ?
— Xon.
— \'ous comptez sur la littérature ?
— Oui.
— Quel âge avez-vous ?
— \'ingt-sept ans.
— Vous n'êtes pas Parisien ?
— Xon, je suis du Midi de la France, de Runel, un village entre Xice et Menton.
— Et vous quittez un pays merveilleux pour nos brouillards... nos luttes...
— \'ous le voyez. Je viens vous demander d'écrire quelques lignes sur mon livre, dans votre chronique...
— Comment voulez-vous que je parle d'un volume hors commerce, qui ne se trouve nulle part, qui n'existe pas plus qu'un manuscrit !
— Mais j'ai un autre recueil prêt et un roman. Un article de vous pourrait m'être utile.
— Publiez. Je vous jugerai.
— Aidez-moi. Les éditeurs ne veulent plus s'occuper que clés écrivains ayant un public — Viguiers affecte une grande naïveté. Darne marche a petits pas. — La librairie, prétendent-ils, traverse une crise. Les revues, les livres à un franc tuent le commerce. Rien ne se vend plus sans réclame.
— Il faut en faire.
— C'est cher...
Darne pontifie, il parle de ses débuts, de sa
génération, de ceux qui sont arrivés et de ceux qui sont tombés en route, il parle des générations qui suivirent ; il fait le procès de la génération à laquelle appartient Viguiers. Il est sans pitié pour ces jeunes hommes, trop intelligents à son gré, sans idéal commun, sans croyances élevées ; tous romanciers, criti(|ues, hommes de théâtre et parmi eux, pas de p-oètes, pas d'enthousiasme ; de l'intelligence, du savoir, de la manière sans contredit, mais pas de stylé ; il parle enfin des derniers venus.
— Vous avez vingt-sept ans, Monsieur, et derrière vous monte une autre foule qufne partage plus vos idées...
Darne est lyrique, sa face est violette, ses paupières sont en chair rouge autour de ses yeux humides qui vont et viennent comme des boules de verre. Il dépeint la vie du littérateur à Paris. Le tableau est affreux. Il donne des conseils de père de famille. Puis, le ton se hausse. Il est encouragé par le silence de son visiteur. Il lui sert le discours de Yauthrin à Eugène do Rastignac et celui de Finot à Lucien de Rubempré. Viguiers très amusé, très maître de lui, trouve que Darne force un peu la note. Voilà qu'il se remet en scène, il montre les toiles ornant les murs.
— Savez-vous, ([ue <( V Olympia » de IManet, qui, demain, sera au Louvre a excité la risée de ses contemporains, savez-vous...
Viguiers l'interrompt :
L\ \'OLCA.\ DE CENDRES 25-
— C'est pour éviter de telles méprises que vous devriez nous faciliter nos débuts. — Parle? de mon livre.
Il demanda cela calmement, comme s'il s'agissait dune chose naturelle.
— Il n y a plus de critique littéraire à la « Minerve ». Je suis le premier à le déplorer.
— Je vous ai envoyé un conte, il y a deux mois, lisez-le, publiez-le.
Darne agacé ouvre un meuble, en tire une pile de papiers...
— \'ous n'êtes pas le seul à attendre. Il y a là quatre cents contes... et savez-vous qui sort dici? La marquise de Maubrun, Marie Impéria.
— Elle peut attendre. Elle est riche.
— Ayez de la fortune.
— Je n'en ai pas.
— Mon cher enfant, Maupassant a été dans^ un ministère, j'ai classé moi-même des rapports dans des cartons verts, j'en ai recopié pas mal....
— J'ai une bien mauvaise écriture, fit remar- (picr Mguiers...
Darne le considéra avec un peu de pitié et d'impatience.
— Et César Franck, le divin Franck a donné, toute sa vie des leçons de piano à de petites demoiselles... Le ministère est un excellent endroit pour prendre patience. Je peux dire pour vous un mot au ministre...
— Mon confrère Moser, commença ViRuiers^
VOUS a porlé dernièrement une nouvelle que vous -avez publiée le jour suivant.
— Disposez des moyens de Aloser, jeune homme, €t apprenez un peu mieux votre Paris. — D'ailleurs Moser a le plus bel avenir. Il a vingt •ans. Cinq actes de lui vont être joués. Il a un grand talent.
— J'ai peut-être aussi le plus grand talent. Lisez mes vers, lisez mon conte.
— Si vous avez le plus grand talent, il s'imposera. Remuez ciel et terre.
— C'est une bien vilaine besogne.
— Oh !... oh !... vous me semblez hautain. Viguiers redressa la tête, examina Darne d'un
:air curieux.
— Vous me semblez aussi tout fraîchement arrivé de Province.
— Depuis six ans.
— 11 n'y paraît guère !
Viguiers est abominablement antipathique à Darne qui reprend :
— Abandonnez cette désinvolture, cette fierté, croyez-moi — Il secoua sa tête — si vous souhaitez être quelqu'un, n'indisposez personne. — Il insista sur ces mots. — Ne soyez pas enclin à mépriser. Tenez il y a dans ma génération un homme que vous connaissez sans doute, Emmanuel Genlis.
Viguiers se leva :
— Je le connais, c'est mon maître et je venais vous entretenir de lui, vous proposer un article sur son œuvre...
— Cela manquerait peut-être d'actualité.
— Ou en savez-vous ?
— Il est mort ?...
— Xon, il meurt.
Et Viguiers ricana :
— Quand vous avez prononcé le nom d'Emmanuel Genlis, Monsieur, j "aurais dû vous laisser continuer. J'ai fait une gai'i'c. Je les accumule d'ailleurs, comme à plaisir, aujourd'hui. Vous m'auriez dit sans doute, que Genlis, par son orgueil, son attitude, a gâché sa vie, tué son talent, que vous jugez ses enseignements pernicieux, que sais-je ? N'alliez-vous pas me le vAler en exemple et me montrer qu'avec des idées comme les siennes on n'arrive qu'à mourir seul, inconnu et misérable. S'il meurt ainsi, je vous le demande, à qui la faute? J'ai parcouru vos huit livres de critique. Ils renferment tous les articles que vous avez écrits dans les journaux de Paris depuis trente ans. Le nom de Genlis n'y est pas prononcé une seule fois. Et pourtant il publiait alors. Vous savez qu'il a du génie. Ou'avez-vous fait pour lui ? Un éloge funèbre qui est prêt, dans un de vos tiroirs, sans doute et que vous ne manquerez pas, à titre d'ancien camarade, de débiter, les larmes aux yeux, à ses funérailles !
Il se recula, ses yeux loyaux, où brûlait une flamme, se fixèrent sur Darne, il l'examina de bas en haut, lentement.
— C'est une honte, monsieur, et je me fais
une joie de vous l'exprimer. Avec la place que vous occupez...
— Apprenez une chose, jeune disciple, quand on occupe une place comme la mienne c'est pour contenter ses clients et rien de plus !
Il montra la porte a Viguiers qui sortit sans hâte en murmurant :
— Pouah ! le vilain bou homme.
Il passa chez lui, rue Galilée. Le concierge lui remit une lettre.
(( Enfin », s'écria Mguiers quand il eut reconnu l'écriture. Il héla un fiacre, donna une adresse, houlevard Saint-Michel, déchira l'enveloppe. Elle contenait quatre grandes feuilles. Il lut :
Runel, i) lévrier 190...
Cher ami,
(( Voici plus d'un mois que /e ne vous ai plus « écrit. Je ne nïen excuse pas. Je constate. Je « vous sais parlaitement heureux. J'ai reçu la
30 LE pLFAUT DE l'aRMURE
(( visite de voire camarade Augeret. Vous lavez (( prié, parait-il^ de me donner de vos nouvelles. « // s en est acquitté en ami. Il a de Vesprit, (( mens un certain esprit, tout de même, auquel (( je ne suis pas habituée. Sa conversation est (( un peu audacieuse. J'étais seule. Maman était (( à Nice. Vous avez fait les frais de notre entre- (( tien. Au début, j'étais pcw trop gênée. J'eus « vite fait, cependant, de nie composer une ligu- « re pour écouter Monsieur Augeret me parler c( de vos maîtresses — f écris ce mot sans vergo- « gne — de vos petites vilcdnies. Vous êtes céleri bre, ou presque, 'clans divers restaurants de « nuit. Vous prenez plaisir à mille folies. Vous (( ne travaillez jamais, vous êtes heureux ! Votre (( camarade na pas tari déloges à votre sujets (( mais je Vaurais giflé. Il avait une façon de dire (( ce bon Jacques )> cjui m'exaspérait. J'avais « peur, à tout instant, de voir arriver votre mè- ({ re. Elle passe, comme toujours, ses après-mi- « dis avec nous. Elle a quitté, sur ma prière, ses (( vêtements de veuve si tristes, elle s'habille (( maintenant en mauve...
Des larmes montèrent aux yeux de Viguiers. Il froissa la lettre, murmura :
« Ce mufle d'Augeret ! » Il se fit arrêter devant un bureau de tabac, acheta des cigarettes. Il répéta « le mufle » — relut les dernières lignes et se dit : (( Il a raison ! Je suis meilleur cabotin que je ne croyais. Et puis, faut-il être
stupide, pour envoyer en ambassade, auprès d'une jeune fille, un individu que Ton ne connaît pas. ))
Car Daniel Augerel n'était pas son ami. Une simple camaraderie les liait, depuis une année à peine, exactement, depuis l'époque où ils avaient loué, de compte à demi, une garçonnière, rue Godot de Mauroy. Ils s'étaient rencontrés à la sa'lle d'armes, chez des femmes, chez des littérateurs, chez Maxim, à Montmartre. Jacques s'était pris subitement de sympathie pour ce garçon pondéré, intelligent et débrouillard, dont il admirait les théories et l'attitude (Augeret ignorait tout le monde, ne lisait rien).
Augeret avait publié un roman « Les Goules », — 10 éditions — dans lequel il traitait un sujet identique à celui des <( Vendangeuses » de Paul \^erneuil. Les volumes parurent le môme jour. Une polémique s'ensuivit. Les éditeurs en profitèrent pour l'envenimer et pour lancer leur marchandise... et c'est ainsi que Daniel Augeret avait connu la gloire. Il était généralement haï. On ne lui pardonnait pas sa chance. Jacques le défendait et, peu à peu, cédant au besoin de se confier qui formait le fond de sa nature, il lui avait parlé de sa vie sans se rendre compte de l'infériorité dans laquelle il se mettait vis-à-vis de son camarade qui l'écoutait d'un air distrait... et quand Daniel était parti pour la Riviera, Viguiers l'avait prié d'aller jusqu'à Runel (la promenade était charmante). « Tâchez d'interroger
inon amie Suzanne Veyrel, que je sache si elle m'aime ». Evidemment, c'était enfantin, mais Jaccfues considérait Augeret comme un honnête .homme et ne le croyait pas capahle de le desser- ?;ir.
« Quel mufle !... »
Il continua sa lettre :
(( Tout cela, cher Jacques, ma un peu élon-
A( nce. J'ai pris vos lettres. Savez-ious qu elles
(( sont presque drôles ! Vous avez une manière
« de vous moquer de vous-même que je ne com-
« prends pas très bien. Etes-vous tou'iours ain-
<( si ? Cela ne vous fait-il pas mal ? Je me suis
-t( rappelée notre dernière entrevue. Xous em-
(( ménagions. Il était cinq heures de V après-mi-
i( di. Il pleuvait. Les vestibules, les anticham-
'<( bres étaient encombrés de caisses, de meubles
(( démontés. On entendait la voix de maman qui
« donnait des ordres aux ouvriers, on entendait
« leurs voix et leurs pas et le bruit de la pluie
a sur les arbres. Nous étions tristes. Nous cau-
<( sions. Je me dérangeais, de temps à autre,
« pour faire mettre un meuble en place. Vous
« étiez vraiment mon ami, vous aviez pourtant
i( plus de réserve, moins d'abandon, Vatmos-
(( phère de ce jour de novembre, de cette mai-
<( son où rien de familier ne vivait encore finit
« j)ar vous attendrir. Puis vous m'avez regardée
a méchamment et vous m'avez demandé si on
K( me verrait dans le monde » pendant l'hiver. Je
LA \ ESTALE 33
<( ne vous ai pas répondu. A mon tour, fai voulu « savoir ce que vous comptiez laire^ vous avez « eu un geste vague et un sourire mauvais, une • (( voix désagréable pour me parler de vos tra- « vaux, de vos ronjans inutiles et légers, sans « portée, sans émotion, les chai'mants petits « riens comme les qualilie Monsieur Augerei. « Et vous rêviez autrelois, près de nous, de <( beaux ouvrages, /e vous adniirais, moi ! Vous « êtes devenu, semble-t-il, un délicieux bouffon « qui consent, de temps à autre, à écrire en ama- (( leur, de gracieuses choses, pour lesquelles « vous navez, somme toute, que du mépris. J'ai (( interrogé, timidement, votre camarade sur « vos grande jjrofets. Il a eu Vair de les igno- « rer. Puis il m'a examinée avec une sorte d'in « dulgence qui m'a irritée et qui a blessé Vcuni- « lié que l'ai pour vous.
u Ce brave Jacques, a-t-il murmuré, il y a une « heure de la nuit où il parle à tort et à travers <( d'épopées, de drames lyriques, de romans en « plusieurs volumes, de Dante, de Shakes- « peare ! »
« A ce moment, rnon amie Maud Dargeeling « est entrée. C'est une américaine ravissante, « très riche, elle est orpheline, elle habite Men- « ton, avec ses grands parents qu'elle adore. « Elle a voulu avoir mille détails sur vous. Elle « trouve vos nouvelles très <^ fascinantes ». Elle « a été enthousiasmée par le portrait que Mon- « sieur Augerei a dû retracer de vous. J'en ai
« rectilié cependant certaines lignes. Si /e nai( vais pas été là, sans nul doute, vous auriez été (( dépeint comme un Monsieur lort ennuyeux et (( ne parlant que de lui-même et de ses grandes c( pensées. — Etes-vous tous ainsi les uns pour (( les autres ?
« Maud compte aller vous voir à Paris, au <( printemps. Méfiez-vous, elle est coquette, très (( honnête et sans beaucoup de cœur. Elle est « navrée que vous ne fassiez pas d'argent avec <( vos livres. Elle a Vintention de traduire votre « Prince Inutile » en anglais. Alors, Monsieur <( Augeret lui a conseillé chaleureusement de « lire, avant d entreprendre cette tâche, d'autres « ouvrages. Il a affirmé quil y avait parmi vous (( des feunes gens qui écrivent de fort belles <( choses. J'ai lu tout ce quil nous vantait et <( comme il me demandait mon appréciation fai <( répondu <( Moi, je naime que Balzac ! »
<( Ça, c'est du Viguiers tout pur », répliqua- <( t-il. Je lui suis devenue antipathique pour i( ce mot. Je ne le regrette pas, il me déplaît. Il <( sait quelle affection j'ai pour vous, je ne peux (( pas lui pardonner de m'avoir parlé de vous (( avec une désinvolture odieuse. Ma lettre est (( longue et vous ennuie, je vous vole un temps « précieux.
(( Moi, entraînée par Maud, je vais dans le (( monde. J'ai passé des après-midi agréables à « bord d'un croiseur cunéricaiii où un cou- « sin de Maud es/ officier. Nous avons
« dansé ; des nègres nous ont chanté des chan- « sons de leurs pays. Je brode une nappe fort « lotie. Adieu, Faniasio, soyez heureux, amu- « sez-vous... »
« Elle aussi ! » murmura-t-il. Il eut un court vertige, un malaise lui souleva le cœur. « Eh puis, tant pis, je n'ai que ce que je mérite. Je suis heureux, après tout. »
Il y avait un post-scriplum.
(( J'ai rencontré Norbert de Faye. Il a eu Vair c( gêné de me rencontrer. Il a bien changé. Je « ne lavais plus vu depuis Vété dernier. Figu- « rez-vous quil revient de Bislira, du Sud-Algé- « rien et repartira au printemps. Il nous a unit nonce que M. de Faye prenait sa retraite et « qu'ils allaient tous s installer délinitivement à « Runel. Comme vous pouvez le penser, maman « et papa sont ravis, votre mère aussi. Ils vont « pouvoir laire d interminables bridges et se « disputer, tout à leur aise, en bons voisins de « campagne, pendant que Norbert louera Bach « et Wagner à son orgue. J'espère vous voir cet c( été. On a lait nettoyer la Surette, notre pe- <( tite rivière est belle, par endroits, comme un « fleuve ».
Le fiacre s'arrêta, Jacques en descendit et fit quelques pas dans le Luxembourg.
36 LE DÉFAUT DE l'aKMLHE
(( Oh ! charmant, s'écria-l-il, Tcspril frappé par une pensée soudaine, si l'amour divise deux vieux frères comme Xorhert cl moi ».
Ils avaient été élevés ensemble, ne s'étaient quittés, qu'à l'époque où Jacipies s'était installé à Paris. Ils se revoyaient tous les étés à Runel, où Norbert vivait en gentleman-farmer et en sage. Il passait ses journées dans son cabinet de travail, faisait des malhémati({ues, jouait de l'orgue, ou bien chassait et courait la campagne avec ses chiens. C'était un de ces esprits, comme on en recontre parfois en province, délicat, profondément érudit et sérieux, plein de bonhomie, de santé, de joie et de séduction.
Riche et influent, grâce à son père, sénateur des Alpes-Maritimes et maire de Runel, il savait obliger. Ron nombre de ses camarades de lycée lui devaient leur situation. Il n'en disait rien — eux non plus d'ailleurs — on le considérait comme un égoïste. Il ne détruisait pas cette légende se plaisait même à l'accréditer. Il ne désirait qu'une chose : être heureux, indépendant et utile à sa manière. Ayez un service ou un conseil à lui demander... Il paraîtra ne îaire aucune attention à ce que vous lui direz. Il examinera des bibelots, s'allono^era dans un fauteuil, fumera ou se promènera de long en large. La semame sui- [ vanfe, vous recevrez un billet, dans lequel il vous spécifiera, en phrases sèches, ce qu'il a fait pour vous. Xe le remerciez pas. \^otre visite ne
lui procurerait aucun plaisir. Le trait essentiel de son caractère est la bonté ; celui de son intelligence, le mépris. Sur son piano : Bach, Beethoven, Wagner. Dans sa bibliothèque : les Tragiques Grecs, Gœthe, Shakespeare. Contre ses murs, des reproductions de tableaux italiens. Et c'est dans le culte de ces vieux maîtres qu'il avait élevé Jacques comme un frère plus jeune et plus faible. Il l'avait vu partir pour Paris avec méfiance, six ans auparavant :
({ Tu dois te rendre compte, nion cher Jac- {( ques, lui avait-il écrit, que tu n^as aucune des « qualités d'un Rastignac ou d'un Rubempré, «c'est-à-dire, aucune des facultés qui permettent (( à un jeune homme frais émoulu de province, (( d'être quelqu'un, au bout de deux ou trois ans. « Sauras-tu te pousser dcms le monde, t'y faire « des relations, les utiliser? Es-tu ambitieux?... « Je ne le crois pas. Je t'ai regardé vivre. A vingt « cms. ton caractère n'est pas nettement dessiné. « Peut-être parce que la vie ne Va pas encore (( mis dans une situcdion assez grave pour que « ion énergie et ta volonté puissent entièrement (( se manifester. En auront-ils l'occasion a Pa- (( ris ? Mais prends garde. Tu auras à lutter con- <( ire la première impression que tu produis. Tu « ne t'imposes pas. Je me souviens de tes an- « nées de collège. Tu y as été épouvantablement « malheureux. \i bon. ni mauvais élève, tu te (( laissais aller, tu étais l'ami de tous tes cama-
3S LE DÉFAUT DE l'aRMURE
« rades. Quelle lauie ! Tu nas lamais, que le
« sache, haï ou aimé sérieusement. Tu llottais
<( dans une demi-aHection qui amollissait tes
« pensées. Tu as vingt ans. Dis-moi, quelles
« sont tes croyances politiques ou religieuses ?
« La seule idée de ton service militaire te ren-
« dait lou. — Question de tempérament qui ne
« se discute pas. — J'ai remarqué une chose,
« que seuls les gens qui ont été heureux au col-
« lège ou à la caserne, {et J'en suis, tu le sais),
« sont à Vaise dans la vie. Il faut avoir pour cela
« une qualité d'intelligence que tu n'as pas et Je
« t'en lélicite, car sans cela tu ne serais pas
« poète.
« Poète, tu l'es. Mais tu n'es que cela, ahsolu-
(( ment que cela, et c'est pourquoi je tremble de
(( te voir partir. Tu songes à Paris, comme un
(( provincial. La ville à conquérir!... Mon pau-
« vre Jacques ! Non, cette agitation n'est pas
« pour toi. Tu es poète, je te le redis, et non
(( homme de lettres, cela est terrible. Devien-
(( dras-tu homme de lettres ?... Ecoute, Jacques,
(( ce n'est que dans le silence, la tranquillité,
« que tu écriras tes poèmes. Il faut un calme de
« bourgeois pour faire du tourmenlé, du subli-
« me, remarque le ne sais plus qui. Tu n'es pas
« armé pour la lutte, n'en rougis pas. Elle est
t< sans aucune beauté. Tu souHriras de ne pou-
(V voir t'y mêler et si tu descends dans la lice,
a comment en sortiras-tu ? Reste parmi nous.
« Ton art ne réclamera pas tout ton temps. S'il
« le laut, prends bravement un métier qui te « laissera des heures libres. Que ton existence « soit noble, tu deviendras un grand artiste ; « des gens que tu admires ont travaillé. Tu nas (( pas besoin de connaître la vie qui s'agite au- « tour de toi et qui te débordera. Les obstacles, « les trahisons, les déboires, ne sont pas laits <( pour stimuler ton énergie. €r ois-moi, re- « viens )>.
Jacques avait haussé les épaules en lisant cette lettre : « Un peu trop paternel, ce bon Norbert ». Il ne l'avait plus tenu au courant de ses travaux et de Faye n'avait plus été renseigné sur la vie que menait son ami que par les romans qu'il avait publiés et il les considérait comme du temps perdu et du talent gâché.
— Paris ne te vaut rien.
Et Jacques avait vanté (( cette atmosphère de fièvre qui ne se respirait que sur le boulevard » et déclaré qu'il ne quitterait Paris que pour voyager. Puis il avait reproché à Norbert son existence sédentaire :
— Avec ta fortune, je partirais, je visiterais les Indes, le Japon, l'archipel Malais, le Brésil...
— Mon cher, on ne me verra en Afrique ou en Asie que lorsque je serai amoureux ou fou.
C'était le souvenir de cet entretien qui poursuivait Jacques. Evidemment, de la part d'un
40 LE DÉFAUT DE l'aRMLRE
garçon comme Norbert, celle expédition dans le Sud-Algérien était une extravagance. Fou? Norbert ne l'était certainement pas.
Amoureux ? Ce n'était guère probable.
« Oui, mais pensa Jacques, pourquoi ce départ mystérieux. Aimerait-il Suzanne? Nous ne nous sommes jamais entretenus d'elle. Au fond de cette réserve instinctive dont nous ne nous sommes jamais départis, y avait-il de la méfiance ou de la jalousie ? — Et puis, est-ce que j'aime Suzanne? Franchement je l'ignore. — Et elle, m'aime-t-elle? Je l'ignore aussi, elle m'admire bien un peu. Je lui ai fait partager mes idées et mes goûts... et ce sont ceux deNo'bert. S'il l'aimait?... Quelle serait sa conduite dans une rivalité sentimentale ? »
Norbert était riche, Suzanne l'estimait. Elle avait vingt ans, pas de fortune, sa vie à faire, son bonheur à assurer.
(( Certes, un beau parti que Norbert, tandis que moi... »
Lui ? ses ressources, les voici : vingt louis que lui envoyait sa mère et ils provenaient d'une pension que servait mensuellement M. Parlier à la veuve de son associé. Et celte pension pouvait être supprimée ou diminuée. Jacques serait alors obligé de retourner à Runel, de travailler, parce que gagner de l'argent avec ses livres, il n'y comptait pas. Depuis qu'il était à Paris, il ne s'était fait aucune « relation utile ». Il se sentaitdans la posture d'un débutant. L'accueil de
LA VESTALE 4f
Darne venait de lui prouver. Une lettre, où son éditeur lui avait annoncé, quelques semaines auparavant, sa décision de ne publier que des <( auteurs connus et ayant une clientèle », le lui prouvait davantage encore. Il ne découvrait en lui aucun ressort, aucune faculté, aucun courage, pour faire ce qu'il eût été loyal et nécessaire pour gagner sa vie. Sa lâcheté le dégoûtait, mais qu'y faire ? Il ne se passait pas de semaines, sans qu'il allât, dans une revue, un manuscrit sous le bras. Il attendait dix minutes, ua quart d'heure, s'assurait que sa démarche était parfaitement inutile, la remettait à plus tard et
s'enfuyait... et il en était ainsi depuis huit ans bientôt !
Ah ! Suzanne Veyrel, petite vestale, déchirer
vos bandelettes. Le feu sacré est bien éteint !
Tout en flânant dans le Luxembourg, il pensa au crépuscule du dernier été, où, après avoir joué l'ouverture des Maîtres Chanteurs, Norbert lui avait demandé s'il abandonnait les poèmes qu'il avait rêvé d'écrire autrefois Ils revenaient de Bayreuth et avaient entendu la Tétralogie, Parsifal, Tristan et seules les œuvres de cette envergure leur semblaient valable. Les fenêtres du cabinet de travail de Norbert étaient ouvertes sur le parc, les arbres étaient immobiles, les dernières cigales criaient, agraifées sur l'écorce des pins. L'air chaud était embaumé et Jacques avait lu à son ami le début de la « Créa-
4f2 LE DÉFAUT DE l'aRMURE
iion » : un chœur où les éléments à peine sortis du chaos fondaient leurs chants émerveillés dans une vaste symphonie naturelle.
— Norbert, c'est beau, n'est-ce pas ? mais beau d'une façon absolue.
Ses yeux étaient pleins de larmes reconnaissantes. C'était la première fois qu'il parlait de son œuvre.
— Oui, mon petit, il faut finir cela, ne travaillez qu'à cela. Le reste !
Jacques avait eu un geste vague et désespéré. Le reste, c'est les romans qui se vendent, c'est ^ce qui fait un nom.
Des voix les avaient interrompus. Ils se penchèrent à la fenêtre et virent, au détour d'une longue allée de tilleuls, Madame Mguiers et Suzanne. La jeune fille était vêtue de blanc, les hords de son vaste chapeau de paille étaient maintenus par un voile de gaze bleue et ses cheveux noirs, coiffés en bandeaux lâches et ondulés, encadraient sa figure ovale. Elle tenait Madame Viguiers par le bras, s'inclinait vers elle pour lui parler, paraissait avoir mille attentions pour la vieille dame. Elles s'étaient arrêtées devant un rosier pour respirer une rose qu'elles ne cueillirent point. Et une émotion infinie avait pénétré le cœur de Jacques. Il les appela. Ils échangèrent quelques paroles. Elles s'étaient assises sur un banc, dans un bosquet, où la mu- •sique arrivait jusqu'à elles.
— Alon cher Norbert, je vous dois de bonnes
heures, je viens souvent vous entendre sans que vous le sachiez... Vous remplissez d'harmonie la campagne du soir et les bords de la Sarette, grâce à vous, sont un enchantement... et toi mon fils que lisais-tu donc?... Je ne te connaissais pas cette voix terrible...
— Ni moi non plus, avait ajouté Suzanne, ou tout au moins, je l'avais oubliée... Monsieur ne me lit plus rien...
— Jacques me déclamait des choses fort ennuyeuses, avait répliqué Norbert, en tapant vigoureusement sur l'épaule de son ami, ennu- 3^euses, mais très belles.
— Vraiment, s'était écriée Suzanne.
Le retour fut délicieux. Ils longèrent les bords de la Sarette presque à sec. La nuit tombait et Torgue de Norbert mêla son chant aux bruissements qui s'élevaient des arbres et des prairies. Jacques avait glissé son bras autour de la taille de sa mère qu'il embrassa brusquement.
— Eh bien? mon fils, que vous voilà tendre.
— Je suis content ! Sa main rencontra celle de Suzanne qu'il garda.
— Etes-vous aussi heureux qu'à Paris ? Avec votre vieille provinciale de mère ? avec vos amis, à la campagne ?
Il ne répondit pas. Certes, il était heureux. Madame Viguiers le sentait. Elle n'insista pas. Ils allèrent plus lentement. Elle avait compris quelle tristesse et quel découragement cachait l'attitude qu'affectait Jacques même avec elle depuis quel-
ques années ! Et il ne l'avait pas trompée. Il s'en doutait bien un peu. Et chaque fois qu'elle avait essayé de Tinterroger, il avait détourné l'entretien.
La pensée que son enfant, avec son caractère insouciant, son incapacité absolue pour travailler, se débattre, pourrait se trouver sans ressources, affolait Madame Viguiers. Que deviendrait-il, si -M. Parlier leur supprimait la pension qui les faisait vivre et qu'il n'était pas obligé de fournir? Elle (rcmblait, chaque trimestre. La peur de ne rien recevoir la torturait. Elle passait ses heures d'insomnies à faire des comptes. Elle avait pour quinze mille francs de bijoux, des tableaux, de belles dentelles... elle vendrait tout, elle en tirerait une cinquantaine de mille francs. En dépensant cinq mille francs par an, leur vie serait assurée pour dix ans... et puis ?... Elle ne découvrait en elle aucun courage. Ces angoisses constantes avaient détruit sa santé. Son mariage, la naissance de Jacques, la mort de son mari, voilà toute son histoire. Monsieur Viguiers ne l'avait pas tenue au courant de ses entreprises. Jeune femme, elle continua, pour ainsi dire, la vie qu'elle avait menée chez ses parents, des gens très simples, mi-citadins, micampagnards, vivant des produits de leurs terres. Elle n'avait jamais eu de goût pour le monde, n'aimait que sa maison, ses fleurs, ses bijoux et son fils qu'elle ne sut pas diriger, et dont elle croyait l'existence toute tracée, s'imaginant
qu'après avoir fait son droit, il épouserait Suzanne, achèterait une étude, et s'occuperait d'art à temps perdu. Beau rêve!,.. Elle ne se faisait pas à son écroulement. Pourtant elle espérait encore. Jacques venait tous les étés à Runel. Comme il était heureux î II partait à regret, bien portant, sa figure féminine halée par le soleil, les joues pleines. Il n'avait pas interrompu sa correspondance avec Suzanne. Elle avait la certitude qu'ils s'aimaient.
Jacques s'était assis sur un banc, devant une pelouse verte où couraient des merles. Il sentait s'éveiller en lui des souvenirs cpie la jalousie et la crainte rendaient plus intenses. Il évoqua Suzanne et Norbert. 11 les imagina mariés. Il se vit, entrant chez eux, restant leur ami. Non ! cette situation serait intolérable, impossible. Suzanne l'aimait. — « Evidemment, pensa-t-il, mais cela ne peut pas l'empêcher d'épouser Norbert. Elle n'osera pas résister à sa famille ! Partie perdue !... » comme toutes celles qu'il jouait d'ailleurs ! Il songea à Madame x\nne-Marie Loret qui le désespérait, le charmait, l'attirait, à cette créature inconséquente qu'il n'avait plus revue depuis quelcpies semaines, (ju'ii regrettait et qu'il désira tout à coup. Il songea désespérément à celle blonde et folle Anne-Marie, sa Marion, maîtresse véritable de l'âme artificielle qu'il s'était donnée et qu'il portait comme une armure de plomb qui le protégeait mal et dont le poids l'accablait.
Il se leva, marcha. Il était quatre heures. Devant un bosquet, il aperçut un jeune homme qui avait posé près de lui une boîte à violon et qui jetait des miettes de pain aux ramiers et aux moineaux. Jacques l'appela :
— Eh bien î Mancel ?
— Tiens, Viguiers.
— Que faites-vous ?
— Vous vovez... c'est charmant. Banvilleavait raison. Le Luxembourg est le Paradis du monde. Regardez, ces gazons, sont-ils verts? et ces arbres, forment-ils des lointains assez flous T Quel joli moment que Ihiver ? ces statues, ces-
48 LE DEFALT DE l'aRMLUE
balustrades, ces pièces d'eau, ce palais ? Nous ignorons que c'est le Sénat, nous autres, et ces enfants...
Ses regards se promenèrent (juelques instants •sur le parc, puis il lança ce qui lui restait de pain aux oiseaux, ramassa sa boîte à violon.
— Je suis à vos ordres, Viguiers.
• — Je vous admire, Mancel.
— Quelles jolies teintes... sur les arbres. Tout était rose et doré et la brise avait une
odeur, comme dans les sous-bois. Mancel la respira.
— Il devrait être interdit de travailler par des jours pareils, s'écria-t-il.
Il ôta son cliapeau. Il avait une tète comme les iu'tistes d'aujourd'bui ne s'en font plus. Une barbe blon(]c encadrait son visage, une barbe légère et fine qui n'avait jamais été rasée. Les moustacbes très courtes suivaient la ligne, des lèvres. Des cbeveux abondants rejelés en arrière découvraient son front lisse et bombé. Mancel ^lait anarchiste et très doux, croyait en Thumanité, au retour de l'âge d'or.
Il tenait parfois, au milieu de ses amis et de ises camarades, des discours enfantins qui fai- -saient sourire. Son élo([uence était sans arme -{{evant l'ironie ou la logique, mais sa voix était chaleureuse. Il plaisait, il amusait. Premier prix du Conservatoire, il aurait pu faire une belle carrière, mais il n'aimait pas la musique qu'il aurait dû jouer pour cela. Un soir, à la
^alle Erard, en achevant la phrase d'un concerto composé par un de ses maîtres, il s'était écrié : « Dieu que c'est donc mauvais ! » et il était resté la tête basse, son violon dans une main et son archet dans l'autre... puis il s'en était allé. Quelques leçons, de petites rentes le faisaient vivre. 11 rédigeait la critique musicale dans de jeunes revues et à 1' « Aurore » où il donnait aussi des articles politiques. Il s'était lié avec des jeunes gens de son âge, peintres, sculpteurs, poètes, s'intéressait à leurs travaux, à leur réussite. Il habitait rue des Ecoles, avec une jeune femme un appartement composé d'un vaste atelier servant de salle à manger ; d'une chambre à coucher ; d'une salle de bain et d'une volière... Elle occupait la pièce la plus ensoleillée de la maison. Elle renfermait des perruches vertes à tête jaune et zébrée de lignes noires, des tourterelles poignardées, des diamants à goutelettes, des bengalis frileux, des rossignols du Japon espiègles et fins comme des acrobates, des c-anaris hollandais étiques, tapageurs et méchants. Quand on les effrayait, c'était un éblouissement, un tourbillon léger et soyeux qui se déplaçait, tapissant comme une floraison soudaine et multicolore, les parois de cette vaste cage, où enguirlandait comme des orchidées les rameaux du bel arbre artificiel qui l'ornait. Mais il était une cliose que iïarcel préférait aux gazouillis et aux couleurs de ses oiseaux captifs et même à son art : c'était le chant des rossignols. Il était resté
des nuits entières, au Bois ou sur les fortifications, pour l'entendre. Il connaissait les taillis où les mâles venaient essayer, comme sur des estrades, leurs voix de contraltos. Il s'étendait par terre et quand, grâce à la lune, les arbres se découpaient en noir sur le ciel lumineux, il voyait, pour son plus grand plaisir, le magicien dont les ailes étaient gonflées et qui renversait la tête, possédé lui aussi, semblait-il par son hymne éperdu.
— Cela me semble bizarre de vous rencontrer ici, \'iguiers, vous promenant comme un étudiant ou comme moi, vous qui êtes un monsieur très chic... un habitué des grands bars et des restaurants...
Il y avait une pointe de moquerie dans la remarque. Viguiers eut un geste obsédé, s'écria :
— Oh ! je vous en prie, mon cher.
— Si je vous ai froissé...
— Non, mais vous exagérez, on exagère. Si vous saviez...
Sa voix était devenue tout à coup tremblante. Il allait, pour un peu, confier ses ennuis, à ce j garçon qu'il connaissait à peine, parce que son f caractère et sa vie lui étaient sympathiques, ï mais il reprit : \
— Je vais achever l'après-midi chez Genlis. î
— Emmanuel Genlis. j
— Oui. I
— Ah ! s'écria Mancel, quand nous avions i seize ans nous cachions ses « Chants noctur-
nés », son « Promélhée outragé » entre nos livres de classe ! — Voici quinze ans qu'il ne publie plus rien!... Que fait-il? Comment l'avezvous connu?... cela m'intéresse... il n'a plus aucun nom...
— Je suis allé chez lui, il y a deux mois, après avoir relu les ouvrages dont vous me parlez. Il demeure tout près d'ici, boulevard Saint- Michel...
— Nous sommes presque voisins.
— J'ai eu toute les peines du monde à découvrir son domicile. Son éditeur m'avait envoyé rue Bonaparte, dans une maison meublée où il n'habitait plus depuis dix ans. J'ai couru rue de Rennes, rue Xotre-Dame-des-Champs, et enfin boulevard Saint-Michel... Je me suis trouvé en face d'un vieillard glabre portant une grande chevelure blanche. Ses traits rappellent un peu ceux de Leconte de llsle. Il était assis devant une grande table et enveloppé dans un manteau de routier. Il m'accueillit avec une politesse un peu froide et, sans se lever, m'indiqua un siège. Je lui dis, à brûle-pourp-oint, que je le considérais comme mon maître... oui, mon maître, cela vous surprend qu'Emmanuel Genlis, soit mon maître... et que je désirais le connaître avant d'écrire une étude sur son œuvre... Son teint s'enflamma. Il balbutia quelques phrases inintelligibles, entrecoupées par une sorte de ricanement guttural. Je fus impressionné par la fixité de ses yeux. Sa tête s'avançait vers moi et se
reculait, paraissait entrer dans ses épaules. Je compris qu'il souffrait. Je me dressai, il me fit signe de me rasseoir, se passa la main sur le front, une main longue, osseuse que des tremblements agitaient. Quand il put parler, il s'excusa. Je l'interrogeai, il me répondit que ces malaises étaient fréquents, l'âge, le travail... Puis il regarda autour de lui, son torse se raidit, il appuya ses deux poings fermés sur la table, me demanda qui j'étais, ce que je faisais, ce qui m'amenait vers lui, d'une voix bizarre. Notre conversation devint alors naturelle. Je lui parlai de lui, de son « Prométhée ». Il m'écouta curieusement. Ses regards d'halluciné m'inquiétaient, je n'osais prolonger ma visite. Je le quittai. Il me laissa partir d'un air distrait. Sur le palier obscur je me heurtai à une femme qui me demanda : « Comment est-il, docteur? » C'était sa concierge qui lui sert aussi de femme de ménage et parfois de garde-malade. Je lui expliquai que j'étais un ami de Monsieur Genlis et elle me renseigna sur l'état du poète : « Il a des crises terribles, me dit-elle, une sorte de folie... et alors il déclame comme un acteur, avec de grands gestes. Un jour, il a déchiré ses vêtements en criant qu'il était crucifié, qu'un vautour lui mangeait les entrailles et il implorait et il suppliait, il renversait la tête comme un agonisant, puis il s'est apaisé, a murmuré des choses gentilles qui le faisaient pleurer et tout à coup il reprit ses hurlements et tomba
accablé, stupide. Après ces crises il ne se souvient plus de rien et semble pendant quelques jours un autre homme. » — Elle m'apprit qu'il vivait seul, que personne ne venait le voir qu'il sortait rarement et la nuit, qu'il était ordinairement très doux, se laissait soigner comme un enfant par le docteur du quartier, mais qu'il n'était pas raisonnable de travailler jusqu'au matin, à son âge, avec sa santé. Je donnai mon adresse et mon nom à la concierge en la priant de m'avertir si quelque catastrophe survenait. Je suis retourné le lendemain chez Genlis et le jour suivant... J'ai la certitude que mes visites lui sont agréables. Je voudrais créer un mouvement autour de lui mais je crains bien que ce soit impossible.
Il raconta son entrevue avec Darne.
— Ce n'est pas dans les grands journaux que vous parviendrez à publier quatre lignes sur Genlis, mon cher Viguiers, mais dans les jeunes revues.
— Il n'y en a plus.
— Erreur. Je collabore au <( Mouvement », à la (( Jeune France ». Je suis au mieux avec Clodion, son directeur. Faites votre article, il passera. Votre génération, celle qui vous précède et celle qui vous suit, doivent admirer Genlis.
— Toutes l'ignorent. Je prononcerai son nom ce soir, chez Wellseley — on vous y verra, il inaugure son nouvel atelier — vous entendrez !
Vous parlez de ma génération ! Nous ne formons pas une génération et c'est ce qu'il y a de terrible. La plupart de nous sont d'admirables théoriciens. Nous sommes divisés par nos discussions ! Nous discutons, comme si nous avions l'impérieux besoin de faire naître notre idéal, de le préciser, de lui donner une forme. Les grands artistes, eux, ne discutaient pas : ils créaient. Nous sommes nés dans un exécrable moment. Nous avons eu, en débutant, à laver nos esprits de la crasse naturaliste, à mettre, tout de même, un peu d'intelligence dans l'art. Nous l'avons anémié. Il a fallu alors le tonifier, le sortir de la langueur symboliste. Les poètes de la nàlure l'ont gorgé, du jour au lendemain, de légumes, de viandes et de vins. Les humanistes ont essayé de lui infuser de l'âme : ils l'ont gonflé et une renaissance classique fait ce qu'elle peut pour revêtir d'une apparence honnête cette brave personne malade et déformée par tous ces traitements successifs et contradictoires. Et voici la rhétorique qui s'avance de nouveau, parée comme une tragédienne de province, hurlant des clichés de réunion électorale, plâtrée, maquillée, bouffie, intolérable. — Nous sommes encore divisés par des individus comme Gaffre, Daugé, qui vivent des dissentiments qu'ils font naître entre camarades toujours prêts, et c'est humain, n'esr-ce pas ? à croire leurs racontars, leurs diffamations... Etre battu en brèche, par un ami, quelle auréole !
Ux\E FIGURE PARMI DES MASQUES 55
— Ajoutez aussi, la calamiteuse aventure de certain capitaine juif et d'artillerie, s'écria Mancel en riant.
— Oui, mon cher, nous ne créons pas, nous cherchons. Poètes, romanciers, sculpteurs...
— Ajoutez musiciens...
— Nous cherchons. Poètes, la vie n'est pas assez intense pour que les émotions qu'elle nous fait éprouver, nous inspire des chants dignes de grands poètes, et puis, <( Il faut arriver ou mourir, les marchands sont jaloux. » — Romanciers, nous sentons que les sommets sont atteints. Et nous travaillons, chacun de notre côté, il est vrai ; les uns contre les autres, parfois. Que sortira-t-il ? dans dix ans la réponse. Nous ne sommes soutenus ni par nous-mêmes, ni par la critique. Mon cher, Louis Darne a eu tantôt un mot sublime. Comme, après une conversation maladroite, où j'accumulais, pour bien voir, le bonhomme dans son rôle de maître et de bluffeur, les naïvetés sur les gaffes, je lui reprochais de ne s'être occupé dans ses chroniques que de gens de dixième ordre, il m'a répondu : « Quand on a la place que j'occupe — entendez par là, quand on est la critique, le iournal — on a plus à se soucier que d'une seule chose, c'est de contenter ses clients. » Voilà qui est définitif, j'imagine.
— En effet. Oui.
Une lumière suave, rose et dorée faisait valoir le décor qui prenait presque, malgré la ville
environnante, la beauté d'un paysage. Le palais du Sénat ressemblait au pavillon de quelque cbâteau en Touraine. Le bassin, où les enfants, pendant tout le jour, avaient lâché de frêles navires à voiles, reflétait, comme un calme étang, le ciel pâle et la perspective d'une allée. Des ramiers s'étaient posés sur les margelles, dautres regagnaient les arbres et leur vol avait la fermeté de celui des oiseaux migrateurs. Les terrasses, les balustrades ornées de statues attendaient des amants ; le parfum qu'exhalaient les pelouses, les taillis dépouillés et les platesbandes était semblable à Todeur que l'on respire, à la nuit tombante, dans les grands parcs humides, le silence même régnait.
— ■ Il est tard, je n'irai pas chez Genhs aujourd'hui.
— Je vous accompagne jusqu'à la grille. Ils traversèrent le jardin. En passant près du
monument de Leconte de l'Isle, Alancel déclama, à mi-voix, le fragment de Caïn où le poète décrit en quelques vers miraculeux le Paradis Terrestre.
— Croyez-vous que sa destinée ait été brillante à celui-là...
Ils se fixèrent rendez-vous pour le soir, chez Wellseley le peintre et se quittèrent.
Yiguiers se retourna. La silhouette de Mancel était sympathique et surannée, longue et étriquée ; entre ses cheveux brusquement coupés et le drap de son pardessus qui recouvrait
le col très bas de sa chemise, sa nuque maigre se montrait. Le poids de sa boîte à violon tirait vers le sol son bras et son épaule gauche. Il marchait en heurtant les passants, badaudail devant les kiosques de journaux, les devantures et les affiches. Il disparut. Viguiers descendit vers rOdéon, erra sous les galeries.
Au centre des étalages, trônaient, en piles énormes, les volumes à un franc, édités par Fayard et par Calmann-Lévy... tout Prévost, Bazin, Theuriet... les terribles volumes, dont le succès portait le coup de Jarnac à la librairie. Viguiers les feuilleta.
A ce moment, un coupé se rangea le long du trottoir. Une femme en sortit. Elle était petite, entièrement recouverte par un manteau de chinchilla. Ses cheveux blonds formaient unevague, sous son vaste chapeau de feutre noir.
— Avez-vous « Toute la chair et toute' Vùme » ?
C'était Marie Imperia qui achetait son ouvrage.
— Inutile de l'envelopper, dit-elle, en le tendant à son valet de pied. Elle fit le lourdes arcades. Jacques la suivit. Elle s'arrêta devant un autre libraire, demanda un exemplaire de (( Toute la chair et toute Vâme », remonta en. voiture.
— Chez Floury, ordonna-t-elle au cocher.
{( Drôle de petite femme », se dit Viguiers^
^8 LE DÉFAUT DE l'aRMLRE
Il se rappela son entretien avec Darne, en voyant sur une colonne l'affiche du <( Roi sanglant ». De nouveau, avec intensité, il songea à Augeret :
(( Ah ! le mufle, le mufle 1 s"écria-t-il. Est-il retourné chez Suzanne ? L'a-t-elle reçu ? Je l'attends, à son retour, celui-là ! )>
Le cœur désespéré, Tesprit découragé par la certitude de ne trouver aucune sympathie, horrihlement seul — mais dune solitude qui humiliait son homme — il remonta vers le boulevard. Le crépuscule finissait. La chaussée et l'asphalte -des trottoirs étaient bleuâtres et ternes tandis que le haut des maisons et les dernières bran- 'Ches des arbres étaient encore éclairés. Le ciel avait la délicatesse d'une teinte d'aquarelle. Il regarda les promeneurs, des étudiants, sans doute. Ils marchaient lentement, se retournaient, discutaient, certains portaient le béret de velours, la barbe, des cravates flottantes, de longues pèlerines, des chapeaux à larges bords. C'étaient les étudiants de province, habitant sur la rive gauche, ceux pour qui le quartier Latin existe encore et qui se rencontrent le soir, à la Taverne Lorraine, au Panthéon, au d'Harcourt, jouent au billard ou aux cartes, se réunissent pour travailler dans leurs chambres meublées -ei mènent grand train, les jours de fête, les veilles d'examens. — D'autres jeunes gens, les croisaient. Ils étaient du même âge qu'eux, pourtant, d'une autre race : manteaux pinces à
la taille, cols de velours, manches retournées laissant passer le linge, chapeaux ronds enfoncés sur le crâne, découvrant le front, cheveux •courts, sourcils en barre sur des yeux durs, air affairé, faces rasées, contractées en avant, démarche assurée, athlétique, des muscles entraînés... des étudiants aussi, mais de la rive droite... Ils avançaient sans voir leurs camarades — déjà bien dans la vie — ils les saluaient d'un mouvement de tête et avec un bonjour qui ne désunissait pas leurs lèvres closes.
Viguiers regretta de n'avoir pas connu cette jeunesse, d'avoir passé la sienne à Runel, auprès de sa mère, de Suzanne, de Norbert.
Au coin du boulevard Saint-Germain, un embarras de voitures et de tramways, l'immobilisa. Dans un groupe, un grand garçon vêtu d'un complet de velours marron râpé et brillant, par endroits, comme de la lustrine, coiffé d'un chapeau sans forme et sans couleur, chaussé d'espadrilles, les cheveux châtains assez longs, une petite moustache, parlait en faisant de grands gestes. On riait autour de lui.. Il exposait, avec bonne humeur, des histoires d'argent, il finit par rire, lui aussi, aux éclats en s'écriant :
— Qu'est-ce que ça fout, pourvu qu'on rigole ! et que les musées soient gratuits !
La circulation se rétablit. Viguiers se laissa dépasser. Cette misère et cette gaieté l'émurent presque jusqu'aux larmes. L'inconnu reprit un carton à dessin confié à un de ses camarades,
60 I.E DÉFAUT DE l'aRMURE
le mit sous son bras et fourra ses deux mains dans ses poches. Une pièce d'étoffe bleue faisait une tache sur sa manche droite. Il marchait avec les épaules remonlées. Il devait avoir froid.
Il riait :
— Qu'est-ce que ça fout, pourvu qu'on rigole !
Et brusquement, comme conclusion à une suite de pensées inconscientes et réveillées par la vue de ce peintre, Viguiers se dit que jamais, sans doute, il n'en serait réduit à une telle extrémité. Et alors, somme toute, pourcfuoi se désespérer ? Toute sa pensée se porta vers Suzanne et Norbert. Il entra dans une brasserie, commanda un Porto et <( de quoi écrire... »
(( Norbert, mon vieux p'ère, que se passe-t-il ? « Tu me laisses deux mois sans lettres. Tu re- « viens de V Algérie^ de Biskra, de plus loin « encore ? Tu pars sans m'avertir, je t'aurais (( accompagné cerlcdnement. Toi^ en Algérie, « près du désert ! Es-tu lou ? Es-tu amoureux ? (( Sérieusement, réponds-moi, je suis inquiet ! « Et depuis ton retour, pas un mot ! Une lettre <' de Suzcmne m'apprend que tu dois repartir (( sous peu, que tu es nerveux, changé. ..^ etc.. « Voyons, qui y a-t-il ? Puis-je être bon à quel- <( que chose ? As-tu besoin de moi ? Viens donc <( à Paris. Je f attends. Quant à moi...
Il se sentait tout disposé à gémir, à se plaindre, mais il se maîtrisa et termina :
« Quant à moi, [e suis aussi content que pos- <( sible. »
Il paya, sortit.
A la salle Friedland, le cliquetis des épées, le tintement des coquilles, les cris des tireurs, la grande lumière le ragaillardirent.
Il eut vite fait de se mettre en tenue. On lui demanda des nouvelles d'Augeret. Il passait pour être son ami.
— Il est à Xice, répondit-il.
Dans le corridor il croisa « le patron m Urbain Maupret.
— Oh ! oh ! ^lonsieur Viguiers, l'œil est bon, l'œil est bon...
C'était la plaisanterie favorite de ce petit homme nerveux et souple, franc comme un coup droit.
Jacques n'était pas un tireur remarqué. Après plusieurs années de salle, il n'avait pas encore pu « trouver son [eu )>. Souvent, debout, la main gauche sur la hanche, sans allure aucune, il attendait son adversaire, parait, ripostait en tenant son arme par le pommeau négligemment. Parfois, il attaquait en furieux et une force qu'il ne soupçonnait pas accourait dans ses muscles. Il sentait que, véritablement, il pourrait être redoutable, devant un être qu'il haïrait.
Une partie de poker, un assaut d'escrime vous renseignent mieux, sur le tempérament et le caractère d'un individu, que six mois de fréquen-
tation. Ce jour-là Yiguiers se battit avec rage, brisa deux lames, apaisa ses nerfs. 11 descendit au tir. Sur six balles, il en logea deux dans la silbouette, la première et la cinquième. Il remonta au vestiaire, x^près une douche très chaude, il se pesa, écouta les conversations. On parlait de chevaux, d'escrimeurs, de livres et de femmes. Le bruit de l'eau, les détonations du stand accompagnaient les plaisanteries. Une odeur d'étuve et de lavande régnait, Jacques fumait, à demi-couché sur une banquette, à l'aise dans son peignoir, parfaitement heureux, rêvant même. Il aimait l'atmosphère vaillante et saine de cette grande salle chauffée, ces jeunes gens qui tous étaient intéressants et touchaient, plus ou moins, au monde de la finance, des arts, ou de la politique. Le respect des sports caractérisait sa génération violente, susceptible. Quand un différend s'élevait, les mots « gifles et duel après )) mettaient tout en place. On est trop pressé pour s'expliquer. Et ceux qu'une affaire effrayait (et Dieu sait, s'ils font nombre) — n'étaient pas longs à présenter des excuses... On tient les autres comme on peut. Chacun a ses moyens. La force — ou une légende de force — et l'argent.
Sept heures. Viguiers s'habilla. Il remonta vers l'Etoile, Fe corps dispos, l'esprit libre, régénéré. Le souvenir de son après-midi lugubre amena presque un sourire a ses lèvres. Sa visiteli chez Darne était drôle. Il la conterait. Les mo-t
UNE FIGURE PARMI DES MASQUES Dci^
ments perdus avec Mancel avaient été charmants ; devant les libraires de TOdéon, n'avaitil pas surpris Marie Impéria ?
Il habitait, rue Galilée, un petit rez-de-chaussée — 400 francs de loyer — composé d'un salon à deux fenêtres, assez vaste et qui lui servait de cabinet de travail, d'une chambre à coucher, d'une cuisine transformée en salle de bain. Tout cela était chaudement meublé, beaucoup de tentures, de divans, de rideaux, de tapis, peu de livres. Sa concierge prenait soin de l'appartement.
— Une lettre pour vous, Monsieur Viguiers.
— Une lettre ?...
— Et des journaux... et des imprimés.
Il allait décacheter les enveloppes du ^< Courrier de la Presse », lorsque son cœur s'arrêta de battre et ses mains tremblèrent. La lettre était de Madame Anne-Marie Loret î II se précipita chez lui, alluma les lampes, murmura <( Marion, Marion ! »
Ce n'était qu'un billet.
« Si vous êtes dans huit jours — je vous fi- « xerai la date par un nouveau billet — à deux (( heures, place de VEtoile, cest que votre hu~ « meur chagrine et déplaisante se sera dissipée ; (( que vous redeviendrez le compagnon aimable <( de iaclis ; que vous ne m'accablerez pas de re- « proches immérités^ de demandes auxquelles « /e ne puis répondre que par des silences ; que
VOUS partagerez enlin ma gaieté, si le suis gaie, ma tristesse, si je suis mélancolique... Vous m'aimez et fai besoin de vous avoir près de moi !
« Si vous n acceptez pas ces conditions, venez tout de mente. J'ai envie de refaire la promenade que nous linies, il ij a quelques semaines ■ — Comme il faisait gris et froid ! Ce sera un pèlerinage. »
jMariox.
(( Une jolie semaine qui se prépare, s'écria-til ! Comme si ce n'était pas assez de la débâcle intellectuelle dans laquelle je me trouve, sans y ajouter des terreurs sentimentales ! »
La conduite d'Augeret lui apparaissait inqualifiable. Une haine sourde gronda en lui, contre ce garçon qui avait utilisé ses conficlences pour Je desservir auprès d'une jeune fille qui l'aimait et qu'il aimait. Car il en avait la certitude, ils s'aimaient et son cœur ulcéré découvrait un soulagement dans cette pensée. Puis il y avait -aussi A'^orbert et Suzanne et voici que Marion survenait.
« Enfin, que suis-je pour elle ? Quel besoin :a-t-elle de me sentir à ses côtés ? Quel caprice me la ramène ? Pour quel dessein, se sert-elle de moi ? ))
Il eut le sentiment affreux qu'elle ne l'aimait pas, qu'il lui plaisait simplement et qu'il avait
apporté dans sa vie qu'il ignorait — après une liaison de plusieurs mois interrompue par une brouille sans motif — de l'agrément, de la jeunesse. Elle le lui avait dit.
Il s'allongea sur son divan, prêt à se livrer à des pensées découragées, mais ses escarpins, son smoking, sa chemise blanche lui rappelèrent que Wellseley Fattendait,
ÎV
John-Arthur Wellseley a trente ans. C'est un grand gaillard corpulent qui porte une longue barbe d'or étalée sur la poitrine. Sa tête a l'air "de s'appuyer sur une auréole. Son nez busqué est mince, sa paupière mi-close. Une raie partage ses cheveux châtains. Il est né à Lyon d'une mère irlandaise et d'un père écossais qui fit en France toute sa carrière de diplomate et collectionna violons, violes de a'ambe et autres instruments vieillots que vendit John-Arthur. Il n'a gardé qu'un Stradivarius dont la forme et le bois lui plaisaient.
Wellseley se considère comme Français et af-
68 LE DÉFAUT DE l'aRMLRE
fecle voloniiers de parler incorrectement sa langue. Il hait ses compatriotes et n'a plus passé le détroit depuis la mort de ses parents qui le laissa, à quinze ans, maître d'une grosse fortune. Il a beaucoup voyagé, mais seules l'Italie et l'Espagne l'attirent. Pourtant, voici de nombreuses années qu'il n'a plus quitté Paris.
Il offre, tous les quinze jours, des dîners magnifiques aux artistes de son âge, peintres, littérateurs, musiciens, sculpteurs. Il ne reçoit pas, à vrai dire, chacun est chez lui, dans le vaste atelier de John- Arthur Weîlseley. On se donne naturellement rendez-vous chez lui, on amène qui on veut. Il accueille tout le monde avec courtoisie. Il n'aime point prendre part aux conversations de ses hôtes. Il écoute, en fumant du tabac de Mrginie dans de petites pipes en bruvère. On ianore sa vie, ses maîtresses, la valeur de son intelhgence, son talent. Personne n'a vu sa peinture. Il n'a pas d'amis, ne rencontre jamais ses camarades. Il les entretient somptueusement, deux fois par mois, et c'est assez. Aucun d'eux n'a jamais essayé de pénétrer plus avant dans son intimité.
Son nouvel atelier, à Auteuil, est immense, éclairé par une baie donnant sur un jardin. Les murs sont entièrement tapissés d'étoffes orientales et ornés d'armes et de reproductions photographiques d'œuvres italiennes : « L'Ariane el Bacchus » de Tintoret, « L'enlèvement d'Europe » de Véronèse, « La Vendémia » de Bc-
nezzo Gozzoli. Dans un angle, sur une colonne, un torse de faune en granit noir, en face, sur un chevalet, une toile : un portrait de femme, un buste se détachant d'un fond sombre et peint selon la manière ardente du Giorgione ou de certains Titien — une trouvaille du grand'père de Wellseley. — Des divans, des meubles, des bibelots, des guéridons complètent l'ameublement.
On félicite John-Arthur sur le faste de son installation.
Il sourit. C'est après dîner. On fume, on cause. On a effleuré mille sujets pendant le repas. De nouveaux invités arrivent à tout instant. Les joueuses de flûte ne doivent apparaître que plus tard. Arthur n'aime pas avoir des femmes à table. Il prétend qu'elles ne savent pas manger et gâchent, sans respect, la nourriture. Les voir grignoter est un spectacle exaspérant. Il les tolère à souper. Leurs mains sont jolies quand elles décortiquent des écrevisses...
Il y a, dans cette vaste salle, tous ceux que la gloire n'a pas encore atteints, des jeunes gens de vingt-cinq à trente ans qui luttent et qui triompheront, sans doute : auront certainement un succès, seront en vedette pendant une saison, une année ; s'y maintiendront, écriront des chef s-d 'œuvres, ou produiront avec ponctualité leur livre et cesseront d'être intéressants. Deux sont <f arrivés ». Augeret avec son roman, les « Goules », Moser avec sa pièce autour de la-
quelle on mène grand train. Le reste est en « bonne posture ».
Il y a aussi des écrivains de vingt à vingt-cinq ans. Les deux générations sont représentées par des poètes, des romanciers, des dramaturges, flanqués de leurs journalistes, de leurs critiques, de leurs Tapeurs... Viguiers les regarde : il a feuilleté les œuvres tantôt, sous TOdéon, il examine les visages, entend les voix. Il dislingue Josepli Mourailles. Un provençal, fils de cultivateurs très riches. Une tête de Christ, mais de Christ joufflu et bien nourri. Son habit lui va mal, il manie ses gants blancs, son nœud de cravate est sorti, par un côté, des coulisses de son col rabattu. Son accent sonne fort. Il pérore. Le même geste, la même expression entrecoupent ses phrases. Il plonge, semble-t-il, une louche dans une soup'ière et la ressort en disant : (( N'est-ce-pas? » Il demeure la bouche bée, le regard fixe. Il raconte que pour écrire son volume <( Les Eléments » il s'est couché dans les prairies, au mois d'août, en plein soleil — vent qui vient de la mer... cigales dans les pins... parfum des lavandes et des serpolets — et qu'il a attendu que la palpitation fraternelle de la terre ait imprimé son rhytme à la marche de son sang... « N'est-ce-pas ! » — Les bombes de Vaillant et dEmile Henry jetèrent leur lueur dans la vie politique de Mourailles que la lettre de Zola, « J'accuse » orienta définitivement. Le (( capitaine » n'eut pas de plus empha-
fcique défenseur que lui. Il fut mis à l'index par la noblesse et la bourgeoisie riche de la petite ville de Province où sa bruyante personne était fort connue et où il s'était fait des admirateurs. — Il devint partisan des idées de Barrés. La <( Patrie française » lui doit quelques discours et des articles. Il est aujourd'hui royaliste, collabore à la « Gazette de France )> et au <( Gaulois ». On parle même de sa prochaine conversion. Elle sera retentissante. Il est entouré de jeunes gens que Viguiers ne connaît pas. Mourailles dirige une revue « Notre Nation ».
Plus loin, c'est Laugier-Varennes. Il est parfaitement vêtu, son col très haut porte sa tête. Une tête splenclide de gladiateur blond. Ses yeux sont francs, bleus et sombres, des yeux où passent des regards ennuyés et ailleurs. Le menton est marqué par une fossette, les maxillaires sont puissants, les narines déliées, la bouche est fière. Il se tient adossé au mur dans une attitude de combattant. Il écoute Andry — petit homme noir, barbu, sec et sale — qui expose à Vergennes — littérateur et critique de salon, figure d'homme du monde — ses vues sur le style. Elles n'intéressent que peu Laugier-Varennes. Il travaille, depuis quatre ans, à un li\Te qui doit être la clef de voûte d'un édifice immense. Les confrères sont intrigués :
— Dites donc, et le roman de Varennes ?
— Il avance, il avance, du moins il le prétend. Cela est accompagné d'un geste vague, d'un
sourire. On s'est compris. Le roman de Laugier- Varennes, la peinture de Wellseley... Après un silence on reprend, car, somme toute, ce roman pourrait bien exister et être fort beau, on interroge encore :
— Qu'est-ce que c'est?
Il n'en a jamais parlé. Pourtant, un soir, il s'était trahi. Comme Wellseley se plaignait de la monotonie de l'existence et déclamait les vers de Laforgue :
(( Ah ! que la vie est quotidienne
(( Et, du plus loin qu'on se souvienne,
(( Comme on fut terne et sans génie ! »
Il s'était levé, avait proclamé que notre époque était admirable, que jamais, pareils confHts de sentiments, d'idées, ne s'étaient présentés. Il avait tracé un tableau vivant et grandiose de la situation de la France, déchirée par des événements qui avaient mis à nu sa conscience. Il avait disséqué, en praticien amoureux, cette belle écorchée. La société dépeinte par Balzac n'avait pas, selon lui, Tintensité de la nôtre. Comme elle s'était bien passionnée ! Croyez-vous que Rubempré, Rastignac, soient plus étonnants que Racadot, Mouchefrain, les héros des (( Déracinés »... et que (le nom qu'il prononça était inconnu. C'était celui du héros de son livre. On l'entendit à peine). Il cita les procès illustres. N'y avait-il pas là de la comédie, du drame, de
la fantaisie. Une œuvre comme <( Leurs Figures » n'avait-elle pas le style des plus belles pages de Saint-Simon. Quels splendides caractères à construire avec les éléments que nous fournit la vie ? Quelles silhouettes à faire se mouvoir ! Quels politiciens, quels journalistes, quels financiers, quelles amoureuses ! Et nos milieux littéraires, tels que les a métamorphosés la vénalité de la presse, les conditions mêmes de l'existence, le désir du luxe, de la notoriété, le goût dépravé d'un public pressé, sans culture, croyezvous qu'ils ne présentent pas un pittoresque qui a sa valeur ?
Et depuis ce jour on imagine, à peu près, ce que sera l'œuvre de Laugier-Yarennes. Créer une société modelée sur la nôtre, l'animer avec ses vices et ses vertus. Bigre!... La fustiger f Voila qui est périlleux.
Peu importe à Laugier-\^arennes.
Il vit heureux, avec sa femme, dans l'île Saint-Louis. Des rentes suffisantes lui assurent le pain de chaque jour. Fils d'ingénieur, mathématicien lui-même (il a passé un an à l'école centrale), il a discipliné son esprit. Il croit à la sûreté des labeurs lents. Les querelles sur le style ne l'émeuvent guère. Andry et Vergennes causent à voix basse, maintenant, et se prennent par le bras, s'éloignent. Ceux qu'ils attaquent. dans leurs articles sont tous là, et viennent leur serrer la main quand ils les croisent.
Mais quoi, se dispute-t-on. là-bas, près de la
porte s'ouvrant sur le corridor ? Non pas. C'est Antonin Ligure — littérateur à ses moments perdus et habituellement secrétaire d'un député radical — qui fulmine contre un ministre.
— ...et je disais à Jaurès...
Le ton s'élève, quand il prononce un nom illustre. Le cercle s'élargit. La Wilbelmstrasse, le quai d'Orsay, la place Beauvau, n'ont pas de secrets pour lui. On l'appelle « la dépêche chil- J/ée ». Il prend très au sérieux son rôle.
— Nous qui faisons la France...
— La France !
La voix terrible qui l'interrompt est celle de Théodore Alaurin. Il a l'œil vif, la moustache redressée, la tournure d'un sergent rengagé. Il s'est campé devant Ligure. La France ? c'est lui. Théodore est patriote, mais patriote comme lui seul a le droit de l'être. Déroulède, Marcel Habert ne sont que d'équivoques métèques comparés à lui. La France ! Il rectifie la position, ses talons se joignent, il relève la tête, pour un peu, il entonnerait une sonnerie de clairons, car la France, c'est l'armée, l'infanterie. Ces syllabes le fascinent. Il n'a pas été soldat.
Il affirme que lui et les siens font la France.
Jacques s'éloigna.
Il méprisait le sérieux, la suffisance, l'autorité vque ces vagues auteurs apportaient à ces sortes d'entretiens. On jugeait blâmable son détachement de toute préoccupation politique. Il ne volait pas, avait employé des subterfuges pour évi-
ter son service militaire. Il sentait que tout cela n'était pas très propre, peut-être, mais il avait adopté une attitude et coûte que coûte il la gardait.
— Mes idées politiques, disait-il, en souriant, je les ai simplifiées. Comme Byron, je hais toute espèce de gouvernement.
Théodore Maurin était aux prises avec Mancel qui lui exposait le plan d'une cité future. Plus de frontières, plus d'armées, plus d'argent., etc.
Mais il voulait des lois sévères destinées à punir ceux qui embêteraient par trop leurs contemporains.
— Des lois contre les raseurs et pour la protection des oiseaux.
Ligure intervint :
— L'heure est solennelle. Le prolétariat
Il pérore. Il annonce des cataclysmes.
Près de la cheminée, ces phrases : « 3.500... la 15^... traité pour cent... aucun succès... pas du théâtre... etc.. » s'échappent d'un groupe formé par des individus corrects. Ce sont des dramaturges qui s'entretiennent de leur métier, de l'accident de cet imbécile de Mallard et de l'avènement de Louis Darne à la critique théâtrale de la « Minerve ».
Lucien Le Saulnier a pris le thé avec lui, chez Jeanne Lormont, la maîtresse de Paul-Emile Valcourt. On veut des détails. Le Saulnier s'esquive. Il faut qu'il soit, à dix heures, aux Capu-
cines. Il conduira, à onze heures, un cotillon au faubourg Saint-Germain, cependant, il apparaîtra aux Variétés et au Vaudeville, soupera à minuit avenue Marceau et finira sa nuit chez Wellseley. Demain et après demain, il recommencera. Alerte, spirituel, très envié et très aimé, il gagnait sa vie en perdant son temps le plus délicieusement du monde. Dansant et soupant beaucoup, dormant peu, travaillant moins encore, il samusait, rédigeait des chroniques mondaines, des <( Pall Mail » à la manière de Lorrain, et il avait poussé la fantaisie et la désinvolture jusqu'à écrire, pour son plus grand plaisir, un soir où il avait trouvé l'existence plus particulièrement savoureuse, l'écho suivant dans le « Nain Rouge » :
« Hier, aux Capucines, dans la loge de droite : le roi d'Angleterre, dans celle de gauche, le roi des Belges, aux lauteuils, Lucien Le Saulnier ! »
Autour d'un guéridon, des peintres. Un d'eux, en redingote, porte sa barbe et ses cheveux longs. Les autres sont glabres : de la cordialité semble régner entr'eux.
En pleine lumière, les bras allongés sur les accoudoirs d'un fauteuil, la tête auréolée de cheveux révoltés, la moustache tombante les yeux éteints, Rodolphe Glorieux, auteur de tragédies et de méditations lyriques, trône, imperturbable.
LE I ROxNT DE BA.XDIÈRE 77
A son âge, \'iclor Hugo était grave et il est grave.
Welsele}^ l'a baptisé le (^Sell-Gobisie ». Quel regard irrité ne promène-t-il pas sur les généralions passées, où il ne trouve rien de digne !
Quant à ses contemporains, quelles piètres consciences ! Personne après l'avoir vu et entendu ne s'est écrié : « Victor Ilugo enfant. »
Il a vingt-quatre ans, le ruban violet à la boulonnière et sa place dans quelques salons. Viguiers s'approche, il entend cette phrase.
— Lisez mes hymnes et vous comprendrez que je ne puis aimer ça.
Il se renseigne. Ça, c'est le « Madrigal triste » de Baudelaire, « Green )>, de Verlaine que vient de déclamer un inconnu.
Il y a évidemment entre ces poèmes et ceux de Glorieux la distance qui sépare un lied de Schumann d'une marche militaire. Viguiers hait cette poésie de rhéteurs et de collégiens de génie, comme on hait des êtres en chair et en os.
Les hymnes de Glorieux !... mais c'est d'elles <iue partent le mouvement littéraire du vingtième siècle, le mouvement lyrique, n'en doutez pas. Existent-ils les rameaux de l'art qu'il n'a pas émondés ? Ne lui parlez pas du roman, du théâtre. Il n'a pas abordé ces genres. Ils seront, quelque jour, pour l'instant... hélas!
Viguiers l'interroge sur ses camarades.
Il ignore, il méprise ceux qui, ayant vingt ans, îravaillent, apprennent leur métier chez les vieux
maîtres, disciplinent leur inspiration, l'alimentent dans la vie, savent admirer, respecter, sont des hommes d'abord, des artistes ensuite, et non des champignons d'in-folios et des greluchons de vieilles dames.
Ce n'est pas de ceux-là que Viguiers veut l'entretenir, mais de ses concurrents : Aiglain, Chateau-Payan. Glorieux lève lentement les bras et les laisse retomber. Il hoche la tête. Pensez-donc ! Aiglain lui a volé trois images dans le poème qu'il a récemment publié au (( Mercure de France », quant à Chateau-Payan, c'est autre chose : il lui corrige ses élégies et lui a cédé un sujet de roman dont il n'avait que faire.
Vauthier de Bluze hausse les épaules et, tandis que Glorieux exalte son génie et dénigre ses confrères, il décroche d'une panoplie un large coutelas hindou dont il éprouve l'acier en le pinçant entre ses ongles. La lame chante comme du cristal. Vingt-neuf ans, le teint hâlé, les cheveux ras, la barbe forte, il a une moue méprisante et attristée en considérant ces littérateurs. Une campagne électorale qu'il a suivie de près, la publication d'un livre soigneusement enfoui dans le double silence de la critique et des confrères, — Vauthier était riche, s'il voulait des articles, il n'avait qu'à les payer, il n'avait pas voulu — ont tourné son activité vers la vie d'aventures. Il va mener l'admirable existence de voyages que mena son père. Il p-art dans une
semaine pour le Chili, la République Argentine. Il compte remonter l'Amazone : une tournée de deux ans dont il expose l'itinéraire à Armand Chermet. Celui-ci offre le spectacle rare d'un tempérament intact, d'une sincérité sans mélange. C'est une sorte de colosse, brun, un torse et des bras de boxeur, des traits brutaux, éclairés par des yeux d'une candeur délicieuse. A quatorze ans, il quitta sa famille pour aller en Amérique, auprès du frère de son père qui l'avait institué son héritier. Il courut la prairie, vécut avec des cowboys ; revint en France ; deux années plus tard la mort de son parent le rappelle en Floride. Il vendit les terres, lutta contre les fermiers et les gérants, réalisa sa fortune qu'il gaspilla partiellement de Nice à Paris. Une brusque passion le transforma. Il eut honte de son ignorance. Il se mit au travail secrètement. Viguiers qui l'avait rencontré à la salle d'armes, à Montmartre, le mena chez Wellseley à qui il plut infiniment. Il se trouva à son aise parmi les artistes dont le langage, la fantaisie, la roublardise l'amusèrent. Il les égaya, les admira. Viguiers, Laugier-Varennes lui prêtèrent des livres. Il s'enthousiasma pour « V Odyssée », pour « la Jérusalem délivrée )>, le « C ortolan » et le « Jules César )> de Shakespeare. Il a l'intention do publier son voyage en Amérique, mais il n'ose pas donner son manuscrit à lire. Il a entendu Glorieux raconter que Chateau-Payan lui a volé (( des idées », et si pour avoir fignolé
^0 \ LE DÉl ALT DE l'aRMLRE
quelques phrases, Viguiers ou un autre se vantait d'avoir refait, de tond en comble, son récit, •oh ! il n hésiterait pas un seul instant ; il lui briserail la ligure.
Un groupe intéressé ; Wellseley, monocle à J'œil, les jambes écartées, mains dans les poches, écoute le minuscule Aloser qui en cinq secs ^néaniit François de Curel.
— Ce brave John-Arthur, murmure-t-il à Vau- Uiier de Bluze a l'air d'un géant qui regarderait une punaise.
Comme Glorieux }>arlait toujours, il ajouta :
— Xon, mais ce qu'il me rase, cet animal-là, ce que je lui casserai la gueule avec plaisir...
— Ça se fait peu...
— Et pourtant, mon cher, comment museler ce roquet...
Il est fier de sa force physique. Il a prouvé, maintes fois, qu'une gifle, un coup de poing sont des arguments. Les projets de Vauthier de Bluze l'enthousiasment. Remonter F Amazone ! Il conte des épisodes de son séjour en Floride. Il s'anime.
— Quel brute sympathique, que ce Chermet, dit Laugier-\'arennes à \'iguiers. Quel relief ! Tous ces écrivains paraissent gens de peu auprès de lui... Certes, ils ont du talent, ce serait fâcheux s'ils n'en avaient pas avec le mal qu'ils se donnent, mais avouez que comme hommes, c'est petit... petit...
— C'est miteux, accentua \'iguiers — Xe sen-
l€z-vous pas l'atmosphère irrespirable qui se dégage de ces groupes, le malaise que répandent autour d'eux ces « sell-gobisies », comme les a baptisés Wellseley. Avez-vous surpris une conversation ayant un charme quelconque, des aperçus simplement intelligents sur l'art?... On se surveille, on est sur ses gardes... et ces sourires ! . . .
Sans répondre Laugier-Yarennes embrasse d'un long regard circulaire toute cette assemblée. Son p-rofil de romain se détache d'une tenture sombre. Ses sourcils s'abaissent. Un flot de sang monte à ses joues, sa lèvre inférieure a une moue dégoûtée. Puis ses traits s'apaisent, se détendent. Sa physionomie reprend le calme dédaigneux, l'indulgence que les consciences pures impriment. Il sait, que lorsqu'on porte une œuvre semblable à la sienne, on a le droit de mépriser les idées des autres artistes. On n'a pas de confrères et on ne peut avoir des amis que hors de son métier. On est seul — absolument — et on passe. Chez Wellseley, il vient voir les individus qui feront la destinée de son livre. Il le défendra, en bon père orgueilleux, le poussera et demandera, en bon ouvrier d'art, le prix de son labeur. Il n'est pas incommodé par l'atmosphère de malaise dont Viguiers souffre. Son armure à lui est sans défaut. Il a noté des expressions lâches et ventes, !?urpris des regards de haine et de douleur, et lu nettement les tragédies écrites sur les visages.
Pourtant, il existe, ce malaise. Il s'exhale, comme un miasme, d'un individu qui circule à pas feutrés, les épaules en arrière, le cou tendu : Luc Gafire. Il est de taille moyenne — ses joues sont « peintes en bleu par le rasoir » — — s-es moustaches épaisses servent à cacher sa bouche papelarde, ses sourcils fournis se froncent, ses paupières se ferment à demi. Il a le regard d'un myope qui ne porterait pas de lorgnons. Il s'avance, comme s'il se disposait à proposer une affaire louche ou à tirer de sa poche un chècjue, de la fausse monnaie ou des cartes transparentes. lî entraîne à l'écart. Ce qu'il a à dire est presque toujours confidentiel ; ses phrases débutent par un <( Dites donc, mon cher » suivi par un ricanement veule et gouailleur (( Euh... Euh... )) Il vous demande alors, d'un air sincèrement navré, ce qui s'est passé entre vous et X...
— Mais rien.
— Oh... c'est bizarre, j'ai mal interprété sans doute...
— ]\Iais encore ?
X... (un de vos bons camarades, un de vos amis) a parlé de vous, de vos livres, sur un ton... mais sur un ton ! Notez bien une chose, si Gaffre vous répète cela c'est qu'il vous admire et que les façons de X... l'écœurent. Si vous voulez en savoir davantage : un louis dans la main comme au portier de la maison où vous avez vu entrer une jolie femme.
Et VOUS voilà au plus mal avec X... C'est grâce à lui que Viguiers a été brouillé avec \'authier de Bluze. ce dernier avec Chateau-Pavan, etc., etc. — Raoul Daugé s'emploie aux mêmes besognes que Gaffre. Ils sont inséparables. Ils espionnent, mouchardent, glissent au milieu d'intrigues qu'ils ont nouées. Ils servent. Ils sont méprisés, mais on les croit. Ils collaborent à des journaux. Avec eux, se commet un être sympathique, qu'ils s'efforcent, en vain, d'embrigader : le petit Morgane. A quinze ans, il s'est trouvé sans un sou, sur le pavé de Paris. Il s'est mis bravement à rou\Tage. Il a été figurant, garçon d'imprimerie, il a ficelé des paquets chez un libraire. Il a servi de secrétaire à Darne, il a été employé dans une banque et s'est lancé dans le journalisme. Il est resté propre, loyal et très gai. Il est taillé pour la lutte : sa figure est osseuse, son menton saillant, son front étroit, ses yeux sont intrépides. L'hiver dernier. la phtisie a failli l'emporter. Laugier-Varennes l'a découvert à l'hôpital. Morgane. courageusement, écrivait un article et avait demandé à la religieuse qui le soignait, une rose, pour éyayer sa table. Son métier l'oblige à frayer avec Gaffre et Daugé dont il apprécie, à leur valeur. les caractères. Ils sont attachés aux mêmes quotidiens.
Le tabac, les liqueurs délient les langues. On prononce le nom d'Augeret.
— Aufî^eret... euh... euh... dites donc!... —
&4 LE DÉrALT DE l"aR.\1URE
c'est Gaifre qui parle. Il promène ses regards faux de gauche à droite. Non, Augeret n'est pas là, et la physionomie de ses auditeurs lui indique qu'il peut déblatérer tout à son aise.
— Dites donc, hein... « Les Goules », vous aimez ça...
On est ravi. Les conversations maintenant sont orientées, Wellseley s'approche de Viguiers :
— Alon cher, à part Laugier-Varennes, Vauthier de Bluze, Chermet, le petit Morgane, vous, Mancel, le peintre en redingote, ce que je foutrais tout ça à la porte. Ils m'ennuient.
Des rires. Daugé raconte qu'il vient de voir ^larie Impéria chez Floury.
— Elle est entrée comme un cabri, a acheté tous les exemplaires restants de son livre, en a commandé d'autres. Son éditeur ne lui a accordé que 150 volumes de passe... Elle était furieuse...
Marie Impéria ! Glorieux redressa la tête. On lui demanda ce qu'il pensait de la poétesse. Il réfléchit, promit de donner un avis raisonnable et définitif dans vingt-cinq ans, lorsque le temps aura révélé ce que les poèmes de (( Toute la Chair et Toute VAme » renferment d'éternel.
Il psalmodia ces dernières paroles, et comme un automate reprit sa pose.
— Avec quelques centimètres de plus, il cesserait d'être grotesque, murmura Chermet, et deviendrait odieux et encombrant.
Les femmes de lettres furent sur le tapis. Morgane plaignait Marie Impéria.
— Comment ?
Elle lui faisait l'effet d'une princesse prisonnière dans une chambre somptueusement meublée.
— Elle appuie son front fiévreux contre les vitres froides, elle voit, dans les camp-agnes, des jeunes femmes et des jeunes hommes sains et forts et beaux. Ils s'embrassent devant elle, ils s'aiment ! Et la princesse leur tend les bras, elle crie ce qu'elle imagine des plaisirs qu'elle ne peut partager. Elle a soif de l'eau des sources qu'elle ne peut pas boire et qui court dans la forêt, elle a faim des fruits auxquels il lui est interdit de goûter ! Elle se tord de rage sur les peaux de tigres jetées sur les divans ! Comme sa tête menue et jolie travaille !... et des lutins qui sont à ses ordres gardent ses improvisations, les font imprimer à son insu... et c'est ainsi que nous possédons les recueils de Marie Impéria.
<( Elle a du génie, c'est certain. — Il est plus difficile d'avoir du talent. — Le talent, c'est le génie lisible... »
Les jugements s'entrecroisent. On compare Marie Impéria, à ses contemporaines. Gaffre en a découvert une nouvelle, Floridia Ragone. Il la décrit : une grande et lourde femme, cheveux noirs tirés sur les tempes, joues rondes et rouges — une poupée de Nuremberg — taille carrée, jupe courte, chapeau d'homme.
— Elle s'est avancée, d'un pas de fantassin, dans les bureaux de la « Jeune France ». Je suis Florida Ragone, dit-elle, et lentement elle exhiba d'une sacoche en cuir noir qui ballottait sur son ventre, des lettres de Brunetière, Lemaître, etc..
Et il invectiva contre cette autre qui, laide, suante et noire, déclame des vers d'amour les doigts crispés au dossier d'un fauteuil, les yeux blancs...
« Tu ne sentiras plus les frissons de nia chair »
Et elles eurent leur compte — et bien réglé — toutes les jeunes affolées qui enlacent les arbres et leur demandent de les prendre, de les mêler à leurs racines, a leurs rameaux, leur assurant que leurs bras seront plus souples que des lianes, leur sang plus chaud que la sève, leur haleine plus embaumée que le Printemps ! Et celles qui adressent les mêmes prières à l'Océan, aux montagnes, ne furent pas non plus oubliées.
Léon Mercier affirma alors d'une voix timide mais ferme l'admiration qu'il avait pour certaines poétesses.
— Elles apportent, mais à la condition de rester des femmes, de vraies femmes, une note nouvelle et émouvante dans la littérature. Il cita des vers de Gérard d'Houville à son fils.
— Oui, que les femmes nous parlent de leurs
émotions de femmes, qu'elles nous donnent leur poésie ; il y a mille chose que nous traduisons mal et de façon égoïste et sans jeunesse, sans charme, qu'elles nous les fassent sentir et j'applaudirai... mais de grâce qu'elles tirent les rideaux de leurs alcôves ! Les désirs effrénés, les appétits masculins, me choquent... c'est peutêtre un préjugé.
— Mais non, mon cher, déclara Wellseley, irrité par les chuchottements déplaisants qui accueillirent les remarques de Alercier. Ce ne sont pas des préjugés, mais des idées saines que je partage et que j'admire en vous parce qu'elles vous sont inspirées par votre existence... Oui, il y a dans une certaine littérature féminine, une impudeur qui détériore mon idéal de la femme. Je ne puis me la représenter que comme mère ou comme maîtresse, pensive, belle et passionnée et très digne — et dites-moi, Mercier, comment va votre fils... Il a l'air d'un ange de Carpaccio...
Et Mercier, sans vergogne, donna des nou- \^lles de son fils.
Ce fut presque un scandale. Mais Wellseley tenait à faire comprendre en quelle estime il tenait son ami.
Mercier avait trente ans et, ne se sentant pas le courage de vivre de compromissions et d'intrigues, il avait bravement abandonné la littérature militante, exerçait son métier d'avocat et travaillait pour nourrir sa femme et élever ses
deux enfants. C'était une espèce de monstre, dans ce milieu. Il écrivait, de temps à autre, des sonnets et des ballades qu'il ne publiait pas.
Auprès du torse en granit noir, on s"esclaffe, Gaffre raconte une histoire : Cabriès devait donner, la veille, une conférence sur lui-même, au café Procope. Il avait lancé des invitations. Mais, au dernier moment, comme la salle n'était pas assez pleine, il avait refusé de prendre la parole et s'était fait excuser. A la porte, sur une table, on avait mis un plateau où chacun déposa une offrande. Cabriès mourait de faim, on le savait. Quand l'assistance s'en fut allée, il se précipita, et après avoir compté l'argent, tendit le poing vers la rue en s'écriant :
— Oh ! les cochons ! Un louis !
Wellseley prit la défense de Cabriès. Il metlait ses (( Poèmes héroïques » bien au-dessus de tout ce qu'avaient écrit les jeunes gens de sa génération. Il l'affirma avec autorité.
— Voyons, mon cher... Pourquoi ne publiet-il plus ! demanda Daugé.
— Il avait quelques cris dans la gorge, il les a poussés, et voilà.
John-Arthur n'insista pas :
— Il a peut-être du génie.
— Du génie, mais à ce compte-là tout le monde en aurait.
Il cita des noms.
— Vous oubliez Genlis, ajouta Viguiers, en poussant le coude de Mancel.
— Genlis ! s'écrie Gaffre... Vous aimez ça... Mais, mon cher Viguiers, on avoue ces admirations là entre trois et quatre heures du matin... un raseur... un raté... Genhs !
Jacques haussa les épaules, jugea inutile de dépeindre la sublime détresse de celui qu'il admirait. Il annonça, pourtant, qu'il terminait une étude sur son <( Prométhée outragé » et sur « Les chants nocturnes ».
— Oui lit ça?... Gaffre interroge du regard.
— Mais moi. répli([ua Jacques...
— Moi, dit Wellseley.
— Moi, avoua Mancel.
— Vous êtes trois, conclut Gaffre.
La tenture s'écarte : Cabriès apparaît. Le linteau de la porte, la draperie qu'il tient soulevée Fencadrent. La tête énorme est soutenue avecpeine par un long cou chétif qui sort d'une chemise en flanelle nouée par une cordelette de soie. Les épaules tombent, la poitrine se creuse, les manches du veston sont trop courtes, le?^ mains paraissent démesurées. La fumée des cigares et des cigarettes voile ses traits. On distingue cependant sa moustache triste et ses yeux qui examinent cette assemblée d'hommes en habit. Wellseley s'avance, lui serre la main. Cabriès le salue cérémonieusement, il répond avec de belles manières et de belles phrases à ceux qui l'approchent. Sa voix est admirable, solennelle et grave. A la lumière, son teint uniformément blême ressemble à un masque de cire dont
on aurait coloré les prunelles et les lèvres.
— Ces messieurs parlaient de vous tantôt, fit AVellseley, pour rompre le malaise qui régna tout à coup.
— Ces Messieurs, répliqua le poète, en traînant sur les dernières syllabes. Tiens...
— Oui, on se demandait pourquoi vous gardez le silence depuis si longtemps.
— Publier ! répondit-il simplement. J'attends qu'on me commande des poèmes. Je suis toujours prêt à écrire. Que la Nation m'ordonne de célébrer ses héros, de chanter ses conquêtes et ses batailles, j'accorderai ma lyre. Il lui faut des sujets dignes d'elle ! Voudrait-on par hasard me voir publier des recueils dans lesquels je décrirai aux hommes ce que leurs yeux peuvent aisément contempler? \'oudrait-on m'enlendre révéler les grandeurs de la nature ? Ces messieurs sont trop bons vraiment. Mais je tiens une lyre, moi, et la musique des phonographes m'exaspère ou m'ennuie. C'est elle que je retrouve dans les recueils que je feuillette, aux étalages. Les générations, au lieu de se transmettre le flambeau sacré, se font passer le disque en gutta-percha tout impressionné, et selon la perfection du mécanisme, la chanson raisonne plus ou moins fort, plus ou moins claire, mais c'est toujours la même. Je vous le demande, quelle est la nécessité de ces travaux descriptifs, pédagogiques ou gonflés par un faux lyrisme ? A quoi correspondent-ils ? qu'exaltent-ils en
nous ? Que viennent-ils ajouter aux trésors légués par les vieux maîtres ? La poésie est la glorification des vertus d'une race. J'ai chanté la terre où je suis né, j'ai chanté mes ancêtres ! Puis, je me suis tu. J'attends, je le répète, qu'on m'ordonne de magnifier, nos héros et je veux que mes Odes, comme celles de Pindare, accompagnées de musique et de danses, soient déclamées sur les places publiques, pendant des réjouissances. Mon rêve, mon devoir, est de doter la France d'une poésie nationale, capable de satisfaire les artistes et digne d'émouvoir le peuple. Je voudrais magnifier les origines de mon pays, son histoire héroïque d'abord. J'entrevois une suite de drames qui seront à la France, ce que VIliade, VOdyssée, VOrestie ont été pour la Grèce, ce que Henry V de Shakespeare est pour les Anglais. Je voudrais faire revivre, sous la forme traditionnelle des mystères, ses origines sentimentales, retrouver ses légendes, les réunir comme Wagner l'a accompli chez les Allemands. Je veux enfin, laissant de côté les mythologies ridicules, rendre aux croyances qui nous ont formés, leur sens véritable, leur inspiration et les régénérer. Car, en face de la force supérieure et délicieuse du culte qui nous a bercés, se lève une religion de littérateurs convertis, un catholicisme d'initiés et d'intellectuels qui, après avoir discuté 1 es dogmes, après les avoir alignés comme des équations, se réveillent un matin en tenant l'inconnue, la foi ! Car vous le savez,
92 LE DÉI ALT DE l'aRMURE
Messieurs, étant proiondément français, je suis royaliste et catholique ! Cet intellectualisme, esprit qui a tout dénaturé, je veux le combattre, l'anéantir ! Chimère ! mais sublime chimère l Je donne des conférences où j'expose mes idées. J'ai le pressentiment qu'un jour, un de mes auditeurs viendra vers moi et me dira : « Prenez, ma fortune, bâtissez le théâtre que vous rêvez ! » En attendant, si je vis, si je mange, c'est à vous Wellseley que je le dois. Vous servez mes idées avec les moyens que vous a livrés la destinée : l'argent. Vous les servez aussi, Laugier-Varennes. Vous échaffaudez, paraît-il, une œuvre de justice, dans laquelle vous fustigerez la racaille ' qui me déborde. \'ous êtes le fouet, je suis la I lyre î Puisque la France ne fait rien pour votre art, elle devrait au moins reconnaître que nous sommes les détenteurs de ses énergies et nous envoyer, nous autres poètes, en ambassadeurs i auprès des Empereurs et des Rois étrangers î ^
Et très digne, magnifique d'inconscience et ) de foi, il pétrissait un sandwich au caviar, dans ^ une tasse de thé.
Wellseley lui reprocha de garder le silence. Il était impossible que le public restât longtemps indifférent à une œuvre comme la sienne. On se plaignit alors de la stupidité du public. Moser protesta.
Il avait en répétition une pièce. Mais ni lui ni les acteurs ne savaient au juste si elle se terminerait par un suicide ou par un mariage.
LE FRONT DE BAiNDIÈRE 93
Il parla posément, avec l'assurance que procure, malgré tout, la facilité où l'on est de pouvoir payer trente louis un article.
Ses remarques ne convainquirent point Cabriès.
— En publiant, dit-il, mes contemporains servent aussi mes idées. Ils écœurent le public. Ils me le préparent. Ils le poussent vers moi.
On se regarda. Mourailles, Glorieux, Gaffre, Daugé se prirent à murmurer, puis à sourire. Il n'y avait pas à se fâcher, n'est-ce pas ?
— Ce Cabriès, quel farceur ? Ne trouvez-vous pas qu'il est drôle? dites donc, mon cher...
Lui, accoudé à la cheminée, il mange, tout en parlant de son œuvre à Laugier-Varennes et à Viguiers. Soudain, une voix s'élève :
— Welleseley... je vais peut-être devenir indiscret. Pourquoi ne peignez-vous plus, pourquoi ?
John-Arthur Wellseley se tourna brusquement, comme si on l'avait frappé. Il toisa son interlocuteur — Daugé — s'avança vers lui, se caressa la barbe et mis en verve, sans doute, par le dithyrambe de Cabriès, ou obéissant à une impulsion secrète, au besoin de parler un peu de lui-même, de donner maintenant une leçon à tous les artistes dont la fatuité ne laissait pas de l'abasourdir, il répliqua :
— Je ne peins plus, parce que, moi, je n'aime pas ma peinture, ou plutôt non, parce que je ne l'aimerais plus.
Il s'allongea dans un fauteuil, bourra sa pipe de tabac blond, Talluma et continua sur un ton de récit :
— Il y a quelques années, j'étais à Venise. J'y rencontrai une société charmante et passionnée composée de peintres italiens et anglais, de sculpteurs et aquafortistes français et d'un musicien hongrois. Le hasard et la sympathie nous unirent et grâce à Aldramino, un gentilhomme que vous verrez avant minuit, nous menâmes pendant le printemps une existence exceptionnelle. Il possède, dans un canaletto, un palais somptueux. C'est là que nous habitions tous. Chacun de nous avait son atelier. L^ soir, nous parcourions la ville, nous donnions des sérénades, des banquets. Nous mangions et buvions comme des reîtres. Nous jouissions de santés admirables et d'humeurs joyeuses. Les théories d'art étaient exclues de nos entretiens. Nous travaillions, sans y penser, tout naturellement. Nous essayâmes, avec des jeunes gens vénitiens, de ressusciter le carnaval. Nos mascarades firent grand bruit. On nous réclama dans le monde. Certains de nous eurent de belles aventures, des duels. Nos costumes ne pouvaient rester inaperçus. J'étais enveloppé, pour ma part, dans un vaste manteau doublé de satin rouge. J'avais même, je crois, un poignard passé dans ma ceinture. Nous eûmes vite fait de nous imaginer en pleine Renaissance. Les courtisanes ne manquaient pas à nos fêles. Ja-
mais plus chaude atmosphère ne favorisa l'expansion de nos tempéraments. C'est alors que je fis le portrait d'une patricienne...
Les yeux à terre, il leva la main vers l'unique toile qui décorait l'atelier et que tous regardèrent.
— Ce n'est pas là une trouvaille de m.on aïeul,, comme je me plaisais à le dire.
Après un silence, il ajouta :
— J'ai eu le malheur de trouver, au déhut dénia carrière, ce que j'aurais aimé chercher pendant toute ma vie. Je n'ai plus rencontré ma fièvre de Venise. Depuis, je me suis répété. J'ai anéanti mes études sans inspiration. En outre, il m'en coûte trop de me séparer de mes toiles. Je voudrais peindre une cathédrale ou un palais de roi, afin de pouvoir, quand cela me plairait, rendre visite à mon œuvre, l'embrasser dans son ensemble, parler à mes personnages.. Comprenez-vous les raisons qui m'empêchent de peindre. Monsieur Cabriès, ce sont à peu près les mêmes qui font que vous ne publiez plus rien !
Il se leva, tourna vers le portrait une lampe à réflecteur.
— Je ne sais pas pourquoi je dévoile, ce soir,, l'anonymat de cette œuvre, murmura-t-il.
Et comme on vantait, le coloris, le dessin, l'attitude de ce buste, la souveraineté du modèle, il s'écria :
• — Non, non, cessez, je vous en conjure. lî
<3leignit la lampe. L'ombre et la fumée cachèrent le tableau dont le cadre seul brilla. La porte isouvrit :
— Cher Aldramino, je parlais à ces messieurs de nos extravagances d'autrefois et de notre suave amie la comtesse Aurora Stella Lucente.
— Dorénavant, appelez-la Stella Moriente, car voici qu'elle agonise, dans le palais où nous l'avons connue si majestueuse et si belle.
Ses intonations étaient chantantes. Grand, i'ort, le sommet de la tête chauve, les tempes garnies de cheveux châtains et bouclés, la barbe brune taillée en rond, le teint mat, les sourcils arqués, les yeux sarcastiques et autoritaires, il était splendide à voir ce vénitien. A chacun de ses gestes larges, brillait à l'index de sa main droite, Tanneau de Rodolpho Aldramino qui fut amiral de la République et combattit en Grèce et contre les Turcs, sous les ordres de Morosini le Péloponésiaque.
— Elle agonise, elle meurt. Il n'y a plus de gondoles attachées aux piliers noirs et verts de son palais dont les fenêtres sont closes. Elle en a fait don à la ville. Il a déjà l'aspect aristocratique des musées peu fréquentés. 'Wellseley, l'agonie de cet être divin me ferait volontiers croire qu'il y a dlnsurmontables mystères dans ee monde où elle fut resplendissante. C'est la vie elle-même de la Stella Lucente que vous avez prise pour animer ce portrait.
— Il est indiscret, murmura Gaffre à l'oreille
de Morgane. Mais l'histoire doit être pathétique. Notre ami John-Arthur est beau en ce moment.
Le coude sur le bras du fauteuil, sa main soutenant sa tête, il contemplait son œuvre.
~ Ces yeux sont éteints, cette bouche décolorée, et ces joues creuses. Quelle pitié !
Et, s'adressant subitement à des peintres, VVellseley leur avoua qu'il ignorait à quel miracle, il devait le coloris ardent de sa toile, cette teinte de lumineux ivoire.
— C'est l'âme éternelle de la comtesse que vous avez prise, répéta Aldramino, vous êtes un magicien.
Tous examinaient leur hôte, avec la certitude d'avoir découvert le secret de sa vie et de son silence. Il sentait ces regards curieux qui le fouiUaicnt et lisaient dans son cœur. Il avait l'impression d'avoir galvaudé sa légende. Demain Gaffre et Daugé la raconteraient dans Paris. Comme il les voyait, assis dans un bureau de journal, blaguant l'attitude de Cabriès, celle de Glorieux et de Mourailles î II imagina les lèvres sales de ces individus prononçant le nom de Stella Lucenle. Il les entendait dépeindre, de façon ridicule, la silhouette émouvante de la comtesse errant dans des salles désertes et se mourant de langueur et d'amour !
Il interrogea alors Aldramino sur le Campanile. Dans la bouche de ce vénitien amoureux et fier de sa ville, le récit de cette catastrophe atteignait au tragique. Il contait, cependant, ce
que chacun savait déjà sur l'écroulement de celte tour fameuse. Venise devenait une famille consternée attendant le dernier soupir de l'aïeul vénérable.
— Il est tombé sur lui-même, comme un vieillard exténué c{ui s'asseoit. Nous pleurions tous, juifs et chrétiens, devant les décombres, et les lions ont dû égratigner le marbre de leurs socles.
Il eut un geste vague et ajouta :
— Figurez-vous, que dans les fondations, on a trouvé une coupe, une coupe de verre. Vous pourrez l'admirer au Musée Correr, si vous retournez chez nous, Wellseley.
Glorieux demanda des détails. Cette coupe qui l'avait jetée ? Comment était-elle ? Etait-ce une coupe de banquet ? L'Arétin y avait bu peutêtre ou le Titien.
Aldramino ne voulut pas répondre.
— li faut laisser tout leur mystère à ces choses. Qu'il vous suffise de savoir, qu'entre les pilotis du Campanile, un verre précieux a éié retiré.
— Je gage, dit Viguier à ^lancel, que nous lirons bientôt, quelque part, un poème de Glorieux, ou de Mourailles intitulé la <( Coupe du Campanile. )>
Minuit sonna.
— L'heure de l'amour et du crime, murmura Aldramino devant qui s'ébaucha, sans doute, une vision de sa ville.
LE l'IiOM DE liANDlÈKE 99
— Non, non, protesta Viguiers. Minuit, Flieure où le poète harassé par des visites, la gorge sèche, les membres las, se recueille, fait le bilan de sa journée employée à gueuser des suffrages, puis s'asseoit à sa table, ouvre ses dictionnaires,: compulse ses manuscrits, et se demande s'il écrira une ode héroïque, une élégie ou un de ces poèmes pastoraux dans lesquels il excelle et dont la grâce plaît tant à xMadame X... qui peut lui faire avoir des articles et vient de l'inviter à dîner afin de le présenter à un personnage influent.
— Viguiers, interrompt Gaffre, la manière dont vous composez ne regarde personne.
Viguiers pris à court ne trouva pas de réponse. Ils échangèrent, sur un ton badin, mais dans lequel perçait cependant de la haine, des propos aigres-doux. Ils interrogèrent ensuite Mourailles, Glorieux, sur leur méthode de travail. L'un bondissait sur Pégase, l'empoignait aux crins et se laissait conduire. L'autre avait besoin de parfums, de musique, de fleurs. Ils tâchaient d'auréoler de quelque beauté leur dur labeur.
Wellseley irrité coupa cet entretien. Il cria :
— Que font les Hétaïres. C'est l'heure du souper.
Presque au même moment Hélénita fit son entrée. Elle est espagnole, nerveuse, soup-le : un animal heureux, figure de fillette pressée par des bandeaux ondulés, roses rouges dans la torsade lâche tombant sur la nuque, buste enve-
loppé dans un châle de danse noir coupant de biais la jupe bleu paon ; les bras nus, mains et pieds minuscules. Pas de bijoux ; car elle est encore honnête. C'est une boufiée d'air frais qui pénètre avec elle. L'atmosphère était devenue intolérable. On eut dit, que toutes les pensées qu'enfermaient les cervelles — pensées de haine, de jalousie, d'envie, de dédain • — avaient crevé en lâchant leur air malsain.
Héîénita annonce que sa cousine Lola ne viendra pas. Debout, au milieu de l'atelier, cambrée, le pied en avant, les pouces passés dans les bretelles retenant son corsage, elle rit.
■ — j\Iais, c'est que nous manquons de femmes, s'écrie John-iVrthur.
Il marche à grand pas. Son exaspération est extrême ; on feint de ne "pas s'en apercevoir. Il donne des ordres. On fait glisser les portes du fond. La salle à manger apparaît. L'immense table est chargée d'huîtres, de buissons d'écrevisses, de poissons, de viandes froides et de vins. Les cristaux étincellent. La lumière est abondante. Les fleurs sont jetées sur la nappe. On devient silencieux.
Voici les tziganes. Wellselcy leur indique leur place. Il renvoie les domestiques.
— Que Ton mange où l'on veut et comme on veut. Que chacun se serve comme il lui plaira. Notre assemblée d'habits noirs, de faces glabres, moustachues ou barbues est affreuse. Approchez donc un peu Gaffre, Daugé.
11 les lient par l'épaule. Il les domine de la tête. S'il s'écoutait, comme il les heurterait, l'un, contre l'autre, pour leur briser le front :
— Mes petits — il n'a jamais eu cette familiarité — Endossez vos pardessus, prenez des autos, il y a une station tout près d'ici, allez chez Maxim, allez à Montmartre, allez où vous voudrez, mais ramenez-nous des femmes ! Vous leur direz qu'elles seront bien rétribuées, qu'on leur donnera à manger et à boire, qu'elles joueront au poker... allez, messeigneurs 1
Ils sortirent.
— Cher Aldramino, je veux que cette soirée nous rappelle un peu nos soirées vénitiennes ! Mais hélas !...
Des archets tapent sur les cordes des violons, dos cris gutturaux sont poussés, le cymbalum déploie son arpège : la marche de Ragotsky...
— Que la fête commence !
VVellseley saisit une bouteille de Champagne en fait sauter le goulot. Un flot de mousse inonde une touffe de roses.
— Grisez-vous belles fleurs !
Des bouchons sautent. Le jet du Champagne que l'on verse se dore. Pour accompagner les hongrois qui arrachent les sons de leurs instruments, Chermet s'est emparé des castagnettes et du tambour de basque d'Hélénita. Assise sur un divan, elle s'amuse comme une enfant, et quand le motif de la marche barbare revient amené par un rataplan d'archets frappant les
caisses, elle crie, les lèvres écartées sur les dents.
« Le Saulnier... eh ! )>
Il revient de conduire des cotillons. De la boutonnière de son habit pendent des rubans. Il a aussi une canne fleurie. Il s'est follement amusé. Nuit charmante.
— Wellseley, je vous présente trois de mes samarades.
John-Arthur se lève, il a un geste d'accueil.
— \^ous êtes les bienvenus, seigneurs, mangez, buvez.
Ils avaient tous soupe. Wellseley se fâche, tempête. Comment, on s'introduisait chez lui l'estomac plein !
La conversation est générale, animée. D'un bout de la table à l'autre, on s'interpelle. Oui, au fond, on a besoin d'oublier la gêne de tantôt. L'homme n'est pas constamment crapule. Glorieux et ^lourailles ont cependant une gaîté très littéraire. Mais ils ne parlent plus d'eux, et on trouve que c'est déjà très bien. Ils sourient... Mais, à leurs gestes soignés, on sent que les phf^ses qu'ils débitent sont faites et alourdies de psychologie et même de morale. Ils ne se réjouissent pas franchement comme Chermet, eomme \^iguiers et tant d'autres. Ils se délassent, ils se reposent. Ils sont prêts à reprendre de sérieux entretiens.
On mange debout, assis, on circule. Seraiton vraiment gai?
LE FRONT DE BAXDIÈRE lOS
— Hélénila, danse, supplie Wellseley, à moins que cela ne t'ennuie ! Mais un moment. Aidez-moi, Chermet.
On débarrasse un coin de la table, sur laquelle elle bondit. Elle tire sa jupe : ses dessous sont orangés, rouges et jaunes : des flammes. Mancel noue les cordons des sandales. Il prend le pied de la danseuse, le caresse comme un oiseau.
— Permets que je le baise... avant qu'il ne soit divin î
Tous ceux qui sont là, embrassent le pied de l'espagnole. On se recule : elle danse. Tout à coup, sa figure est presque grave, p-resque triste. Quand elle baisse la tête et que ses yeux surprennent ses pieds, elle sourit. Elle a du plaisir, semble-t-il, à les voir, menus, agiles, animés. On lexcite. Cbermet marque la mesure avec ses mains et crie, l'œil enflammé, en mauvais andalou : <( Anda, Anda... Ollé... ollé... )>
Elle répond des mots inintelligibles. Elle trépigne, le corps immobile, la tête en arrière, les paupières closes, les dents serrées, elle a une douloureuse expression sur ses traits soudainement tragiques. La main droite haussée tient le châle, la gauche reste tendue vers le sol. Ses doigts touchent les castagnettes. Oh ! quelle volupté !
Avec rage, comme si elle brisait son attitude, elle reprend son pas mouvementé I
Une voix s'écrie :
(( Pan te soulève dans ses bras (( Comme l'urne de son ivresse (( Et tu danses pour les soldats, (( Esclave, ribaude, déesse î « Grappe des vignes de l'amour (( Que le vent du plaisir balance, a Soleil de chair, thyrse du jour.
(( Ah ! Danse. »
Le poète qui déclame est debout, sa coupe à la main. Il continue :
(( 0 fardeau rouge, ô vague d'or, (( 0 grande chatte sans fourrure, (( Danse sur ma tête qui dort « Gomme le feu sur la nature ; (( Fais renaître dans tes transports (( Le torrent de mon existence, (( Sois la fontaine de mon corps...
Tous crièrent le refrain en chœur :
(( Ah ! Danse î
Le poète est possédé par le délire, il chante presque :
(( G jet d'au qui montes du sol !
(( Tu pétilles et me réveilles,
(( Insecte sanglant dont le vol
(( Brûle mes yeux et mes oreilles !
(( Tes mains qui s'agitent dans l'air
(( Me suspendent à leur cadence^
(( Et je crois sortir de l'enfer
Son geste rassemble toutes les voix :
(( Ah î Danse !
Il reprend : •
(( Ah I Danse comme un Alcyon, (( 0 prêtresse des lupercales^ {( Je respire le tourbillon (( De ta jupe et de les sandales, {( Mon cœur ressemblait au néant, (( En deviens-tu la conscience ?
(( Ah ! Danse, comme l'océan (( Ah î Danse ! . . . »
Les deux bras d'Hélénita se joignent au-dessus de sa tête, les castagnettes se heurtent eï claquent, elle salue, saute sur un divan. Hurrah ! . . .
— Et j'intitule ce rythme nouveau une <( Maënade », clame le poète Rolmer, je veux que l'on écrive après moi des Maënades, comme on écrit des sonnets...
— A la santé des Maënades, propose Chermef enthousiasmé. Glorieux proteste, pourquoi des formes nouvelles î II faut rjue le génie s'épande librement... que Ton écrive comme cette femme a dansé.
— Zut, crie-t-on.
— Et d'ailleurs, ajoute Mancel, apprenez que le pas de cette danse, cher Monsieur, est réglé comme l'écriture d'une fugue, que les petits
pieds admirés et divins de notre amie ne se sont pas permis le moindre écart.
On interrogea Hélénita. Ah ! certes, cela n'était pas drôle, les leçons de danse en Andalousie ! Mais lorsqu'on sait danser !...
— \'o(re Maënade est fort belle, dit Wellse- ♦ ley. Dictez-moi ce poème, cher ami. Il se fait apporter un buvard.
— Je suis prêt...
...Mais non, Wellseley n'écrit pas ce qu'on lui
dicte. Sa plume court sur le papier. Les lignes sont pleines, pas de strophes. Ne vient-il pas de signer?... C'est peut-être un trait. Il plie le papier, renferme dans une enveloppe, sur laquelle il met quehjues mots.
— Voilà...
Le poète légèrement gris parle, parle beau-
'Coup de lui, de ses vers, des combinaisons de strophes qu'il invente.
Il déclame (( Lesbos », de Baudelaire. On demande à Glorieux de s'exécuter. Il se lève, psalmodie une (( Perscphone )> interminable. Wellseley fait un signe aux tziganes. Ils jouent une romance nègre très en vogue.
Des autos s'arrêtent devant la grille du jardin, f
— Une marche, ordonne Wellseley aux musi- 'ciens.
On réclame la marche du « Toréador ».
Chermet chante :
LE PRÛXT DE BAXDIÈRE 107
(( C'est moi qui suis le toréador, (( Il me faut la piazza pour décor ».
Des jeunes femmes accompagnées par Gaffre ei Daugé entrent. La première svelte, blonde délicieusement, jette sur la table une botte de roses qui s'effeuillent, saisit la première coupe qu'elle trouve sous sa main :
— A vos santés, messieurs ! Elle la vide et la brise.
Une autre examine cette assemblée d'hommes.
— Ous qu'on est ici ?...
Alancel répond :
(( C'est ici qu'on chante et qu'on aime
({ Nous vivons comme les oiseaux,
(( Croissez grands lys, coulez ruisseaux
(( Et vive la Sainte-Bohême ! »
Une troisième veut s'assurer s'il n'y a pas de policiers sur les toits.
— Dame, c'est dangereux de souper chez un peintre anglais ! — Elle caresse le menton de Viguiers. Les voici chez elles. Elles ont reconnu parmi les convives Le Saulnier, ses trois amis, Chermet, Vauthier de Bluze. Elles ôtent leurs chapeaux, leurs manteaux. Elles ont faim. On les sert.
— Mais qui est patron ici.
Wellseley se lève.
— Bigre î... Est-il toujours aussi grand le monsieur ! Et quelle barbe !
Pour une fois on est tombé sur des femmes joyeuses ! On félicite Gaffre et Daugé ! Des surnoms récemment donnés circulent. Le jeu a du succès.
— Toi, dit Alancel en embrassant une belle fille, je te nomme « La croupe et les lèvres ».
— Avec cette différence, répliqua-t-elle, vivement, qu'il n'y a pas loin de l'une aux autres...
Aldramino déclare que des chansons italiennes s'imposent. Les violons soupirent ((0 sole mio ». Les femmes sont attendries. Elles balancent leurs têtes. Leurs cœurs sont vraiment touchés, leurs imaginations bercées. Elles murmurent les paroles françaises de cette mélodie.
— Aldramino, Aldramino, s'écrie Wellseley en s'étirant... où sont les sérénades d'antan !
— Je les réentendrai bientôt, Wellseley.
Il avait hâte de revoir Venise. Il venait de passer une année entière en << Europe ».
— Nous autres Vénitiens, nous ne vivons réellement que chez nous.
Il lui fallait la place Saint-AIarc, ses pigeons, la terrasse du café Florian ou celle du Ouadri, Théodoro sur son crocodile, le silence des Fondamente, la lagune morte. Il aimait marcher lentement, sans avoir à se garer, se retourner quand cela lui plaisait, pour découvrir une perspective unique et familière. Sa joie était de piloter un étranger dans Venise. Il connaissait sa ville pierre à pierre, savait à quel instant du jour tel ou tel palais, tel ou tel canal atteignait sa plus grande beauté.
— Qui de vous n'est pas allé à Venise ? demanda-t-il.
Ils étaient nombreux.
— Comme je vous envie. Il est une émotion que nous n'éprouverons jamais, nous autres : arriver pour la première fois à Venise ! Contempler pour la première fois Saint-Marc, la Piazzetla... le grand canal... pour la première fois!
Il avait hâte aussi d'assister à des représentations d'opéras italiens. Il revenait de Bayreuth.
— J'y étais l'an dernier, dit Viguiers. Comme il s'enthousiasmait, Aldramino l'arrêta d'un geste. Il avait beaucoup souffert en Bavière. Il gardait de son pèlerinage à Bayreuth un souvenir pénible.
— Mais oui, nous autres, nous allons au théâtre pour causer, pour jouir de la lumière, des bijoux, des toilettes des femmes, pour boire des liqueurs froides et manger des fruits glacés. Nous aimons sortir du spectacle la tête légère, les sens heureux, en siffant les airs entendus. Tandis que là-bas, on m'a enfermé au mois d'août à quatre heures de l'après-midi dans une salle ressemblant à un amphithéâtre d'hôpital, on a éteint toutes les lumières, j'étais assis dans un siège qui me sciait le dos et j'étais écrasé par deux matrones calamiteuses. On m'a presque <hassé, parce que je toussais et parce que ma montre tictaquait trop fort. Quel odieux public et surtout quelle musique I Si toutefois il est possible d'appeler cela de la musique.
De violentes protestations s'élevèrent. Elles divertirent Aldramino. Viguiers se souvenait des trois semaines quïl avait passées, avec Norbert, dans la petite ville bavaroise, de leurs causeries^ de leurs promenades, de leur amitié qu'ils n'avaient jamais sentie plus solide, plus virile. C'était là qu'il avait définitivement arrêté le plan de « ce quil voulait écrire ». Une mélancolie mortelle l'envahit ; et quand le tintamarre se fut apaisé, il parla alors du charme de Bayreuth^ du restaurant où ils prenaient leurs repas, de la petite salle, pleine de portraits et de reliques du maître où ils jouaient, sur un vieux piano, des fragments du drame entendu et discutaient avec des acteurs dont ils avaient fait connaissance.
— Et un jour, comme Norbert de Paye jouait la prière d'Elisabeth, la fille de l'hôtelier, une petite infirme aux grands yeux émer\^eillés s'approcha et chanta. Une voix ravissante, émue, pathétique. On eut dit que c'était sa prière, sa prière à elle qu'elle récitait. Elle chanta (c Tristan »... et nous conta son histoire lamentable. Elle se destinait au théâtre. Les chanteurs wagnériens qui fréquentaient l'établissement de son père (un bon bavarois réjoui qui poussait à la consommation pendant que son enfant attendrissait et charmait) — lui avaient donné des leçons, Mais elle s'était cassé la jambe à deux endroits et démis la hanche... elle n'avait plus grandi... et elle désirait mourir. Norbert la consola, lui affirma qu'elle guérirait, qu'elle irait
au théâtre, qu'elle serait Yseult (Oh ! surtout être Yseult, cria-t-elle). Et quand nous quittâmes Bavreuth, elle était amoureuse folle de lui...
Aussitôt, Viguiers regretta d'avoir raconté cette histoire devant des gens de lettres, et de nouveau, il harcela Aldramino, qui répliqua calmement.
— Oui, je parle en homme pour qui l'art suprême est la peinture. Et qui voit, le Tintoret, dans le plus grand génie du monde. La musi([ue n'est qu'un art secondaire, un air d'accompagnement, si vous voulez...
— Mais vous entrez dans les idées de Wagner,. lui fut-il ohjecté, car...
Wellseley mit le holà :
— Pas d'esthétique, pas de théories, s'il vous plaît, messieurs î Pour l'instant, je vous affirme que la musique réside dans la cantilène que jouent ces artistes à vestes rouges et à moustaches énormes... Elle m'ébauche le grand canal, les gondoles, les sérénades, la Venise chère aux amants, la Venise décriée par les intellectuels... la Venise des nuits faites pour accueillir les mots d'amour et de mort...
— C'est pour eux qu'a été créée notre langue italienne, s'écria Aldramino. Aimer, mourir î C'est que l'on respire la mort, là-bas, certains soirs ! La mort magnifique qui se boit, comme un philtre, dans un regard, sur des lèvres. La mort qui vous apparaît sous les traits d'une femme splendidc I
— Sous les traits d'une femme splendide, répéta Wellseley, d'une voix sourde. La mort, sous les traits d'une femme splendide.
On le regarda. Il y eut un instant de malaise, presque de peur, puis un silence que brisa désagréablement une femme qui s'écria :
— Oh ! la barbe !... On nous a promis un poker...
Wellseley sursauta :
— C'est juste. Vous trouverez, dans l'atelier des jetons et des cartes, allez...
Mancel décrocha le Stradivarius et joua avec l'orchestre, puis seul, une improvisation de Paganini absolument folle, une véritable acrobatie. Les sons paraissaient sortir des cristaux épars sur la table, tant ils étaient clairs, déliés, stridents.
— Alancel, vous accepterez cet alto... je vous y forcerai.
— Jamais, Wellseley, jamais.
— \'ous verrez ! Aldramino, c'est ainsi que nous soupions autrefois en parlant d'elle.... de ia beauté... vous souvenez-vous du soir où, après avoir terminé le portrait, j'ai cassé ma palette, brisé mes pinceaux et vidé mes tubes de <^ouleur... j'eus le pressentiment que c'était fini ,..que je ne peindrais plus. Il y a des vers de .Musset là-dessus, qui les sait :
L'auteur de la Maënade se leva :
(( Béatrix Donalo fut le doux nom de celle
<( Dont la forme terrestre eut ce divin contour ; (( Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle, (( Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.
« Le fils du Titien, pour la rendre immortelle , « Fit ce portrait témoin d'un mutuel amour ; « Puis il cessa de peindre à compter de ce jour, « Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.
— Je me souviens, maintenant, cria Wellseley. Il emplit sa coupe, tous Timitèrent. Mais c'est à moi de continuer :
« Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer, « Regarde ma maîtresse avant de ire blâmer, « Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.
« Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas, « Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas, (( Crois m'en sur ma parole, un baiser du modèle.
Il but et tomba foudroyé, la face contre la table et les deux bras en croix.
...Le silence se rétablit après quelques secondes d'un tumulte tragique. On écarta les femmes, les hommes s'approchèrent. La petite Hélénita se glissa, tourna vers la lumière la tête de John- Arthur Wellseley, la posa entre ses bras, lui baisa la bouche, lui ferma les paupières et lui passa autour du cou une chaînette d'or où était pendu un crucifix d'argent.
— Messieurs, dit Aldramino, j'étais un messa-
ger funèbre. Je venais annoncer à notre ami la mort de la comtesse Aurora Stella-Lucente.
Mais on découvrit l'enveloppe dans laquelle Wellseley avait enfermé la « l\laënade » de Roimer le poète.
« Ceci est mon testament. Je veux quil soit lu devant tous ».
— Messieurs!... Aldramino les interrogea du regard. On hésitait. Je crois que c'est formel. Il décacheta et lut :
(( Paris, 6 lévrier 190...
(( Voici les dernières volontés de John-Arthur (( Wellseley. Je les formule parlaitement sain « de corps el d'esprit, au moment de laire fondre « dans le verre qui est devant moi, un grain d'un « poison fameux renfermé dans le chaton de ma « bague avec laquelle fe désire être enterré.
(( Je laisse cent mille francs à Monsieur Ca- ({ briès, homme de lettres, et cent mille francs u à Monsieur Genlis, afin quils puissent acheter « la gloire qui rend si fiers certains individus « dont Vattitude et le physique m'ont particuliè- <( rement exaspéré ce soir. S'ils ne veulent pas <( de la Gloire, qu'ils dépensent cette somme | « comme ils l'entendront et pour leur plus grand <( bien-être !
« Je lègue une somme identique à Louis Mor-
LE FROiNT DE BANDIERE
« gane, mais à la condition expresse quii sen- « gage à ne plus Iréquenter des individus com- « me Gallre et Daugé.
« Je laisse à ces derniers cinq louis à chacun « pour quils se remboursent des Irais d'auto- « moBile de ce soir et comme prix du dérange- « ment que /e leur ai occasionné.
« Que Von donne deux mille Irancs à la petite a Hélénita.
« Que tous ceux que [aime et que [estime, (( Viguiers, Vauthier de Bluze^ Laugier-Varen- « nés, Mancel, Chermeî, se partagent mes hibe- « lois, mes meubles.
((Quant au portrait, il doit figurer avec ceux « qui ornent le palais Stella-Lucente.
« Des papiers que Von trouvera dans mon se- (( crétaire laciliteront les démarches. Elles sont (( d ailleurs accomplies.
(( Que mon corps soit transporté à Venise et « enterré là où on sait.
« Je prie mon ami Mancel de vouloir bien ac- « cepter mon Stradivarius.
(( Que le reste de ma fortune soit employé à (( secourir des artistes malheureux que Vinfor- « tune na pas dénaturés et qui nont pas cessé « d'être des hommes.
(( Je charge Enéa Aldramino d'exécuter mes « désirs ».
Le silence qui régna alors fut solennel, comme après un jugement. On se retira.
Les intimes de Weîlseley demeurèrent seuls autour du cadavre que l'on allongea sur un divan. On éteignit quelques lampes. La petite Hélénita voulut réciter des prières et veiller.
Aldramino jeta les dernières fleurs fraîches sur le corps de Weîlseley.
— Messieurs, ainsi finit un douloureux roman d'amour, dit-il. Weîlseley m'avait prié de le révéler aux gens dignes quand la comtesse et lui ne seraient plus de ce monde...
Moi, Albert Erlande, qui écris ces pages, je composerai un livre (1) sur l'émouvante aventure que nous conta le Vénitien Enéa Aldramino, devant la dépouille mortelle de celui qui en fut le héros, tandis que priait, sans nous entendre, une petite danseuse espagnole.
(1) Ce volume paraîtra bientôt sous le titre : « Un cinquième acte ».