DEUXIÈME PARTIE
(( Anne-Marie Loret à Jacques Viguiers.
t( Ami, c'est pour après-demain, 10 mars. Sou- « venez-vous des conditions posées par mon <( dernier billet : si vous venez au rendez-vous <( que le vous fixe, cest que votre humeur dé- « plaisante et chagrine se sera dissipée, que « vous serez un compagnon aimable, etc.. Il « lait beau, cest presque le printemps. Nous al- « Ions, sans doute, attraper bientôt une série de « pluies. Profitons ,il faut toujours profiter des « occasions d'être heureux que nous offre la vie, « n'est-ce pas ? Donc, après-demain, deux heu-
« res, place de lEioile, près de la gare du Mé- « tro... et surtout^ pas de reproches, pas de de- « mandes oiseuses.
« Votre^
« Marion Loret ».
« P. -S. — // nia été impossible de vous rece- « voir ces derniers lours. Une ligne pour me a dire que vous acceptez. »
Il accepta, heureux, somme toute, de voir Marion réapparaître dans son existence sentimentale, si mesquine pour l'instant, et cependant si troublée.
Norbert lui avait adressé un billet sec :
c( Mon cher, si [ai brusquement quitté made- « moiselle Veyrel, cest que le n avais rien à lui « dire. Si {e nai pas parlé de toi, cest que {e « n'y ai pas pensé. Si je ne t'ai pas averti de mon « départ, cest que f avais envie d'être seul. « Quant à aller à Paris. Non. Es-tu satislait ? « Mais dis-moi, quel est ce Monsieur Augerei ? « Il ne me plaît pas.
« Ton
« Norbert. »
Augeret était donc retourné chez Suzanne ; Norbert l'y avait rencontré ! Etait-ce pour cela que la jeune fille avait négligé de répondre à la longue lettre qu'il lui avait écrite ? Il avait reçu, en outre, quatre pages assez tristes de sa mère.
Avait-elle assisté à une des visites d'Augeret ? 11 lui avait annoncé la mort de Wellseley. Pas un mot. Le désarroi de Jacques était complet. Sa vie intellectuelle n'était guère plus brillante. Depuis la mort de Wellseley qui avait fait quelque tapage, il ne voyait plus ses confrères. Toujours, se présentait à ses yeux le spectacle de la veillée funèbre autour du cadavre du peintre. Il réentendalt la voix cbantante d'Aldramino lisant le testament. Il ne pouvait oublier les figures blêmes de Gaffre et de Daugé. Une pitié infinie l'avait poussé vers ces malheureux. Il les avait rencontrés. Avec une amertume et un cynisme affreux, ils avaient blagué cette scène et demandé quanrl ils toucheraient leur héritage.
— Oui, mais c'est tout de même dur, avait murmuré Gaffre. Enfin...
Et Jacques aurait souhaité leur faire comprendre que le rôle qu'ils jouaient dans la vie n'était pas propre et qu'on pouvait vivre sans s'avilir, comme le petit Morgane par exemple. Il n'osa pas. Ils causèrent « métier ».
— Eh bien, et votre volume de vers?... Vous laissez Glorieux vous marcher dessus.
Son volume de vers. Oh ! certes, il n'y songeait pas.
— \'ous avez de la veine d'avoir des rentes. Viguiers sourit. Dans ce milieu, on le tenait
pour riche et on ignorait les embarras que lui coûtaient les quelques louis qu'il prêtait distraitement, sans se faire prier.
Travailler 1 Et comment travailler, dans cette crise d'accablement qu'il ne réussissait pas à vaincre.
Sa vie, elle était simple. Il se levait à midi, ies membres las, le cerveau vide. Il déjeunait à deux heures, lisait, parcourait son manuscrit, le refermait, sortait, descendait à pied les Champs-Elysées, avec l'intention de proposer des poèmes ou un roman à un directeur de revue, arrivé devant la porte, il perdait courage »et s'en revenait.
A quoi bon ?
Les ateliers de peintre sont plus gais. Il était -allé chez Genlis pour lui apprendre les dispositions de Wellseley à son égard.
— Acheter la Gloire ! s'était écrié le vieux poèfe ; quelle plaisanterie, à mon âge. Je désire que l'on sache que je refuse cet argent.
D'ailleurs, quelle gloire pouvait procurer une œuvre comme la sienne ? En l'écoutant faire le procès de l'art et des artistes contemporains, Jacques avait le pressentiment qu'une destinée semblable à celle de cet homme l'attendait : l'abandon, la p-auvreté, le silence torturant un orgueil inassouvi. Comme il l'avait trahi, son orgueil, ce vieux maître, quand il eût appris que son nom avait été prononcé par quelques jeunes écrivains. Il aurjait voulu interroger, savoir, mais il s'était repris. Son masque avait retrouvé sa sérénité.
Viguiers étouffait dans cette atmosphère de
misère grandiose qui le désespérait. Il montait alors souvent chez Mancel. Le musicien avait acheté un superbe oiseau, un caurale que Ton nomme aussi le paon des roses. L'affection de ce bohème, son insouciance, son désintéressement, son véritable amour de l'art réconfortaient un peu Jacques. Mais c'est auprès de Laugier- Varennes qu'il puisait le plus de force. Il le trouvait assis devant sa table, travaillant avec sûreté, avec joie. Il avait hâte de terminer son livre. On commençait à l'irriter, en lui demandant. « Eh ! bien, cela avance-t-il ? )> Ah ! on verrait.
Les visites chez des peintres, chez Genlis, chez Mancel ou chez des jeunes femmes — Madame Isaure ou Madame Vernet, des amies de ]\Iarion — le menaient jusqu'au soir. La salle d'armes le remettait d'aplomb. Il respirait là un air où s'épanouissait volontiers son âme factice. L'âme qui lui donnait ses seuls plaisirs,
— Viguiers serez-vous ce soir aux Folies-Bergères ?
— Certainement.
— A Montmartre ?
— Comment donc.
Et le voilà content jusqu'à l'aube.
Mais quel retour !
Il remonte les Champs-Elysées. Il revient de chez Maxim. Il a soupe, causé avec des grues, bu du Champagne. Sa tête est lourde. Il marche lentement. Les étoiles sont loin, les arbres fri-
leux. L€ ciel est gris d'ardoise et sur la chaussée bleuâtre des charrettes de maraîchers se suivent. Les légumes ont des couleurs fausses. Le vent iroid a vite fait de métamorphoser, en cris vulgaires qui le déchirent, les échos des valses lentes qui ont bercé sa veulerie, les rires (jui l'ont abusé, les voix qui lui ont paru agréables. Il se retourne, personne. Il est seul, il a envie de s'asseoir sur un banc, de pleurer, mais de pleurer comme jamais un homme ne pleura sur terre. Il essaye de se ressaisir. Ah ! le joyeux examen de conscience qu'il fait ! Quelle belle vie que la sienne ! Comme ils glissent bien les ^^ coups, sur l'acier de son armure I Comme elle le protège ! comme il est assujetti son masque ! Le noble champion ! Comme il est en état d'affronter la lutte, ainsi accoutré î
« Je suis saoul. »
]\Iais non, il n'est pas saoul. Sa lucidité l'épouvante. Ah ! il la débouclera, celte cuirasse, dont il s'est attifé. Pourquoi? Par lâcheté et pour mettre, à l'abri des sarcasmes, sa sensibilité d'homme et son orgueil d'artiste. Il se croyait de taille à vivre isolé comme Laugier-Varennes dont la lampe brûlait encore peut-être. S'il pouvait s'en faire un ami : « Il me juge comme les autres et il a raison î » Cependant il lui devait les seules heures courageuses de sa vie, depuis quelques années. Quelle douceur de lui avouer sa détresse î De lui parler de son âme. comme à Norbert. Il lui dirait : « Je suis malheureux, je souffre horriblement. »
Il lui raconterait son histoire, son enfance, !ui dépeindrait le milieu dans lequel il avait été élevé, les influences qu'il avait subies. Il lui exposerait enfin l'œuvre qu'il rêvait ! qu'il n'avait pas le courage de continuer.
Alors il ricana : ^< Oui, je lui développerai le lieu commun du génie méconnu, du Monsieur qui noie son chagrin dans la débauche. Je ferai mon petit Cabriès ! mais Cabriès, lui, il crève carrément de faim. Il mendie et ne remercie pas. Lui venir en aide, c'est servir ses grandes idées. Il peut jouer « l'annonciateur », tandis que moi, je m'amuse, je parais heureux. Et pourquoi les autres sinquièteraient-ils pour savoir si je le suis réellement ? Je suis le « Monsieur qui s'en fout )) : et on me le rend bien, c'est justice. Cabriès n'a pas peur du ridicule — que sera-t-il quand il aura touché l'argent de Wellseley ? — Et moi, c'est par peur du ridicule, que j'ai maquillé mon âme, que je l'ai prostituée : j'ai peur de lui trouver un teint faisandé et épouvantable. Et si je lui rend quelque noblesse ne va-t-elle pas s'ennuyer ? Ah ! la peur du ridicule ! Cabriès parle, en veston troué, en souliers mal cirés, en trempant des sandwichs dans du thé, de poésie nationale ou d'être ambassadeur î et moi, en habit, je n'ose pas prononcer les mots de poèmes lyriques ! — Comment avouer cela à Laugier-\'arennes et au nom de quoi. »
Il rentrait alors chez lui et c'était l'insomnie. Toute son existence lui montait à la gorge et il
s'endormait, au malin, d'un sommeil mauvais^ dont il sortait le cerveau lourd, le cœur chaviré, et le lendemain il recommençait.
Ce fut dans ce désarroi intellectuel et sentimental que Marion réapparut. (( Un dérivatif » pensa Jacques et il accepta les conditions qu'elle exigeait et, au jour dit, il se trouva place de l'Etoile.
Dès qu'ils se furent enfoncés dans le bois, elle lui demanda s'il lui avait été fidèle, pendant les semaines que dura leur séparation. Rien ne frappa Jacques d'une stupeur plus douloureuse que d'entendre son amie lui reprocher sa constance.
L'odeur des branches gonflées et des prés nouvellement arrosés, imprégnait l'air. Des rouges-gorges sautillaient. Les allées n'offraient pas encore aux yeux de Marion Loret le spectacle qu'elle chérissait entre tous. Les promeneuses étaient rares, emmitouflées dans leurs fourrures. Clarion aimait le printemps, la chaleur, les toilettes en Rnon et les vastes chapeaux de paille.
Ils burent du lait au Pré Catelan, traversèrent le lac. Il faisait bon dans l'île. Elle le traita comme s'il ne s'étaient jamais- quittés, elle lui fit comprendre qu'elle lui était reconnaissante de ne point la questionner. Elle parla, pour ellemême, semblait-il, de l'avenir, de la jeunesse de leur amour, avec une telle ardeur, ou si joliment qu'il ne songea plus qu'à vaincre un res-
tant d'angois&e. Il avait pourtant à lui reprocher la cruauté dont elle faisait preuve, en ne chassant pas définitivement les ombres que ses attitudes, ses réponses, ses silences et sa rupture avaient accumulées entre eux.
Et voilà qu'il est tout à l'enchantement de la retrouver enfantine et joyeuse, de l'entendre célébrer les teintes d'un parterre bien combiné, le style d'une robe, un attelage, un couple aperçu...
Jacques partagea la gaieté de Marion, comme elle l'avait souhaité ; elle s'apercevait bien qu'il était triste, mais elle ne fut pas longue à se persuader que le contentement qu'il affectait était sincère. Elle tomba, soudain, dans une méditation obstinée. Elle glissa son bras, sous le bras de son ami, s'arrêta, le regarda :
— Nous nous aimons, murmura-t-elle.
— Notre promenade, ne devait être qu'un pèlerinage, reprit-il.
Ils marchaient lentement. Le soleil en se couchant semblait retirer l'or dispersé dans l'air. Les sommets des arbres les plus hauts se balançaient imperceptiblement. L'horizon avait la ligne d'une terrasse orientale, et pendant un instant, rien ne dépara la suave mélancolie du parc de la Muette.
Anne-Marie prononçait des paroles sans suite : sa jeunesse fuyait, elle désirait vivre 1... A chacune de ses phrases, elle se tournait sournoisement vers Jacques qui ne répondait pas.
II la sentait torturée par le sentiment bizarre qui la lui avait arrachée, pendant une semaine, qui la lui ramenait aujourd'hui, pour la lui reprendre demain peut-être.
Le goût du plaisir, ce besoin d'une existence plus ornée, qui donc défendait à Marion de les satisfaire ? Sa fortune et celle de son mari étaient considérables. Elle était hbre... Marion haussa les épaules.
Une jeune femme s'échappa d'une porte, passa devant eux, regarda à droite, puis à gauche, héla un fiacre, y monta, baissa un store et, Marion Loret grave tout à coup, se serra contre son amant. Ils se relournèrent tous deux.
— Dites, m'aimez-vous ? demanda-t-elle.
En plaisantant, il l'interrogea sur les motifs
<ie la terreur ({ui l'avait saisie.
— Je suis triste à cause de cette femme. Son poing fermé se tendit. Elle ajouta d'une
voix maussade et douce, comme si elle eut regretté son geste de colère :
— Qui était-ce ?
— Une femme heureuse.
— Oh ! peut-on dn^e d'une passante aussi fur- 1 (ive, même quand on la devine aimée : « celle- ' ià est heureuse ». J'aurais voulu la suivre, savoir si elle est rassurée...
— Que vous importe ! Ne l'êtes-vous pas ?
— Oui, quand j'oublie qu'il est au monde d'autres créatures que nous. Cette inconnue me rappelle qu'il n'en est pas ainsi !
Elle sourit. Elle essaya bien de sourire, mais sa bouche garda un pli douloureux, tandis que s€s sourcils se haussaient, disparaissaient presque sous les mèches roulées (|ui diminuaient son front un peu trop vaste.
— Petit sphynx, s'écria Jacques, saurais-je jamais ce que signifient les changements de votre humeur, votre sincérité plus terrible que la perfidie, vos gestes, vos sourires?..,
— Quand les sphynx sourient, c'est qu'ils n'ont i)lus grand chose à cacher. Je suis un petit sphynx angoissé.
— Expliquez-vous.
Elle ne répondit pas.
— \ ous verrais-je demain ?
— Alais oui, fit-elle simplement.
— Serez-vous chez madame Vernet, ce soir ?
— Vous savez bien que je ne sors pas le soir. Que je n'aime pas sortir. On ne change pas de vieilles habitudes...
Elle abaissa ses paupières, ajouta avec coquetterie :
— Mais oui, de vieilles habitudes, de très vieilles...
Un grand break les croisa, et Alarion Loret agita son ombrelle en criant :
— Bonjour... bonjour!
Le conducteur de l'équipage lui rendit son
salut, de la main, et se pencha vers ses bêtes effrayées par une automobile.
— C'est mon mari, annonça la jeune femme.
— Il a de bien beaux chevaux.
— Ils ne sont pas à lui.
Elle acheva sa phrase d'un ton badin :
— Georges ne possède qu'une écurie de courses... et moi, je n'ai jamais songé à avoir un coupé.
Un coupé ? à quoi bon. Madame Anne-^Iarie Loret s'ennuyait dans le monde, n'allait pas au théâtre, menait une existence de petite bourgeoise qu€ seules égayaient sa fillette et des escapades qu'elle faisait, à Fontainebleau, où habitait sa mère. Cette Jeune femme qui, quelques instants auparavant, avouait son besoin de vivre comme toutes celles que l'on rencontre au Bois, au théâtre, sur les plages, décrivait maintenant, le charme des soirées tranquilles...
Jacques écoutait avec une curiosité indulgente, pénétré par une angoisse intolérable qu'il ne voulait pas trahir, comptant que Marion révélerait enfin les secrets de son cœur versatile.
S'il l'en avait tendrement suppliée, il aurait obtenu pour réponse, un geste vague, un sourire, un silence... Il le savait. Au milieu de l'avenue du Trocadéro, comme si une main se fut posée sur son bras, brusquement, elle s'arrêta, le visage bouleversé, le corps raidi :
— Ou'avez-vous ?
— Rien, rien, balbutia-t-elle, mais je vous quitte.
— Je ne vous laisserai pas ainsi.
UN CITRON PRESQUE PRESSÉ ET UNE JEUxNE FEMME 131
— Il le faut. Adieu. — Xon. ne m'accompagnez pas... sois raisonnable.
Elle s'efforçait de donner à ses lèvres un sourire quelconque et joli.
Jacques inspecta l'avenue. Elle était presque déserte. Cependant, au bord de l'allée cavalière, un vieillard se tenait, immobile et les considérait.
— Au revoir. Monsieur, dit Alarion à Jacques ; elle ajouta sans desserrer les dents :
— A demain.
Elle s'enfuit par la rue Magdebourg, tandis que le vieil homme, à pas lents, descendait vers la place d' léna.
Ux\ PEU DE UAME DE MARION
Jacques avait rencontré Anne-Marie Loret au début de l'hiver 190,, dans des circonstances assez singulières. Il revenait de Runel et se rendait chez la baronne d'Ivrargues, une vieille amie de sa famille, alliée aux de Faye. Il avait à lui annoncer que les acquéreurs de son château des (( Trois Ruches )) n'avaient rien changé dans cette propriété où elle fut heureuse et qu'elle dut vendre a la mort du baron.
Il y avait dix ans de cela.
Il respectait profondément Madame d'Ivrargues. Elle gardait à cinquante ans, le physique et la conversation de celles qui, ayant été gracieuses et chéries, ne pensent plus qu'à bien
mourir et à laisser, avec l'exemple de leur vie, une sorte de légende et d'universels regrets. Elle avait de charmantes manières, se poudrait à frimas, enrichissait ses entretiens de termes désuets ; elle était très digne, de bon conseil et pFeme d'indulgence, collectionnait des éventails, des bonbonnières et de belles épées. Ces objets qui lui rappelaient l'époque d'héroïsme et de falbalas qu'elle préférait entre toutes, étaient disposés dans un boudoir où elle recevait, avec ses contemporains, ceux des générations nouvelles qui lui avaient été présentés et qui surent lui plaire.
Jacques se rendait donc chez elle, le lendemain de son retour : quelques mètres devant l'hôtel qu'elle habitait, rue Alfred de Vigny, la chaussée était jonchée de paille. Il eut comme un pressentiment.
Un domestique l'introduisit dans un petit salon obscur où se tenaient Madame Vernet et Madame Isaure. Elle lui apprirent qu'Angèle d'Ivrargues agonisait. Un docteur sur\int et Jacques demeura seul.
Quand il fut habitué à l'ombre de la pièce, il aperçut une jeune femme qu'il n'avait pas remarquée, tout d'abord. Au bout de quelques minutes d'un tête à tête silencieux, elle se leva, prit un album de photographies et le feuilleta. Jacques allait hasarder une phrase banale, quand on l'avertit que Madadme d'Ivrargues le réclamait.
ux PEU DE l'ame de marion 435
— Eh bien ! mon cher enfant, vous voyez, je me meurs, dit-elle. Il m'eût été doux de fermer les yeux là-bas, dans le Midi, dans ce Midi d'où vous venez et que j'espérais revoir. Des fenêtres ouvertes sur la plaine, j'aurais pu contempler les collines et les arbres du parc. Parlez-moi des « Trois Ruches ». Rien n'y est changé ? — Non, tant mieux î »
Il baisa la main sèche que Madame d'Ivrargues haussa jusqu'à ses lèvres.
— Tout le monde a été parfait avec moi. Aladame Isaure, Madame Vernet et son mari ne m'ont pas quittée. Elles étaient là tantôt, je gage qu'elles font mille cachotteries avec ce bon docteur, X'y avait-il personne autre dans le boudoir?
— Une jeune femme blonde, répondit-il.
— Qu'elle vienne donc, cette chère petite, que je vous présente. Elle a peur de me voir mourir. Allons, dites-lui que je parle avec un peu plus de difficulté que d'habitude et plus lentement — et que c'est tout.
Elle ajouta :
— n n'y a que moi qui n'aie pas un visage désolé, ici, et c'est moi qui meurs...
Il retourna dans le boudoir. La jeune femme feuilletait toujours son album. Jacques lui transmit le désir de Madame d'Ivrargues. Ses sourcils se contractèrent. Elle eut un mouvement de recul.
— Oh ! fit-elle, avec effroi. Elle est plus mal...
— Non, au contraire.
Elle le suivit. Au seuil de la chambre, elle s'arrêta et s'avança vers l'agonisante qui présenta Jacques Viguiers à Madame Anne-Marie Loret. Elle s'inclina joliment, s'approcha du lit où était allongée leur amie, la contempla émerveillée de la trouver si calme et si belle, au moment de mourir.
Comme une enfant intimidée, elle répondait par monosyllabes et par signes de tête aux questions de la baronne déconcertée de répandre tant de tristesse autour d'elle.
— Votre mari a-t-il acheté ses chevaux ? Pas encore... et votre chère petite fille?...
Anne-Marie Loret éclata en sanglots et s'enfuit.
— Pauvre mignonne, soupira la baronne. Je suis bien sûre qu'elle pense à la mort pour la première fois... je l'ai rencontrée, il y a deux mois à peine, et elle m'a voué je ne sais quel culte...
Il se retira, navré par la fin inévitable de sa vieille amie, au chevet de laquelle il voyait la silhouette d'x\nne-Marie Loret.
La jeune femme s'évanouit, te lendemain, en pénétrant dans la chambre mortuaire où les intimes de la baronne étaient rassemblés.
Jacques lui offrit de l'accompagner chez elle. Délibérément, elle accepta. Il put l'observer dans la glace du fiacre. Une sorte d'effarement dilatait ses prunelles.
UN PEU DE l'aME DE MARI ON 137
— C'est horrible, répétait-elle machinalement, i^arlois aussi, elle regardait autour d'elle. Oa
eut dit qu'elle sortait d'un morne sommeil ou venait d'échapper à quelqu'alireux péril.
— Vous n'avez jamais vu mourir quelqu'un 't demanda-t-il.
— Non, jamais... c'est horrible.
Brusquement, elle fit arrêter le fiacre, place
d'Iéna, en descendit, remercia Jacques. Elle demeurait au coin de l'avenue Kléber et de la rue de jMagdebourg.
Cet incident qu'il rapporta à Madame Vernet l'étonna. Pourquoi cette prudence? ^Monsieur Loret était Thomme le moins inquiet de la terre. Les chevaux le préoccupaient bien autrement que les allées et venues de sa femme en qui. d'ailleurs, il avait raison d'avoir confiance — et c'est là tout ce que Jacques Viguiers put savoir.
Un après-midi, au moment de laisser des cartes, avenue Kléber, il se ravisa et demanda au concierge si Madame Loret était chez elle.
Ne devait-il pas une visite à une jeune femme qu'il avait ramenée chez elle, presque évanouie, et dont il ne s'était jamais plus inquiété ?
Il traversa un grand salon, aux fenêtres fermées, qui aboutissait à un boudoir rose et gris encombré de plantes vertes et de sièges bas. Dans un angle, une haute gerbe de lilas que serrait une gaîne de roses rouges, répandait le
parfum de ses tiges. Leurs courbes et leurs nuances convenaient à la teinte des murs lendus de soie, ornés de pastels, de miroirs et rendaient sans défaut l'agencement de cette <:hambre, en faisaient un décor où Madame Loret apparut tout à coup.
Jacques s'excusa d'avoir été si long avant de venir prendre de ses nouvelles et la remercia de la faveur quelle lui témoignait en le recevant.
Elle écouta ces phrases obligatoires, n'y répondit pas, désigna un siège au jeune homme. Elle était assise au coin d'un canapé, la tête lasse, les yeux souriants. Il y eut un silence. On entendit les pétales d'une rose qui s'effeuilla, tomber sur le tapis. Une voix d'enfant s'éleva ■dans la pièce voisine.
— C'est ma petite fille qui va à la promenade, fit Madame Loret.
— Vous avez pleuré, lorsque notre amie vous parla d'elle, la veille de sa mort.
Anne-Marie appela son enfant, l'embrassa fougueusement et la congédia.
— Chère Madame d'Ivrargues, reprit-elle, je l'adorais.
Elle demeura pensive. Sa tête eut un mouvement de dénégation. Sa main se posa sur le bras du canapé.
— Vous connaissiez la baronne depuis longlemps, n'est-ce pas ?
Jacques donna mille détails sur la morte. Il
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apprit à la jeune femme que Madame d'Ivrargues avait aimé les plaisirs. Il parla des fêtes qui animaient, tous les ans, a l'époque des vendanges, le manoir des « Trois-Ruches )>.
— Et le baron d'Ivrargues ?
— Ce fut un homme admirable, un ancien capitaine de frégate.
La vénération dont il avait entouré sa femme était légendaire. « Chère amie, rien n'est plus beau que toi au monde, » lui avait-il dit en mourant.
Alarion, très recueillie, écoutait Jacques qui, lout-à-coup, se dressa et prit congé en lui demandant la permission de lui rendre visite de temps à autre. Elle lui répondit qu'elle n'avait pas de jour, mais qu'au début de l'après-midi, elle était habituellement chez elle.
Comme ils traversaient le grand salon, elle fit remarquer au jeune homme des ivoires japonais et de vieilles estampes, dans de vieux cadres, dont l'un renfermait la photographie d'une dame âgée.
— ^la mère.
— Oui habite à Fontainebleau.
— Comment le savez-vous ?
Il eut un geste vague pour donner à comprendre qu'il s'était renseigné.
A la lumière crue qui entrait par les verrières de l'antichambre, il vit que Madame Anne-Marie Loret ne devait pas avoir loin de trente ans.
Une semaine plus lard, il relourna avenue Kléber.
— Comme c'est genlil d'être venu, s'écria vivement AJarion. J'ai refusé d'aller à Billancourt voir le nouveau cheval de mon mari. Il est préférable de s'ennuyer chez soi...
— \'ous ennuyer !
— Mais oui, répliqua-t-elle simplement.
Sur un guéridon, traînaient des broderies et des livres dont elle avait séparé les feuillets avec ses doigts. S'ennuyer n'était-ce pas la destinée de bien des femmes? D'ailleurs, Anne-Marie Loret ne voyait dans les plaisirs mondains qu'un esclavage ajouté à d'aulres. Pour en tirer quelques jouissances, ne fallait-il pas être libre, oisif, jeune. Oh î jeune surtout ! Ses yeux prirent une expression méchante. Son pied chaussé d'une mule argentée agitait ses jupes soyeuses et, peu à peu, la jeunesse, la liberté et la mort sen'irent de thème à leur entretien.
Elle interrogea Viguiers sur les occupations de sa vie. Il lui déplut certainement d'apprendre qu'il travaillait et que bien des choses l'intéressaient aulant que le plaisir.
A un étage voisin, une femme chanta. Ils l'écoutèren} : elle se tut. Sa voix laissa de la mélancolie dans le boudoir.
Les paupières d'Anne-Marie Loret striées de mauve étaient abaissées. Ses lèvres, qu'un sourire écartait contre ses dents égales, se joignirent, une grande amertume en marqua les coins.
LN PEU DE l'aME DE MARION 141
Marion soupira, croisa ses mains derrière sa nuque, ses manches glissèrent et découvrirent ses bras. Elle ne portait ni bracelets, ni bagues.
Ils échangèrent quelcjnes phrases ternes sur la tristesse de la musique, et, timidement, maladroitement, Jac(|ues la quitta, l'âme bouleversée par une curiosité tendre où se mêlait du désir.
Le surlendemain, chez Madame \'ernet, Anne- Marie ne prononça pas une parole et Jacques lui demanda pourquoi elle « n'était pas heureuse ».
— Etre heureuse ! reprit-elle... J'ai questionné, un jour, Madame d'Ivrargues à ce sujet. Elle m'avoua que le bonheur devait être la moindre inquiétude d'une femme.
— Avait-elle raison ?
— Le bonheur est un hôte discret ; il s'enfuit dès que nous nous apercevons de sa présence. On n'est pas loin du désespoir quand on se dit : « Je suis heureuse... »
Elle permit à Jacques de l'accompagner quelque peu. Madame Vernet habitait rue Lesueur. Ils longèrent l'avenue du Bois.
La démarche de Marion est une des plus gracieuses qui soit au monde. Elle la déclara identique à celle de toutes les parisiennes.
— Et puis, ajouta-t-elle, sur dix femmes ({ue vous rencontrez, huit me ressemblent.
— Cela est charmant... mais je le déplore.
— Pourquoi ?
Il ne voulut pas répondre.
— Oh 1 fit-elle, j'ai horreur de ne pas tout savoir. \'ous vous expliquerez.
Comme ils approchaient de l'avenue Kléber, elle le congédia ap-rès lui avoir rappelé qu'il lui avait promi des livres. Il les laissa le malin suivant chez le concierge et reçut vers la fin fin de l'après-midi un billet où elle le remerciait et lui demandait, en post-scriptum, si c'était par crainte d'un interrogatoire qu'il n'était pas monté.
Jacques crut ce mot dicté par une coquetterie à laquelle il se jura de n'être point sensible. Il s'abstint d'aller chez Madame Loret pendant plusieurs jours et, se rendant compte qu'il ne punissait que lui-même, il y retourna.
Elle n'avait lu aucun des livres qu'il lui avait envoyés.
— Vous êtes-vous amusée, ces derniers soirs ? demanda-t-il.
— Je ne suis pas sortie. — Et vous?...
— Moi... moi, répliqua-t-il brusquement, je me suis ennuvé. J'étais désorienté, furieux contre moi-même.
— Pourquoi vous êtes-vous ennuyé ? Pourquoi étiez-vous furieux contre vous-même ? — Des ennuis... oh... oh...
Comme il examinait avec obstination une gravure, elle lui affirma qu'il devait exagérer l'importance de ses contrariétés, que c'était là, d'ailleurs, le propre d'un esprit oisif... Elle lui traça
UN PEU DE l'aME DE MARION 143'
de sa vie de jeune homme, un tableau qu'il ne lui permit pas d'achever.
— • Il est aisé de tromper les gens, s'écriat-il... Affectez de l'insouciance, de la frivolité et vous voilà jugés...
— Oh ! reprit-elle avec malice, tout au fond d'eux-mêmes, les hommes sont ce qu'ils désirent paraître...
— La facile philosophie...
D'un geste amical, elle le pria de se rasseoir. II obéit, continua de protester et parla soudain à Madame Loret du sentiment bizarre qui l'entraînait vers elle, puis il s'arrêta et il y eut un de ces longs silences où l'âme transforme ses préoccupations en rêveries.
— Vous ne voulez-pas croire que j'ai été malheureux...
— Pourquoi, malheureux ?
. — Parce que je ne vous ai plus revue.
— Qui vous en empêchait ?
— Vous.
— Je ne comprends pas.
Ces phrases furent rapidement échangées.
— Vous ne comprenez pas !
Elle posa ses deux bras sur les accoudoirs du
fauteuil. Jacques ne lui avait rien avoué, elle fit cependant oui de la tête, ses traits se désunirent. Elle hésita, puis s'enhardit.
— Pourquoi êtes-vous désespéré et ravi de ce Ique tant de femmes me ressemblent. Expliquezvous... voyons... essayez.
Il ne put maîtriser un mouvement d'humeur.
— Vous eles facile.
— Xon.
Dans ie grand salon, une pendule au timbre implacable sonna. Une aulre qu'enfermait un /jcrin, tinta tout à côté d'eux. Ce fut le joli son que rend un métal frappé par une baguette.
Anne-Marie remarc^ua qu'il faisait plus obscur que d'habitude. Elle marcha vers la fenêtre, ^l'carta les rideaux. Le ciel était gris.
— Oh ! quand reviendra le Printemps, s'écria-