‹ Le défaut de l'armureChapitre 10 sur 10 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Quand Jacques ouvrit les yeux, le train filait entre les cyprès qui bordent la plaine de la Crau et forment une longue avenue aboutissant au paysage provençal : cbamps de luzerne et de blé, plantés d'amandiers et d'oliviers, fermes abritées par des bouquets de platanes, collines fuyantes qui ne rétrécissent pas Thorizon...

Il avait élaboré, pendant une partie de la nuit, le plan d'une magnifique existence de travail et de songe, en oubliant qu un drame allait peutêtre se jouer entre Norbert, Suzanne Veyrel et lui. Il avait vaguement la certitude que l'action

de ce drame se déroulerait selon ses désirs. Depuis qu'il avait résolu de disparaître, la destinée le servait bien. Maud l'avait aidé à sauver Suzanne, elle n'avait plus été inquiétée par des lettres anonymes ; Augeret était S Aix et s'amusait ; Clodion avait accepté, sans difficultés, un article de Lucien Reuze sur son livre. Somme toute, il se retirait avec décence.

Jacques ne se sentit véritablement chez lui, que lorsqu'au sortir du tunnel de la Nerthe, la Méditerranée étincela. Le reflet du soleil la coupait en deux, comme une barre d'or et les ondes des courants entouraient les îles blanches.

Les premiers palmiers enguirlandés de chèvrefeuilles ou de roses liantes l'émerveillent. Les villas à balustrade de marbre et à terrasses dominant la mer le font rêver. Une rêverie aimable et désenchantée s'empare de lui. L'air à un goût qu'il aime. Les couleurs sont nettes et franches. La campagne est verte. Les vagues pénètrent par endroits dans les pinèdes dont les arbres ondulent comme des draperies de velours épais. Les eucalyptus ont des nuances délicates de soie fanée, mais rien n'est plus beau que ces orangers dont certains portent encore des fruits de cuivre rouge.

Et Jacques veut suivre les conseils du paysage heureux qu'il regarde.. Ne plus penser ! Mais il est trop près de Runel. L'angoisse grandit, cerne son cœur et l'étreint quand il saute sur te jquai de la gare.

Cinq kilomètres séparent Menton de Runel. Jacques presse le cocher. Il est haletant. Jamais il n'a été plus ému. Son émotion le bouleverse, le terrifie. On distingue la villa des Vevrel, le perron, la salle vitrée pleine de plantes vertes...

Il embrassa le cadre où sa vie s'écoulerait désormais. Un bruit d'eau : voici la Sarette dont le cours est indiqué par une ligne de peupliers argentés et de trembles. Elle fait un coude, que traverse un pont. La route est maintenant ombragée. Si Madame Viguiers était à sa fenêtre, elle pourrait voir son fils.

Près de la grille, Jacques rencontra le jardinier des de Faye qui lui offrit de porter sa malle. Il accepta et se mit à marcher très vite, puis il courut, se précipita dans le salon en s'écriant :

— Maman, c'est moi !

— Jacques!... Pourquoi arriver ainsi à l'improviste.

— Pour repondre moi-même et de vive voix à ta dernière lettre.

— Oh ! répliqua madame Viguiers soudainement grave.

— Oui, pour te gronder de toutes tes folies. Vendre tes bijoux, tes dentelles, tes bibelots, voyons... voyons, maman...

— Je suis désespérée...

— Pourquoi donc, grand Dieu ? Au juste, que s'est-il passé ?

— Exactement ce que je t'ai écrit. Je n'ai pas

d'autres détails. Les Paiiier nous ont diminué la pension qu'ils nous servaient depuis la mort de ton père... ils nous la suppriment : ils ont déposé leur bilan... c'est la ruine pour eux et pour nous.

— Non, pas pour nous. Nous avons de quoi vivre.

— Bien pauvrement. Que comptes-tu faire?

— Habiter ici.

— Est-ce que ta carrière ne t'appelle pas à Paris ?

— Non.

— Quel poids ne m'enlèves-tu pas du cœur ! Tu peux rester à Runel ?

— Ce sera même excellent, cette retraite obligatoire... Personne ne sait que nous sommes ruinés.

— Personne.

— Bien. Je vais travailler... la solitude m'est nécessaire... Il y a longtemps que je suis hanté par le désir de me réinstaller avec vous... d'être entoure d'amis, d'affection, d'abandonner la vie que l'on est obligé de mener à Paris...

Cette vie de Paris ! Madame Viguiers s'en faisait un affreux tableau ! Elle croyait que les jeunes hommes appartenant à la carrière de son fils étaient nécessairement des débauchés, passant leurs journées dans l'inaction et leurs nuits dans les tavernes, les tripots ou chez des femmes !

— Tu quittes Paris sans regrets ?

— Sans regrets.

Il revit le décor qui l'avait si fortement impressionné, l'avant-veille : la Seine et les creux métalliques de ses vagues, le Louvre, l'île Saint- Louis et les écluses...

— Tu comprends, ajouta-t-il, il faut que j'écrive un beau livre.

Il s'accusa légèrement de s'être un peu trop amusé, d'avoir gaspillé son temps.

— Qu'importe, si tu as été heureux.

Il y eut alors un silence.

— Jacques à quoi penses-tu ?

— Moi ? — Il se reprit : je pense à ta lettre. J'aurais été furieux si tu avais vendu tes bagues... Mon premier regard, en entrant, a été pour tes mains...

— Oh ! mon Jacques, comme tu es bon, comme tu m'aimes... et ce duel avec ton ami Augeret.

— Une plaisanterie... n'en parlons pas... Pendant le déjeuner elle accabla son fils de

questions : avait-il rencontré Maud? Comment la trouvait-il? Et les grands-parents? etc.. puis elle donna des détails sur son existence à elle. Elle passait, chaque soir deux heures chez les Veyrel. On faisait un bridge. Norbert la raccompagnait...

Jacques écoutait, interrogeait ou répondait machinalement, la pensée ailleurs, préoccupé par un sentiment étrange qui s'était éveillé en lui, dès que se fut dissipée l'émotion joyeuse

causée par son retour inattendu... c'était un sentiment où se mêlaient de Tennui, de l'angoisse, de la crainte. Il se souvint alors qu'un malaise identique s'emparait toujours de son esprit, quand il rentrait à Paris, après les vacances. Une conversation avec des camarades, un dîner, suffisaient pour le remettre d'aplomb.

... Dès le début de l'après-midi, il alla chez Norbert.

Il erra quelques instants dans le jardin, puis le long des rives de la Sarette. Il entendit le piano de de Faye.

Oh ! il pouvait bien se l'avouer maintenant qu'il était seul. Il venait de jouer la comédie à sa mère. N'était-ce pas avec une âme désespérée qu'il lui avait exposé ses projets d'avenir? N'était-ce pas avec la vision de Paris devant les yeux qu'il lui avait parlé du bonheur qu'il éprouvait à se retrouver chez lui ?

Il s'aperçut aussi qu'il n'aimait pas véritablement sa mère. Après avoir lu sa lettre où elle lui demandait si elle devait vendre ses bijoux, un grand élan l'avait poussé vers cet être délicieux qui souffrait. Il s'était reproché de l'avoir tenue loin des douleurs et des joies de sa vie, de l'avoir dupée... il le croyait du moins... ce retour intempestif n'avait été qu'un geste que la honte, le remords et les événements au milieu desquels il se débattait, lui avaient inspiré.

Le geste était fait et voici qu'il ne découvrait plus rien de vibrant en son âme.

Norbert de Faye savait par Suzanne que Jacques ne tarderait pas à revenir cependant il ne put maîtriser un mouvement de surprise en le voyant entrer.

— Bonjour Jacques, s'écria-t-il, en continuant à jouer... assieds-toi,., tu as des cigarettes... Tu reconnais, n'est-ce pas : c'est Dans Vor du Rhin. C'est admirable... admirable... Le violon solo pose le thème du bonheur de la nature vierge... fa, sol, sol, la, ré, fa, la... C'est de là que sortiront plus tard les mumures de la forêt. Est-ce beau !... tout le génie de Wagner est là...

Il chantait, le buste en arrière, les yeux envahis d'enthousiasme.

Il joua quelques instants encore et brusquement s'arrêta, s'approcha de Jacques, lui tendit la main :

— Tu es arrivé...

— Par le premier rapide.

— A l'improviste.

— Oui...

Et comme Jacques examinait le cabinet de travail.

— J'ai changé la bibliothèque de place...

— C'est mieux ainsi. As-tu de nouveaux livres ?

— Non, tu sais, moi, les livres.

Il alluma une cigarette.

— Je t'apporte mon dernier.

— (( La Création ».

— Non, de petits poèmes.

— Tu en es content ?

— Oui.

— Et ton voyage en Afrique ? reprit Jacques après un silence.

— Très agréable. Mais, parlons de toi.

— Eh bien, moi... — II hésita quelques instants et ajouta : Je resterai longtemps, très longtemps avec vous.

Sa voix tremblait.

— Comment, longtemps ?

— Nous sommes dans une situation terrible, ma mère et moi. Tu n'es au courant de rien...

— De rien.

Norbert s'était installé dans un fauteuil ; iî regardait Jacques, attentivement et tout à coup, Jacques eut envie de s'écrier : « Norbert, je t'en prie, ne sois pas implacable ! Je suis malheureux. Facilite-moi ma tâche. Lis dans mes yeux... Ramène sur tes traits ton habituelle bonté... sans cela que vais-je devenir? )> Il murmura doucement :

— Nous sommes ruinés.

— Ruinés ?

— Si tu préfères, nous n'avons plus rien ou presque. Les Parlier ont suspendu leurs payements... Ils ne nous font plus la pension qui me permettait de vivre à Paris... il ne nous reste que les petites rentes de maman...

— Jacques, si tu as besoin de quoi que ce soit, je suis là. J'ai quelque argent de côté... ne te gêne pas. Cela ne me dérangera pas le moins

du monde. Tu me rembourseras dans dix, dansvingt ans, quand tu pourras. Je ne te le proposerai plus. C'est promis... Réponds, c'est promis...

— Je te dois déjà quinze louis, Norbert...

— Une bagatelle. — Donc tu as l'intention de demeurer ici, de travailler; vois-tu la possibilité de gagner quelqu'argent avec ta littérature ?

— Pas de longtemps.

— Ce changement dans ta vie, comment l'envisages-tu ?

Jacques eut un geste vague. 11 avait l'impression que Norbert se renseignait et rien de plus....

— J'espère reprendre ma vie de jadis, avec vous tous...

— Ta mère...

— Heureuse de me revoir...

— Tu as bon courage. Tu n'es pas trop démoli. C'est l'essentiel. Paris ne te manquera pas trop.

— Non.

Une détresse mortelle accabla Jacques. La froideur de Norbert le désespérait. Il ne retrouvait pas, auprès de lui, l'atmosphère bienfaisantesur laquelle il comptait tant pour enthousiasmer son cerveau et ragaillardir son âme, afin de les tourner bravement et honnêtement en face des choses.

Deux fois, en lui parlant de son voyage et des quinze louis prêtés pour le duel, il avait essayé d'amener l'entretien sur les questions qu'il sou-

haitait aborder et, deux fois, Norbert avait fait dévier l'entretien. '

— A propos, tu te souviens de la petite in- Ir firme de Bayreuth. Elle m'a écrit. Elle chante ^ l'an prochain, le rôle de l'oiseau dans Sieglried. J'ai sa lettre par là, je te la montrerai, c'est charmant.

— Retourneras-tu à Bayreuth ?

— Peut-être.

— Si lu savais, comme j'ai pensé souvent à notre séjour en Bavière...

Ils évoquèrent leurs soirées dans le petit restaurant, leurs promenades dans les bois, à l'Ermitage...

Norbert jouait avec un coupe-papier, Jacques écoutait...

— Iras-tu en Algérie, cet hiver ?

— Non...

— Et tes parents ?

— ^lon père est à Marseille pour deux ou trois jours... ma mère est chez toi, sans doute, ou chez les fermiers, la petite est malade...

Bientôt, ils n'eurent absolument rien à se dire. Ils avaient, l'un et l'autre, la certitude, qu'étant donnée l'atmosphère hostile qu'ils avaient laisse s'établir entr'eux, une explication aurait été dangereuse et maladroite. Ils s'efforcèrent de revêtir leur causerie de quelque naturel et de la faire durer ; ils évitèrent de prononcer les noms de Suzanne, de Maud, d'Augeret... A les entendre, on les eut pris pour deux camarades, non pour deux amis, pour deux frères.

te soleil se couchait. Norbert repoussa les persiennes. L'air de la chambre se dora. La mélancolie du crépuscule les tint silencieux. Brusquement Jacques se leva et sortit.

Il trouva sa mère en train de travailler pour les pauvres. Le salon était peu éclairé et d'une intimité, d'un calme qui impressionnèrent Jacques. Il prit un livre, le rejeta et l'ennui s'étendit sur toutes ses pensées !

Après le repas, on alla chez les Veyrel. — Ce serait ainsi chaque soir ! Non. Non.

Madame Viguiers entra la première. Jacques ne devait se montrer que plus tard. Il se prêta à cet enfantillage. La joie de sa mère le torturait comme un remords.

La serre était ornée de cycas, de palmiers, de bananiers. La baie s'ouvrait sur le jardin. Le parquet était recouvert par des nattes blanches. Dans les angles, des divans, des sièges bas, des tables à ouvrage...

Monsieur Veyrel désigna à Madame Viguiers son fauteuil habituel. Monsieur Paul Veyrel était un être heureux, ancien commerçant retiré depuis peu des affaires et jouissant d'une aisance modeste. Barbe grise taillée en pointe, joues rosées, corpulent, l'air réjoui, il aimait la vie et vieiHissait doucement La chasse au poste, la pêche à la ligne, le bridge — appris avec quelle difficulté ! — le jardinage étaient ses seuls plai-

sirs. Aladame Veyrel était une femme très simple, silencieuse : la compagne rêvée pour un homme comme le père Veyrel. Ils adoraient leur fille, mais désiraient la marier richement. Elle n'avait pas de dot, ils lui serviraient une petite rente — pour ses épingles — mais elle aurait à leur mort 200.000 francs et la villa...

Ils vivaient avec les Viguiers en bons voisins. Ils se connaissaient depuis trente ans. Entr'eux, jamais la moindre discorde. Les mêmes événement les émouvaient : la santé de leur enfant, la sécheresse, le vent et les dégâts qu'il produisait dans les parterres...

— Eh bien, voisine...

C'était la phrase consacrée par laquelle Monsieur Veyrel saluait Madame Viguiers. Mais ce soir-là, après l'avoir prononcée, il fit un bond en arrière :

— Oh ! par exemple ! Le Parisien ! Il tombe des nues !

Et Jacques fit son entrée.

Monsieur et Madame Veyrel l'embrassèrent.

— En voilà une surprise, eh ! voisine !... Suzanne lui tendit la main. Une petite main

ferme qui trembla, mais très peu. Madame Viguiers exultait. Comme on l'aimait son Jacques î On l'accabla de questions sur Paris.

— Eh ! à propos, s'écria Monsieur Veyrel... homme du jour, spadassin, d'Artagnan... et ce duel?...

— Oh ! je vous en prie...

— Bravo ! il y a encore de la jeunesse, on a le sang chaud dans noire belle France... Cest pour un cotillon... hein î

— Voyons, voyons Paul... Madame \'eyrel imposa silence.

I-.es veux de Jacques cherchaient ceux de Suzanne. L'arrivée du jeune homme contrariait Monsieur Veyrel. Il n'ignorait pas que sa fille avait pour son ami une grande affection et il aurait été navré si ce sentiment s'était transformé en un amour assez violent pour détruire les projets qu'il avait formés depuis que Xorbert s'était mis à fréquenter assidûment sa maison. L'idée que Suzanne pourrait épouser Jacques — il ne savait pas que les \'iguiers étaient ruinés — ne lui plaisait guère.

Un mariage avec de Fave — et ce n'était pas uniquement pour jouer au bridge qu'il venait chaque soir — l'enchantait.

— Xorbert est en retard, dit-il.

Une pendule sonna neuf heures.

— Il est habituellement ici à huit heures observa Madame \'iguiers.

— Jacques, jouez vous au bridge? Xon... il faut apprendre...

La tenture s'écarta. La domestique apporfa le tilleul et le thé que MacTânie \'eyrel versa dans des tasses ornées de champêtres bouquets, pendant que Suzanne arrangeait la table.

Jacques suivit la partie et bientôt il s'ennuya comme il n'aurait pas cru qu'il fut possible de

s'ennuyer sur terre. Il marquait les points sur des cartons.

]\Ionsieur Veyrel se fâchait, sa femme s'appliquait et accumulait les fautes. Madame Viguiers était distraite car ses yeux se levaient fréquemment vers son fils.

Enfin, ce fut onze heures. On se sépara. Suzanne murmura à Jacques, dans le couloir :

— J'ai reçu une lettre de Maud. Vous avez

mille choses à m'expliquer... je vous attends demain matin, ou au début de l'après-midi...

— Bien.

Monsieur Veyrel les accompagna et resta sur le perron, une lampe à la main, pour les éclairer. Une lumière jaune effaça la lueur bleuâtre de la lune illuminant l'allée. Il souhaita bonne nuit à ses voisins et disparut.

Les Viguiers rentrèrent lentement chez eux. En marchant, ils effrayaient les grenouilles qui reprenaient leurs croassements dès qu'ils étaient passés. La rumeur de la mer était plus profonde et plus ample.

— Jacques, es-tu content de ta première journée ? Es-tu heureux ?

— Oui, mère, très heureux .

Elle avait deviné que le verbiage de Monsieur Veyrel l'avait obsédé. Elle l'en excusa :

— Ils nous aiment beaucoup.

— Je sais...

— Si le bridge t'ennuie, ne te crois pas obligé de rapprendre... d'ailleurs Norbert est toujours là...

LA DOUCEUR DU FOYER 35t

Au bout de l'avenue de platanes le ciel apparut avec toutes ses étoiles. Une d'elles escortait la lune. Des roses et des chèvrefeuilles qui enlaçaient un palmier embaumaient.

— Dois-je te faire réveiller demain matin ?

— Non j'appelerai.

Quand il fut seul dans la chambre, Jacques se laissa tomber dans un fauteuil, s'écria : <( Oh Dieu ! quelle journée ! » Puis il se dressa avec impatience, irrité contre lui-même et contrel'univers entier. Il marcha de long et en large, ouvrit la fenêtre, s'y accouda. Entre les pins plantés au sommet d'une petite colline la mer^ brillait. Il regarda sans émotion, sans pensée ce paysage féerique, comme si son intelligence, sa sensibilité avaient été anéanties par de longues années de solitude, de désespoir et de spleen... ensuite, ce fut sa chambre qu'il examina. Elle était claire et vaste. Une alcôve tendue d'étoffes algériennes cachait le lit. Comme^ meubles : une bibliothèque, une armoire, deux fauteuils, un canapé, une table sur laquelle ses papiers étaient rangés bien en ordre. Dans une coupe ornant la cheminée surmontée d'un miroir, deux roses blanches s'épanouissaient... mais la malle ouverte donnait à cette installation un aspect provisoire... arrivait-il? ou bien faisait-il ses préparatifs de départ.

Il parcourut le manuscrit de <( La Création » :;

« Que j'achève ce poème à Paris ou a Runel^.

que j'en fasse une œuvre admirable ou que je le rate... il n'aura pas davantage de lecteurs... il ne me rapportera rien, n'améliorera pas ma situation. Trouverai-je seulement un éditeur ! Oui cela peut-il intéresser ? Il s'agit maintenant de gagner de l'argent, de l'argent, de faire de la littérature, des romans et des articles... )>

Des romans? Il faudrait avoir des sujets... mais de vrais sujets capables de toucher le public.

Des articles ? Sur quoi les composer ? Et surlout, où les faire paraître?

Il s'aperçut que ce n'était pas chose aisée que de travailler, comme il était dans la nécessité de le faire.

Oh ! pouvoir retourner à Paris, sans sous ni mailles, s'y implanter comme Gaffre et Daugé ! Ces deux vilains, dépouillés un instant de leur odieuse nature semblèrent à Yiguiers deux types incarnant l'énergie, l'audace, l'initiative. Mais, pour être <( quelqu'un » (quelqu'un dans leur genre) il fallait des facultés spéciales qui étaient autrefois l'apanage des rustres et des valets. Jacques ne les avait pas. Pourtant des pensées basses l'assiégèrent. Il n'eut pas la force de les chasser :

« Norbert m'a offert de l'argent : si je lui en demandais ! Oh ! ce serait complet, ricana-t-il ! Lui demander de l'argent en échange de l'affection de Suzanne. Marché digne d'un Gaffre !... Pouah !... Oh ! Norbert, tu me crois aimé. Mon

retour définitif te gêne, menace tes projets... Tu voudrais me voir partir et avoir le champ libre ? Soit, paye ! )>

Il eut un haut-le-corps :

« Voyons, est-ce bien moi, Jacques Viguiers, qui me complais dans de pareils calculs ? En serais-je là ? Quelle infamie... Ma vie a été propre. ...Oh... mon Dieu... »

Il fut atterré comme par le spectacle d'une terrible misère qu'il lui aurait été défendu de secourir. Il eut l'impression qu'une ombre se levait devant lui pour l'interroger ou le réconforter et il reconnut dans cette ombre son âme ancienne celle qui l'accueillait habituellement, lui souhaitait la bienvenue, ouvrait les portes de la demeure, lui remettait, comme une ombre gardienne, les clefs des coffrets qui renferment le trésor des choses intimes et lui disait : (( Entre, ici tu seras heureux, promène tes regards sur les vieux meubles, les tentures, les étagères... Ecoute... les histoires profondes qu'ils te raconteront sont de belles légendes qui touchent le cœur des hommes... va dans la campagne, le murmure des arbres et des eaux, les mouvements du ciel et les formes des nuées ont des significations que le poète seul devine... livre-toi avec confiance aux inspirateurs de ta vie... Tu n'es toi-même qu'au milieu d'eux : entre. »

Et Jacques fut torturé par le besoin de se disculper auprès de ce spectre. Il examina enfanti-

nement, avec des larmes aux yeux, sa conscience et les événements qui s'étaient écoulés :

(( J'ai agi sans discernement et cela est parfois aussi grave que d'agir comme un criminel, ditil. Maud Dargeeling m'a montré la route : je promets de la sui\Te. )>

Comme la veille, Norbert était au piano lorsque Jacques entra.

— Tu reconnais, n'est-ce pas, c'est la rêverie de Hans Sachs dans les Maîtres Chanteurs — tu as des cigarettes sur la table... je continue, c'est admirable. « L'illusion, tout est illusion, l'illusion gouverne le monde... » Quelle ampleur symphonique. Est-ce noble ? C'est une des rares œuvres qui prouvent que l'art n'est pas un dissolvant. On sort meilleur après l'avoir enten-

due, plus mâle, plus viril... Quelle bonté infinie ! C'est l'apothéose de l'âge mûr... Comme on sent que vieillir n'est pas pénible, lorsqu'en se retournant, on voit toute sa vie apparaître... et qu'on n'y découvre rien de bas, rien de mauvais. Comme l'on sent aussi que l'on peut éprouver à cinquante ans des émotions aussi profondes, aussi intenses que celles des premiers amours, des premiers aveux ([ue nul n'oublie... et cela grâce à la mansuétude, au renoncement, au sacrifice naturellement accepté, simplement accompli...

— Norbert, Norbert, s'écria Jacques.

— Quoi, mon petit, voyons, qu'y a-t-il?...

— Oh ! Norbert, mon vieux Norbert, c'est enfin toi qui me parles, c'est toi, mon ami, mon frère, qui me tends la main. Si tu savais, si tu savais...

Il éclata en sanglots. L'âme de Norbert fut envahie par une grande vague de tendresse. Il avait horriblement souffert en accueillant Jacques durement, en affectant vis-à-vis de lui de la froideur, de l'hostilité. Il avait lu dans ses regards de douloureuses et d'humbles prières, mais il avait eu la force de maintenir sur ses traits un masque impassible.

— Jacques, qu'as-tu ?...

— Tu m'as désespéré, hier.

— Oublie, Jacques...

— Tu n'as donc pas compris quel cœur désolé et repentant je t'apportais que...

— Tais-toi...

— Non. Je suis à un moment grave de ma vie. J'ai des torts à réparer, j'ai à me disculper, ne dis pas non, j'ai à me réhabiliter. Laissemoi achever. Ne m'interrompt pas, la bonne atmosphère d'autrefois est rétablie. Je suis avec mon vieux frère... expliquons-nous en bons frères, Norbert, veux-tu î Je suis redevenu moimême, tu es bien toi. Expliquons-nous franchement, loyalement... Notre entente a été troublée, il y a des ombres entre nous. Ne me juge pas exalté, sous l'empire d'un de ces sentiments spontanés et violent, dont j'ai toujours été le jouet. Jamais une heure aussi cordiale ne se représentera. Il me semble que nos âmes sont à l'aise Tune en face de l'autre, qu'elles s'interrogent et ne découvrent en elles rien de mauvais et de bas, comme tu disais tantôt. Prenons noire vie au moment de ton départ pour l'Algérie. Les motifs de ce voyage sont clairs : tu aimes Suzanne. Tout dans ta conduite trahit cet amour. Ne t'en défends pas. Cet amour est ma joie... Ton départ, la lettre que tu m'as écrite à ton retour pour m'en donner les raisons que je soupçonnais d'ailleurs, ton attitude dans l'affaire Augeret, et surtout depuis l'affaire Augeret. tout, entends-tu. tout crie cet amour. Cette affaire Augeret la voici...

Il lui raconta ce qui s'était passé et conclut :

— Oui, mon vieux, je suis arrivé chez lui, bien décidé à amener une explication entre

nous. Quand j'ai vu sur son agenda le nom de Maud et celui de Suzanne mêlés à des noms de grues, je n"ai pu maîtriser ma colère... Si j'avais eu le temps de me reprendre, peut-être, me serais-je contenté de déchirer ces pages... mais il m'a surpris... je l'ai giflé... je ne prévoyais pas quelle serait sa conduite... j'ai été un imprudent, Norbert, mais pas un misérable.

— Pardonne-moi les termes de ma lettre.

— Tu m'as traité comme je le méritais. On n'a pas le droit d'agir comme je l'ai fait.

— Pourquoi as-tu envoyé Augeret chez Suzanne ? — Jacques, tu l'aimes aussi.

— Non. Mais la question n'est pas là.

— Cependant...

— Nous parlerons de moi après. Réponds, tu aimes Suzanne ?

— Oui. je l'aime.

— Et depuis longtemps, n'est-ce pas ?

— Tu veux que je te dévoile ma vie entière : je le ferai. Mais tu me payeras avec la même franchise.

— Je te le promets... et je vais te rassurer sur mon compte. J'avais, j'ai encore pour Suzanne une de ces affections d'enfance sur la valeur desquelles on s'abuse. Nous avons été élevés ensemble. Nous avons grandi ensemble... banale aventure : on chemine côte à côte... on croit qu'il en sera toujours ainsi. Ceux qui nous ont connus s'imaginaient que nous nous aimions, que notre destinée était toute tracée... Ma mère,

tes parents, toi-même, Norbert, avez dû former des projets sur nous deux. C'est pour cela que tu t'es tenu à l'écart, que tu nous a laissé la route... mais au premier détour de cette route, on se quitte... la vie se lève et impose ses volontés, ses caprices contre lesquels nous ne pouvons absolument rien. Suzanne était pour moi le foyer, Runel, nos heures intimes, nos causeries... quand j'évoquais nos paysages, sa silhouette les décorait. Aux jours de découragement, j'en parlais, comme on parle de l'enfance, cette légende de la vie ; j'en parlais, quand il pleuvait, quand il faisait froid, quand je me disais : (( Là-bas, à Runel, le ciel doit être bleu. )) Suzanne était pour moi la nostalgie d'ici, du soleil, de la mer... et rien de plus. Je te le jure... j'ai prononcé son nom devant Augeret en lui décrivant Runel, nos maisons, notre existence... « allez donc voir mon amie... » je le tenais pour un honnête homme... tu sais le reste. Norbert, je n'aime pas Suzanne...

— Elle t'aime, elle...

— Non. Nos sentiments sont identiques. La vie ne lui a pas encore prouvé qu'elle ne m'aime pas comme elle croit m'aimer. Je la laisse, sans le vouloir, dans une atmosphère de doute qui l'inquiète. Il faut briser ce doute, mettre la situation au clair.

— Je crains que le résultat ne soit dur pour moi.

— Norbert, c'est de toi, de ton influence que je tiens tout ce qui lui plaît... et tu l'aimes.

— Hélas!...

— • Et depuis longtemps ?

— Depuis très longtemps. Que me fais-tu avouer? Tu as deviné juste, Jacques. J'étais certain que vous vous aimiez, que vous étiez fait l'un pour l'autre. Ce sont là les termes qui venaient naturellement aux lèvres, quand on vous voyait ensemble, et je vous ai vus bien souvent. Ce spectacle ma d'abord rempli de jalousie, puis d'émotion... l'émotion d'Hans Sachs... une sorte de mansuétude, de tendresse m'a bouleversé... ma jalousie n'a pas été une chose bien affreuse, puisque je l'ai combattue... elle m'a attaché à toi plus profondément, plus noblement. J'ai essayé de te former pour elle... et ce labeur me remplissait d'une mélancolie exquise. Oui. lorsque je vous apercevais tous deux, mon vieil amour agitait s-es pauvres ailes... mais vous aviez l'air si heureux, si indifférents ! (( Qu'ils soient heureux, qu'ils soient heureux ! » — II y a longtemps de cela, Jacques... très longtemps !... et la pensée que vous me devriez, peutêtre, un jour, un peu de bonheur, m'était douce, infiniment douce... Tu ne peux pas savoir quelles émotions m'ont visité, m'ont transporté lorsque je songeais à vous, en jouant du piano, au crépuscule... que d'heures charmantes, que d'heures tristes et profondes... elles ont orienté ma vie... tout cela revient à ma mémoire... vous voir heureux, cela me plaisait et comme tu l'as dit : « je vous laissais la route libre. » Je me fai-

sais l'effet d'un vieillard... je fuyais Suzanne, mais je respirais mal, là où elle n'était pas... je n'allais jamais chez elle, quand tu étais à Paris... Quand je la rencontrais, je m'employais à détruire la fâcheuse impression que lui produisait l'attitude que tu avais adoptée. Je lui affirmais que le fond de toi-même n'était pas atteint. — ]\lais cet hiver, je souffrais trop. Je me suis enfui... A mon retour, je l'aimais davantage. Ta lettre m'a exaspéré, moins cependant que la présence d'Augeret. Je n'ai pu tolérer ses manières déplaisantes, sa conversation, sa forfanterie, j'ai assisté à toutes ses visites... puis ce fut ton duel, l'article du « Nain Rouge », les lettres anonymes. Je suis devenu l'ami de Suzanne. Je l'ai consolée, réconfortée. Je te jure qu'elle ne se doute ni de mon immense amour ni de la sévérité avec lacpielle je jugeais ta conduite. Hier c'est la première fois que je ne suis pas allé chez les Veyrel, depuis plusieurs semaines, parce que tu y élais...

— Mon bon Norbert, et dire que c'est après ton départ que j'ai songé que tu pouvais aimer Suzanne. Et c'est une phrase de toi qui m'a fait songer que cela n'était pas impossible. L'an dernier, je t'ai reproché (je ne me souviens plus à la suite de quel entretien), de demeurer à Runel au lieu de visiter les Indes, le Japon... Tu m'as répondu : « On ne me verra dans ces pays que lorsque je serai amoureux ou fou... »

— L'Algérie n'est pas les Indes...

— Évidemment.

— Et d'ailleurs, j'avais oublié cette boutade... et partir eut été un moyen bien étrange pour l'informer de mon amour.

— C'est vrai...

— Et d'autant plus, tu l'as avoué toi-même, que rien, dans mes manières ne t'avait donné le moindre soupçon... Je m'étais tellement habitué a l'idée que tu épouserais Suzanne, que je n'en souffrais presque plus... Un peu de l'âme de Hans Sachs est descendue en moi...

— Norbert, une version nouvelle des Maîtres- Chanteurs sera la nôtre... C'est Walther qui remet aux mains du grand poète et de l'honnête homme, la petite Eve et qui lui dit : (( Toi seul en es digne... »

— Non...

— La pensée que j'aime Suzanne est la seule qui te retienne pour la demander à ses parents.

— La seule.

— Elle n'existe plus.

— Jacques !

— Je sens tout ce que renferme ton cri. Tu t'imagines, JMorbert, que je me sacrifie, que je renonce. Non, ne me prête pas d'aussi beaux sentiments... Je n'aime pas Suzanne et puis, en admettant que je l'aime, où cela me mèneraitil ?

— Je ne comprends pas...

— Nous n'avons plus rien.

— Tout ce que j'ai est à toi...

— Si j'aimais Suzanne, j'accepterais... mais je ne laime pas. Je ne gagnerai jamais assez d'argent pour subvenir aux frais d'un ménage, si modeste soit-il ! Tu as rêvé de me rendre heureux en te sacrifiant. Souffre donc, qu'à mon tour, je désire te voir heureux, en n'accomphssant aucun sacrifice. Il faut dissiper les doutes de Suzanne sur la qualité de mon affection. Cliarge-moi de lui parler de toi, cet après-midi.

— Mais toi...

— Moi? je resterai ici, je travaillerai... j'ai besoin de travailler à de vrais livres, de vivre dans une atmosphère de bonheur et de santé... Je n'ai jamais fait œuvre qui vaille, que pendant les quelques mois que je passe ici tous les ans. Souviens-toi de notre retour de Bayreuth, de nos causeries, de mon enthousiasme, de ma confiance, souviens-toi de l'après-midi où je t'ai lu mon poème « La Création... » tu m'as dit r « C'est très beau, il faut finir cela, le reste pouah ! » Le reste, c'est ce qui se fait à Paris, c'est la littérature du jour, c'est les romans de saison dont on parle... c'est ce qui fait vivre... Eh bien, Norbert, je n'ai pas ajouté une ligne à mon poème. Je vais avoir vingt-huit ans, je n'ai ni un nom ni une œuvre... et j'ai perdu la foi en moi-même, en mon talent. Quel martyre! Chaque jour, je sentais diminuer mon goût pour le travail et je prenais de graves décisions, revenir près de vous, etc.. je n'en avais pas le courage... et je ne suis pas fâché que les circons-

lances m'obligent à rompre cette vie prenante comme une putain... Tu avais raison, Norbert, je ne suis pas taillé pour la lutte, elle m'anéantit. Je reviens accablé, le cœur dévasté, mais à temps, tout de même, pour me reprendre. Tes lettres, tes premières lettres que je qualifiais d'ennuyeuses, mais que je redoutais, parce que leur vérité me gênait, me criaient : « Tu es poète, mais tu nés que poète, ce n'est que dans la tranquillité que tu accompliras de grandes choses... tu nas aucune des lacultés qui permettent à un jeune homme sans lortune (( dêtre quelqu'un » au bout de deux ou trois ans... Sauras-tu te former dans le monde, fy pousser, fy faire des relations utiles, les exploiter. Je ne crois pas. » Je suis tes conseils, je reviens... et ce sera pour m'asseoir à ton foyer...

— Jacques, regarde-moi donc un peu en face, t'imagines-tu que je sois dnpe de la comédie que tu me donnes ! Je lis le renoncement, le désespoir dans tes yeux ! Tu cèdes à un bon mouvement de ton âme. Que tu sois dans l'impossibilité matérielle d'épouser Suzanne, je le reconnais, mais ne nie pas que tu l'aimes...

Une émotion grandissante et trop longtemps contenue métamorphosa en une sorte de ricanement lugubre les sanglots qui étreignaient la gorge de Jacques :

— Oh ! oh !... je préfère tout t'avouer... je me sacrifie si peu, vois-tu, que j'épouserai à l'automne Maud Dargeeling...

— Maud ?

— Oui, Maud. Elle est en Amérique ou sur le point de partir. Des affaires d'intérêt la réclament...

— Suzanne sait-elle?...

— Pas encore. Je dois lui annoncer tantôt nos fiançailles. Maud lui a écrit que j'avais mille choses à lui raconter... garde cette nouvelle secrète. Suzanne toi et moi devons seuls être au courant... J'aime Maud... elle me plaît infiniment, elle est riche... Tu vois que je ne suis pas un héros...

— Mais alors la vie que tu comptes mener et que tu m'as décrite...

— N'est pas un mensonge. Maud et moi nous nous installerons à Menton, à Nice ou ici...

— Elle t'aime?

— Si tu en doutes, renseigne-toi. Elle a proclamé son amour chez Marie Impéria, en plein salon, devant cinquante personnes dont je te citerai les noms et devant Daniel Augeret...

■ — Pourquoi cet esclandre ?

— On prétendait que je m'étais hattu pour Suzanne. Elle a rectifié : « C'est pour moi que Monsieur \'iguiers s'est baltu, parce que je l'aime et ({u'il m'aime. » Et elle a détruit ainsi les potins qui couraient sur Suzanne...

— Est-ce que tu me dis la vérité, Jacques ?

— Renseigne-toi. \^eux-lu des noms?

— Et tu vas raconter cela à Suzanne ?

— Oui, mais finissons-en, m'autorises-tu à

parler de toi à Suzanne. J'espère que mon mariage avec Maud détruit tous tes scrupules et te prouve que je ne me sacrifie pas et que je ne te donne pas la comédie...

— Pourquoi entourer ce mariage de mystère?...

— Parce que Maud n'a pas fait part de ses projets à ses parents et qu'elle m'a prié de ne les révéler qu'à Suzanne... sous le sceau du secret... et j'aurais gardé le secret si tu ne t'étais pas imaginé des choses insensées. — Encore une fois, m'autorises-tu à parler de toi à Suzanne...

— Jacques, je suis très ému...

— Norbert, je suis très heureux... au revoir... je vais chez les Veyrel.

— Attends...

— Quoi?...

Il hésita quelques secondes et murmura timidement :

— Si elle accepte, si elle dit oui, qu'elle porte une rose blanche à son corsage, ce soir...

— Entendu...

Jacques s'enfuit, ne sachant au juste comment apprécier son mensonge.

Ëtait-ce très bien, était-ce très mal ? Il l'ignorait, ne voulait pas le savoir. Il disparaissait de la vie de Suzanne et c'était l'essentiel. Mais lorsque ^laud apprendrait... Bah 1

« Je lui écrirai ce soir. Agissons, agissons.

Je ne trouverai, peut-être p-lus jamais, une heure de courage comme celle qui me soutient. Une force m'entraîne. Je m'y abandonne. La destinée, en feuilletant le livre des humains est tombée sur le chapitre où mon histoire est contée... beaucoup d'encre pour de bien médiocres aventures... au dénouement... je suis prêt à entonner mon Nunc Dimittis ».

LA ROSE BLAXCHE

— Comment, Maud a fait cela, s'écria Suzanne après que Jacques lui eut exposé les raisons de son duel avec Augeret et décrit la scène dont le cabinet de Marie Impéria avait été le théâtre. Elle a dit que c'était à cause d'elle que vous vous étiez battu, parce quelle vous aimait... et pour me sauver...

— Pour vous sauver et puis...

Jacques marcha quelque temps, dans la salle vitrée et, s'arrêtant tout-à-coup devant Suzanne. il ajouta avec la voix satisfaite et gênée que l'on

prend pour annoncer une bonne nouvelle à des gens que l'on devine moins heureux que vous :

— Écoutez Suzanne, il faut que vous sachiez une chose : Maud n'a pas menti en affirmant que je l'aimais et qu'elle m'aimait. Oui...

Il alluma une cigarette et continua sa promenade afin de ne pas voir l'effet de ses paroles. Suzanne eut l'impression qu'un vêtement de glace serrait son corps. Elle ne put articuler un mot. Un silence tomba.

— Nous nous épouserons à l'automne ou au début de l'hiver. Rien n'est officiel. Nos parents, ceux de Maud et ma mère ignorent nos projets... ils doivent rester secrets... vous seule les connaissez. N'écrivez pas à Maud...

— Vous l'aimez ?

— Oui, ou du moins elle me plaît infiniment... et pour être franc je vous avoue que...

Il hésita et se décidant :

— Je ne fais pas ce qu^^on appelle un mariage d'amour...

— Ah?

— Maud est riche.

— Très riche même, rectifia Suzanne qui avait retrouvé son assurance et triomphé de son émotion.

— La faillite des Parlier... Les Parlier, les associés de mon père... ont fait faillite et nous sommes presque sans ressources...

— Je ne savais pas. Votre mère...

— N'en a rien dit. Nous sommes dans une si-

tuation épouvantable et malheureusement sans issue... Je n'avais jamais pensé qu'une telle catastrophe put nous arriver. J'ai gaspillé mon temps. Augeret vous a tracé d'ailleurs un tableau assez fidèle de ma vie. Je suis dans l'impossibilité de gagner de l'argent d'ici quelques années du moins, il faut que je retourne à Paris. Paris m'est nécessaire... J'ai dit à ma mère et à tout le monde que je m'installais pour longtemps à Runel... vous comprenez au cas fort improbable où le mariage ne se ferait pas..« rien ne paraîtra changé dans mon existence... mais le mariage se fera...

— Maud et ses parents vous estiment beamcoup...

— Ah ! Ils vous l'ont écrit ?

— Oui.

— Enfin... voilà. Nous aurons avec Maud un pied-à-terre à Paris. Mais notre maison sera ici. Je n'ai pas complètement trompé ma mère en lui promettant de ne plus la quitter. Ce mariage arrange tout. Mille raisons m'y poussent...

— En effet.

Je vous les explique...

— \'ous aviez l'air tantôt de vous excuser d'épouser Maud.

— Pas précisément.

— Et, c'est là ce que Maud vous a prié de me révéler...

— Oui... vous savez qu'elle part pour l'Amérique.

372 LE DÉl-ALT DE l' ARMURE

— Je le sais. — Avez-vous averti Xorbert ?

— Certainement.

— \'ous approuve-t-il ?

— Pleinement. Maintenant, Suzanne écoutez. Il vint s'asseoir près de la jeune fille :

— C'est très sérieux.

— A'ous m'épouvantez, répliqua-t-elle, en essayant de sourire.

— Je suis chargé d'une mission.

— De la part de Maud ?

— Non, de la part de Xorbert. Vous ne devinez pas de quoi il s'agit.

— Pas le moins du monde.

— Vous m" étonnez. Xorbert vous aime.

— Moi?

— Et vous demande d'être sa femme.

Elle voulut plaisanter, mais Jacques était grave. Il renouvela sa demande. La jeune fille demeura interdite.

— Répondez, Suzanne.

— Ce n'est pas à moi que Monsieur Xorbert de Paye aurait dû s'adresser...

— Oh î le ton avec lequel vous avez prononcé ce (( Monsieur de Paye ». — Soit, ce n'est pas à vous qu'il aurait dû s'adresser, j'en conviens. Mais en admettant qu'il fasse cette demande à votre père, comment l'accepteriez-vous ? Diriezvous oui ou non ?

— Jacques, vous...

— Vous devez connaître la nature de vos sentiments vis-à-vis de Xorbert.

— De l'amitié, une réelle amitié, de l'estime...

— Pas d'amour?...

Elle eut un geste vague et ne répondit pas.

— Voyons, vous avez vingt ans. Vous ne me ferez pas croire que vous êtes incapable de distinguer l'amitié de l'amour.

— J en suis incapable.

— N'avez-vous jamais aimé ?

— Je n'ai jamais aimé, Jacques.

— Enfin, vous n'êtes pas terrifiée par la pensée que Norbert pourrait être votre mari. Non, n'est-ce pas. C'est déjà beaucoup. Cela vous étonne cependant.

— Moins que s'il s'agissait de Monsieur Z... ou de Monsieur X...

— Que vous serez fatalement amenée à épouser. Votre père veut vous marier et c'est juste, et vous marier richement. Ne protestez pas. C'est très important dans la vie, je vous parle comme un notaire. ]\lais vos parents raisonneront comme moi et je ne vous crois pas disposée à agir contre leur volonté. Norbert, grâce à sa fortune, remplit une des conditions. D'autre part, il est le seul jeune homme dans l'intimité duquel vous ayez vécu.

— C'est vrai.

— Et les circonstances vous ont récemment permis de vous rendre compte de l'homme qu'il est. Vous avez écrit à ]\Iaud qu'il avait su vous réconforter, vous rassurer, que sans lui

— Tout cela est très juste.

- — N'estimez-vous pas qu'il rendra une femme heureuse ?

— Je le crois.

— Pourquoi ne seriez-vous pas cette femme ? Ce que vous ne savez pas, ce que j'ignorais moimême, c'est qu'il vous aime depuis qu'il est enfant, depuis toujours. Il m'a tout avoué, ce matin. Il se sentait maladroit, gauche et timide auprès de vous. Pauvre Norbert ! Il se tenait à l'écart pour ne pas trahir son secret. Il avait la certitude qu'il vous déplaisait.

Il s'imaginait que nous nous aimions, Suzanne, nous qui sommes comme frère et sœur. Il ne voulait pas jeter une ombre entre nous. Il a été admirable et, tandis qu'il me parlait, tantôt, dans son cabinet de travail, j'ai eu la vision de son âme et de sa vie. Ce sont de grandes choses, de très grandes choses. ^les yeux se sont remphs de larmes devant l'émotion qui étreignait ce robuste garçon si courageux, si fort, si bon ! Il balbutiait comme un enfant en me racontant ses craintes, ses doutes, ses espoirs, les rêves qui visitaient son cœur et qu'il chassait impitoyablement comme des intrus ! Il me disait avec une voix... Oh ! Suzanne si vous aviez pu entendre sa voix... (( Oui, Jacques, je l'aime. Elle est pour moi le bonheur impossible. Je ne la vois jamais, je la fuis, et cependant je ne peux respirer que là où elle respire... Il faut que je sache qu'elle est là. Dès que je me suis aperçu

que je l'aimais, j'ai lutté contre moi-même, contre tous les sentiments humains... J'ai mis bien haut mon ambition. Une force m'a indiqué où était le devoir, mon vrai devoir : la rendre heureuse... )) Et il a saisi mes mains et me regardant bien en face, vous connaissez ses regards sincères et loyaux, il m'a dit lentement : « Je te formais pour elle, Jacques... » Toutes les idées que j'ai, toutes les idées un peu nobles qui forment le fond encore intact de mon caractère, c'est à Xorbert que je les dois. Toutes ces idées que je vous développais pendant nos causeries, pendant nos promenades, ces idées que vous avez gardées en vous, ce sont les idées de Norbert... vous les trouviez admirables et par une vilaine jalousie, je les déclarais parfois un peu bourgeoises et surannées, pas modernes... aujourd'hui, je reconnais qu'il n'en est pas de plus belles. Ce sont de fortes racines d'où s'élèvent tout ce qu'il y a de grand et de vraiment admirable dans le monde. Et ces idées sont simples : -créer du bonheur...

Suzanne, dites, voulez-vous être la comp-agne de Norbert, de mon frère Norbert. Je voudrais Yous persuader, je voudrais être pour c[uelque chose dans son bonheur, dans sa vie... il a fait la mienne... Je voudrais être pour quelque chose dans votre bonheur à tous deux. Je vous le répète, il n'aurait jamais osé vous adresser cette prière. Il ne se consolera jamais si vous devenez la femme d'un autre... ce qui ar-

rivera fatalement — Cet hiver, Norbert est parti pour Biskra, il souffrait le martyre, il vous aimait à en perdre l'esprit... quand il est revenu il vous chérissait davantage encore et il a trouvé chez vous, grâce à mon imprudence et à mon étourderie, Daniel Augeret... Norbert est devenu le familier de votre maison... et vous n'avez pas deviné quelles étaient les raisons qui l'attiraient chez vous ! Allons donc, Suzanne... Il y a une heure, comme je lui demandais, après lui avoir exposé mes projets de mariage avec Maud : « Pourquoi n'es-tu pas allé, hier au soir, chez les Veyrel ? » Il s'est troublé et il m"a fait les confidences que je vous rapporte... il m'a chargé de la mission que je viens de remplir. Réfléchissez, Suzanne. Après dîner Norbert m'accompagnera ici... Si vous acceptez, ayez une rose blanche à votre corsage. Il vous le demande. Il n'aurait pas la force de vivre une soirée entière dans l'incertitude... Au revoir, Suzanne...

Il sortit précipitamment.

Lorsqu'elle fut seule, après quelques instants de réflexion, elle dit rageusement :

(( Non, je n'épouserai pas Norbert. Pas plus Norbert qu'un autre, »

Pourquoi ? Elle n'en savait rien.

(( J'aime Jacques. »

Ce fut une demande qu'elle s'adressa et qui resta sans réponse. Puis, comme les gens qui cherchent à excuser une faute qu'ils ont com-

mise, elle essaya d'envisager sans répugnance la décision qu'elle se sentait destinée à prendre et à se prouver qu'elle serait selon son cœur. Elle n'aimait pas Jacques. 11 lui avait révélé luimême le genre d'affection qui les unissait : une tendresse fraternelle. Jamais — et il en aurait eu la liberté au cours de leurs enretiens — il ne l'avait troublée. Jamais il ne lui avait avoué le moindre amour. De quelle manière, cependant, avait-il parlé d'elle à Augeret, pour que ce dernier se crut autorisé à la traiter comme il l'avait fait ? Certes, elle avait souffert à cause de Jacques, mais cette souffrance ne pouvait que l'éloigner de lui.

(( Il épouse Maud parce qu'elle est riche... »

Du dégoût passa dans l'âme de Suzanne.

« Norbert l'approuve... il m'aime depuis quinze ans, ne s'est jamais trahi. Il n'a pas profité des absences de Jacques pour me faire la cour »

Tout ce que Jacques lui avait confié revint à sa mémoire. Comme elle s'était trouvée en sûreté, auprès de Norbert, pendant ces derniers mois ! Elle s'était sentie dominée et comprise. lî s'était établi entre eux, une atmosphère d'intimité paisible... et n'est-ce pas dans une telle atm.osphère que, jour par jour, s'épanouissent les existences heureuses? Elle ne s'était jamais ennuyée près de lui. Aucun de ses gestes, aucune de ses paroles, aucune de ses pensées ne l'avaient choquée ou même étonnée. Vivre avec Norbert, ce serait, somme toute, continuer à

mener rexistence qu'elle menait actuellement. Norbert ne quitterait pas Runel. Sa maison ne serait pas très éloignée de celle de ses parents... elle les verrait constamment... Elle ne se souvint pas d'avoir rêvé un bonheur différent de celui qui se présentait à elle.

(( Si je pouvais épouser Jacques, j'habiterais à Paris, je fréquenterais une société pour laquelle je ne suis pas faite... Epouser Norbert... »

Les idées profondément honnêtes qui formaient le fond de son caractère s'émurent.

(( Si je ne l'épouse pas, j'en serai réduite à accepter un Monsieur inconnu qui me sera présenté cet hiver. Et Norbert ne s'en consolera jamais et je ne serai pas heureuse ! »

La grave figure du jeune homme lui apparut. (( Pourquoi me désespérez-vous inutilement ? » semblait-elle lui dire. Les traits douloureux de Norbert la gênèrent. Alais il y avait une telle bonté dans ses yeux, une telle insistance, une si noble prière !

La certitude d'être heureuse entra dans l'âme de Suzanne.

(( Non, non, je ne me marierai pas. Je suis bien chez moi. »

Son instinct de femme et sa sauvagerie de vierge luttèrent pendant la soirée et, lorsque vers huit heures, Jacques et Norbert arrivèrent, elle n'avait pas de rose blanche à son corsage... et Norbert, qui s'était efforcé de répondre slvx plaisanteries habituelles de Monsieur Veyrel, eut

un éblouissement et se laissa tomber dans un fauteuil.

— Je suis ridicule, murmura-t-il, j'ai passé mon après-midi en plein soleil, avec le jardinier...

— \'eux-tu que nous retournions chez toi, JVorbert, demanda Jacques.

— Oui volontiers.

11 se leva, Suzanne s'avança :

— Attendez... ce n'est pas prudent...

— Non, mademoiselle, je vous assure...

Cette voix et ce regard la bouleversèrent. Elle

eut honte d'elle-même. Un sentiment nouveau, orgueil pitié, amour peut-être, posséda son cœur, quand elle vit l'anéantissement de ce gardon qu'elle avait le pouvoir de ressusciter. Elle dit un mot à son père.

— Bonne idée fillette... Un verre de fine Champagne le remettra d'aplomb.

Suzanne disparut, revint quelques instants après et quand elle eut posé le plateau sur un guéridon, Jacques et Norbert s'aperçurent qu'une rose blanche ornait son corsage...

— Mon vieux Norbert... ça va mieux hein?... Et Jacques détourna la tête pour cacher les

larmes de la plus belle émotion de sa vie.

— Aidez-moi, Jacques.

— Volontiers, Monsieur Ve}Tel.

« Hans Sachs, pensa-t-il, feignit d'être très occupé par le soulier de la petite Eve pour ne pas surprendre les expressions d'amour qu'el-

le échangeait avec Wallher. Excellent dérivatif... moi, je mets en place la table à jeu, je dispose les lumières... et dans la partie je ne suis bon qu'à retourner les cartes du (( mort » ou à marquer les points... »

« ...Je vous assure, écrivit-il le soir à Maud (( Dargeeling, vous devez mexcuser. Oui, ma « grande amie et mon cher camarade, si vous (( aviez assisté à la scène dont fai été le témoin « et Vauteur... et surtout si vous aviez éprouvé (( ce que fcd éprouvé, vous m'excuseriez. Je nai « rien négligé pour arriver au but que je m'é- « tais proposé d'atteindre en sortant de chez (( Marie Imperia. Vous m'avez indiqué la route, (( par votre courageuse attitude avec Augeret. (( Je me suis servi de vous, comme je vous le a raconte plus haut. Pardonnez-moi. Est-ce « bien, est-ce mal? Je ne sais. Je vous aflirme (( cependant que vous auriez pleuré, oui pleuré, (( tantôt, chez les Veijrel, lorsque Suzanne est (( revenue avec une rose blanche à son corsage (( et a tendu un verre de fine Champagne à Nor- « bert à moitié évanoui... Je suis bien sûr que « lorsque mon brave Norbert a bu ce cognac, il (( a entendu des musiques plus sublimes que le (( thème du philtre dans Tristan... Je nai pas (( songé un seul instant, je F avoue, à la qualité u des moyens que fai-ais employés pour Vaccom-

« plir — Maiid, imaginez une mère qui aurait « volé de la nourriture pour l'apporter à ses en- <( lants allumés. Estimez-vous que la pensée d'a- « voir volé le pain et la viande diminuera le bon- « heur quelle éprouve en voyant ses petits se « rassasier? Aon, ils sont à table, ils mangent. « Leurs yeux brillent... n est-ce pas Vessentiel? '( Advienne que pourra... demain, elle se tuera,

si cesl nécessaire...

« Et notre retour, dans la nuit ! J'insiste sur « ces évènenients, fai besoin de les raconter, je « suis dans une sorte d'ivresse, de... je ne sais « comment vous exprimer ce qui se passe en (( moi. Norbert me tenait par le bras. Il ne se « possédait plus de [oie. Il divaguait, il délirait, « faisait mille projets d'avenir. Il répétait << Jac- « ques. je suis content, je suis lieureux »... Oh ! « ce mot heureux ! Je l'étais aussi, mais pas de u la même manière... « Est-ce possible?... Elle « veut de moi... moi... » Et il riait. On eut dit « que Dieu venait d'inventer un sentiment. Moi, « je me sentais très vieux, près de cet homme <( que le bonheur rendait enfant... Faut-il qu'il « aime Suzanne pour s'abandonner ainsi ! Pen- « dant que je lui exposais mes projets de maria- « gc avec vous, j'avais peur de mal composer « mon histoire, d'être arrêté par une remarque « juste, de ni embrouiller, de perdre mon sang- « froid. Mais non. il a tout accepté, n'a rien ap- « profondi, car à mesure que je parlais, les yeux « de son esprit étaient fascinés par l'horizon qui

« s'ouvrait pour lui, par Vespoir qui descendait^ « par la lélicité qui s approchait... Il ne cornai prenait quune chose : les motils qui lavaient « empêché de se déclarer n existaient plus., cela « était certain... Je n aimais pas Suzanne, puisai que [épousais une autre lemme qui navaii « pas eu peur de crier son amour en public... (( J'ai eu vite lait de convaincre Suzanne... Au (( lond, nous nous sommes abusés, chère Maud, (( vous et moi. Elle ne m'aimait pas. Ces alfec- « tions d'enfance sont si mystérieuses ! Elle ne (( vous écrira rien au suiet de nos liançailles il- « lusoires. Elle a trouvé tout naturel — elle en « a eu Vair, tout au moins, — le secret que nous « désirons garder. Quand vous la reverrez, elle (( sera heureuse, vous le serez aussi, surtout si <( votre mari a défiguré Augeret... nos aventu- (( res seront oubliées... Et si Suzanne réclame (( des explications, vous lui apprendrez que vos (( parents ce sont opposés à votre mariage et (( vous ont obligée à épouser le gentleman ho- (( xeur... vous vous arrangerez... c'est le métier « de la vie d'arranger les choses après les avoir (( désorganisées... Ne vous inquiétez pas de moi. <( Les uns déclareront que je suis un vilain Mon- <( sieur, les autres que je suis un beau caractè- « re... ainsi boîte le monde.

(( Au revoir, mon bon camarade. Allez, cro- « yez-moi, vous pouvez donner une chaude poi- « gnée de main à votre

(( Jacques Viguiers. »

Le lendemain, Madame Viguiers se rendit àï Nice, et Jacques resta à Runel pour travailler. Il installa sa table devant les fenêtres qu'il ouvrit. Sur les dômes vert-bronze des pins parasols ronds et plats comme des boucliers, se faussaient les flèches du soleil. La création, ainsi qu'aux premiers jours de son enfance, était belle et sereine. La mer avait ses courants, ses vagues et ses îles, la campagne ses parures dofleurs et d'arbres, l'espace ses nuages et ses oiseaux. L'allégresse et la force chantaient. Quelleprofonde harmonie inspiratrice pour une âme-

puissante. Jacques feuilletait un manuscrit avec dégoût. On frappa à la porte.

— Entrez.

— Voici le courrier.

— Merci.

Une lettre de Paris. Jacques la décacheté en tremblant. C'est une note criarde que cette écriture inconnue, dans la musique qu'était ce matin là le monde.

(( Honoré Monsieur et Ami,

« J'ai pris la liberté de frapper chez vous, rue « Galilée, Votre concierge ni a informé que vous (( étiez dans les propriétés de votre famille, dans « le Midi...

(( Les propriétés de ma famille ? Qui donc écrit cela : Enéa Aldramino... »

(( ...Je viens vous troubler dans votre solitude <( où vous devez appartenir aux Muses, mais (( fai absolument besoin de vous, de vos con- « seils, pour remplir la mission qui m'a été con- « fiée par notre inoubliable ami John Arthur « Wellseleij. Je suis de retour d'Angleterre. J'ai « passé de bien durs moments dans cet affreux « pays. Vous savez quelles décisions sacrées ont (( nécessité mon voyage. Tout est terminé pour « le mieux. J'ai fait parvenir :

« Cent mille francs à Monsieur Cabriès.

« Une pareille somme est destinée à Monsieur (( Genlis, mais où le trouver ?

« J'ai rencontré sur le boulevard Monsieur « Gallre. Il était en automobile et m'a salué (( avec une insolence qui a lait bouillonner mon « sang vénitien. Je lui enverrai les cinq louis « que lui a légués John-Arthur. Ils lui rappelle- « ront une scène où il a tenu un rôle assez pi- « teux, vous en souvenez-vous?...

(Cher AIdramino, comme il s'en moque aujourd'hui).

« ...Je me suis rendu chez Monsieur Daugé. Il « est directeur d'une grande imprimerie. Il m'a « à peine reconnu. Quelles vilaines gens. Com- « me on les lerait volontiers bedonner par des « faquins. Monsieur D'augé recevra lui aussi ses « cent francs.

« Que dois-le faire avec Monsieur Morgane f « Est-il fâché avec ses exécrables amis ? répon- « dez-moi.

(( Où est Monsieur Mancel, ce délicieux anar- (( chiste, doux comme un Christ. Je dois lui (( envoyer un Stradivarius. Où sont enfin Messieurs Laugier-Varennes, Chermet, etc..

« Et maintenant venez à mon aide. Je possède (( des sommes importantes destinées à être dis- <( tribuées à des artistes malheureux et probes. Quels sont ces artistes ? A quelles demandes <( faut-il donner suite. Je vous en prie, aidezmoi ?

(( Je me sens aUreusement dépaysé à Paris, (( sans vous. When shall we meet again ? Ve- « nise m'appelle, ou plulôt non, le Lido et VA- (( driatique, cette sœur de votre Méditerranée.

(( Enéa Aldramino ».

Après avoir lu celte lettre, l'enthousiasme, l'exaltation dans lesquels Jaccjues vivait depuis quarante-huit heures s'évanouirent, tout à coup, comme des décors hissés. Son cœur dépouillé se mit à battre comme un cœur misérable, un cœur qu'une cohue de pensées désordonnées et criardes força, envahit, saccagea. Les murs de sa chambre claire et inondée de soleil répercutèrent mille cris gouailleurs et cruels. Les cris de la meute qui l'avait poursuivi et traqué, comme une bête frappée, pendant sa dernière soirée au Bois de Boulogne.

Ah ! Il avait chanté son Nunc dimittis — et bien chanté. Que lui restait-il? Son âme était vide, son esprit sec. Son geste de renoncement n'avait été qu'un coup de balai. Rien de plus. Dans son ivresse il n'avait oublié qu'une seule chose : Paris et la vie véritable, mouvementée, c'est-à-dire tout ce qu'il avait abandonné.

(( Ma vie nouvelle, murmura-t-il, commence aujourd'hui. Quelle misère, quelle débâcle ! »

Certes, Paris existait. Il s'écria :

(( Paris ! »

Les projets de travail dans la solitude, où j

étaient-ils ? Avec sa nature étaient-ils réalisables ? Il se répondit : Non. Ses désirs d'existence orgueilleuse où étaient-ils ?

« L'existence noble, telle que je l'ai imaginée, telle que je l'ai dépeinte à ma veulerie pour l'abuser, c'est l'ennui, l'ennui qui ronge comme un acide, anéantit la volonté, stérilise l'imagination. »

L'horreur de la situation où il était réduit se montra tout entière, après la lecture du billet d'Aldramino.

Oui, il n'avait oublié qu'une chose : la vie. Elle le relançait comme une maîtresse jalouse qui n'accepte pas la rupture et se cramponne à à son amant tant (|u elle devine en lui de la ressource.

Se morfondre en province, pendant que sa génération ferait lentement sa trouée, être spectateur de la lutte — et la lutte est belle et seules les volontés atrophiées la méprisent — et ne pas en être comme Genhs. Il allait connaître cette torture î II verrait Laugier-Varennes avoir un nom, après avoir publié livres par livres son œuvre magnifique. Gaffre et Daugé sermt de grands critiques, prendront peu à peu la place de Darne ; Augeret triomphera et ceux que Welîseley avait comblés, Cabriès, Morgane, triompheront aussi... et Gaston Comtois le poète lauréat et Marie-Imperia et Mourailles et Chateau-Payan et Fiercœur et Rodolphe Glorieux ef les autres, les autres, les autres...

La meute qui avait envahi la chambre cria des noms de confrères. Viguiers calcula leurs chances de succès d'après leur talent et leur tempérament.

« Paris ! Paris I »

Des décors s'ébauchèrent : le Bois, Montmartre. Quelle poésie ne revêtirent-ils pas !

(( Coûte que coûte, je retournerai là-bas, je veux avoir droit de cité, dans la littérature, devrais-je pour cela costumer des lieux communs à la mode du jour, bluffer ! Tant pis pour l'Art ! Je hanterai les bureaux de rédaction, les secrétariats de revues, je serai obligé de le faire, je le ferai. Morgane, Gaffre, Daugé, se sont débrouillés, je me débrouillerai ! »

Il songea à tous ceux que le besoin, la pauvreté avait harcelés et qui étaient devenus de grands écrivains. Une nouvelle ivresse le posséda, plus lamentable que celle du renoncement et du sacrifice.

Il relut la lettre d'Aldramino ! Quels événements de son existence ne lui rappela-t-elle pas? N'était-ce pas le soir de la mort de Wellseley, qu'il avait reçu un billet de Marion ? Elle revenait à lui et lui demandait un rendez-vous après | une longue rupture... Et Anne-Marie Loret apparut à Jacques. Elle avait son regard plein de vivacité et de mystère, son charme perfide ! Comme ses facultés de jouir et de souffrir avaient complètement vibré auprès d'elle.

AU DÉFAUT DE l'aRMURE 389

Soudain, les dernières phrases de la lettre d'Aldramino arrêtèrent les pensées de Jacques :

(( Je possède des sommes importantes destinées à être distribuées à des artistes malheureux

et probes ».

(( Les artistes malheureux et probes?... Mais j'en suis ! » s'écria-t-il.

Il marcha de long en large, la cervelle exaltée, le cœur battu par un sang brusque. Il murmurait :

« Pourquoi pas... Non, non, jamais! Cependant, c'est l'espoir. Mon seul espoir ! Pas de fausse honte : il le faut. Ma démarche n'a rien qui puisse me déshonorer. Vraiment ? et mon attitude? Ah! du joli, mon attitude, où m'a-telle mené ? »

Sans plus réfléchir il s'assit devant sa table, donna à Aldramino les renseignements qu'il désirait, l'informa de la folie d'Emmanuel Genlis, jura sur son honneur que Morgane était fâché avec Gaffre et Daugé et que, par conséquent, il pouvait entrer en possession de son héritage.

Finalement Jacques Viguiers exposa sa situation à lui, non à son ami Aldramino, mais bien à V exécuteur testamentaire de John- Arthur Wellseley. Il raconta sa ruine. Il demanda des secours. Il spécifia que cet argent lui était absolument nécessaire.

Un cabotinisme identique à celui qui avait

inspiré sa conduite envers Suzanne et Norbert lui fit exagérer sa détresse.

(( On n'en saura rien. Si Aldramino parle et si on se permet la moindre allusion à ce que je viens de faire : une gifle et un coup d'épée seront mes réponses ! » Suprêmes ressources !

Il cacheta sa lettre et sortit. Près du portail, il rencontra Gasquet, le jardinier des de Faye en cabriolet.

— \^ous allez à la gare ?

— Oui, Monsieur Jacques.

— Tenez, portez moi ça à la poste.

— Serviteur, Monsieur Jacques.

— Merci.

La voiture s'éloigna, traversa le pont de la Sarette, tourna à l'angle de la route et des arbres la dissimulèrent.

— Voilà qui est fait.

Il prit pour du calme l'espèce d'ahurissement dans lequel il était. Il se dirigea vers les bords de la rivière. Elle coulait avec un murmure adouci par les herbes et les mousses des berges. Entre les arbres, par grandes échappées, la plaine ensoleillée apparaissait. Pas de brise. Les parfums des plantes aquatiques s'élevaient. La chaleur, par endroits, était intolérable. Des flaques, des mares, donnaient à l'air presque tiède, une saveur écœurante.

(( Retourner à Paris... Mais... (Jacnues s'arrêta, se passa la main sur le front) ... j'ai mendié, j'ai demandé un secours d'argent à un in-

AU DÉFAUT DE l'aRMURE 394

connu qui me croit riche et qui, défiant de nature, pourra s'imaginer que j'exploite sa bonne foi... S'il refuse... s'il se laisse influencer, s'il 'se renseigne : on me croit riche... un homme qui prête un louis de temps à autre, sans trop de supplications, est riche... j'ai agi comme un fou ! Quelle honte, si la chose se sail et elle se saura ! Aldramino ne donnera pas suite à ma demande sans être fixé sur ma situation. Il s'adressera à Gaffre, à Daugé ! Quelle honte ! Une faute comme la mienne est impardonnable. »

La laideur de son acte l'affola. Il avait l'impression que l'univers entier ricanait :

« Réécrire à Aldramino : trop tard. — Lui télégraphier : (( Renvoyez sans la lire ma lettre de ce jour. » c'est compliqué. Aldramino ne connaît pas mon écriture. — Courir après Gasquet? Il est à Menton, sans doute. La lettre est jetée dans la boîte... la levée est faite... il est onze heures. — Aldramino est honnête homme. Je lui expédierai, ce soir, un second message en le priant — sur l'honneur — de tenir ma demande secrète... j'aurai l'air d'un tapeur scrupuleux ! — Avertir ÎLaugier-Varennes, Morgane... et pourquoi pas tout Paris? — Eh! qu'importe, pourvu que j'y retourne ! »

Chacune de ses réflexions était accompagnée par un cortège de pensées qui formait, autour de son cœur, une ronde infernale qui l'affolait, l'irritait, le consolait, le désespérait.

Tout-à-coup, Jacques distingua une silhouette

392 LE DÉFAUT DE l'aR.MURE

de femme. Il se dissimula : celait Suzanne \ eyrel. Elle lisait attentivement une lettre écrite sur grand papier... elle avait d'autres feuilles dans la main...

De qui cette lettre était-elle ? De Norbert ? Non. — De Alaud ?... Pourquoi ne la lit-elle pas chez elle ?

(( Oh ! nom de Dieu, ce serait trop fort, si c'était une lettre d'Augeret ! »

Jacques s'avança soigneusement sur la mousse, répétant :

« Ce serait trop fort oh... oh !... »

Suzanne absorbée ne l'entendit pas venir. Elle se tenait immobile, sous un charme. Jacques put la surprendre. Il lui arracha le papier des mains. La jeune fille poussa un cri :

— \'ous... Jacques... quelle peur!

Il ne parvint pas à articuler une parole. Ses lèvres tremblaient. Ses nerfs se crispaient. Un long silence tomba.

Deux tourterelles s'envolèrent d'un saule et un martin-pêcheur en saphir et en émeraude quitta la branche sur laquelle il était à l'affût.

— Que lisez-vous là. Suzanne ?

— Regardez.

Il hésita, re^rrettant déjà sa brusquerie. Son énergie l'avait abandonné. Les battements de son cœur troublaient le calme qui les environnait.

Il abaissa les yeux sur la feuille de papier... c'était le panier dont il se servait... il reconnut

AU DÉFAUT DE l'aRMURE 393

aussi son écriture... Il lut et il hocha la tête et se hàla de sourire : •

— Où avez-vous Irouvé cela, Suzanne ?

— Plus haut... dans un taillis... ces feuillrs ont attiré mon attention. Je les ai ramassées... j'ai cru que c'était un manuscrit égaré, jeté par mégarde.

— Effectivement, c'est un manuscrit, répliqua-t-il, un de mes brouillons et... savez-vous de quoi font partie ces pages ?

— Non.

— Je vais vous l'apprendre.

Il rit, mais d'un rire sinistre :

— Vous serez renseignée sur la situation merveilleuse que mon incontestable génie... oh oh... vous riez! Moi aussi, c'est trop drôle... oh... oh...

— Je n'aime pas ce rire, Jacques !

— C'est nerveux... il fait une chaleur torride... ma gorge est sèche... Je continue mon histoire. Ces pages étaient mxêlées à des brouillons que j'ai fait jeter sans les trier... la destinée les a mis sur votre route... la destinée ou le vent... et ces pages, comme vous avez pu vous en rendre compte sont le début et le milieu... oh oh... oui, le début et le milieu d'un article, d'un essai que j'ai composé moi-même, sur mon propre livre, mon dernier livre... vous voyez que c'est plutôt drôle, hein ? Il m'a été impossible d'obtenir un article, une note sur mon li\Te î et pour qu'il ne passât pas tout à fait inaperçu

j'ai écrit cela... Ce ciief-d 'œuvre de critique [son ton gouailleur était mal assuré] paraîtra dans une revue qui doit bien avoir soixante-deux abonnés...

Suzanne interrompit, candidement :

— Les critiques ne sont-ils pas obligés de parler des volumes qu'on leur envoie...

— Non, il faut payer... et j'espère que je serai bientôt en situation de pouvoir payer...

Il s'apprêtait à conter à Suzanne ce qu'étaient et le journalisme et la critique.

« Mais, à quoi bon faire le maupiteux devant cette lieureuse fiancée ! » Néanmoins, il décrivit à son amie comment il agirait... (il ne prononça pas, cependant, le nom de Maud...) plus tard...

— Quand vous serez riche...

— Quand je serai riche, affirma-t-il. Il indiqua comment s'acquérait la gloire. Il éteignit l'auréole qui entoure toujours le front de ceux que l'on nomme des écrivains. Ce travail lui procura un plaisir mauvais qu'il goûta pleinement, comme une vengeance...

— Et vous, Suzanne, où allez-vous ?

— Moi?...

Elle hésita :

— Je rentre. Nous déjeunons chez les de Paye...

— Ah !... Il est près de midi...

— A ce soir, Jacques...

— A ce soir...

Il la rappela :

AU DÉFAUT DE l'aRMURE 395

— Suzanne ?

— Quoi.

— Vous ne m'avez pas touché la main...

— Oh... pardon... Jacques.

Il eut envie de Tétrangler ou de la presser sur son cœur... il se contenta de lui serrer timidement les doigts. Puis, immobile, les bras inertes, la tête inclinée sur l'épaule il la regarda s'éloigner. Elle ne se retourna pas. Quand elle eiit disparu il dit tout haut, comme s'il s'adressait à une force pleine de mansuétude et prête à le comprendre :

« Cette fois, je suis bien atteint ! »

Il porta la main à son cœur. Le manuscrit qu'il avait gardé se Troissa. Il l'examina et des pleurs montèrent à ses yeux. Quand il lui fut impossible de lire, il déchira son article, le confia à la rivière qui descendait vers la mer.

(( Elle déjeune chez les de Paye... Ils ne m'ont pas invité ! »

Cette simple remarque le fit s'attendrir sur lui-même. Il ne se souvint pas d'avoir jamais éprouvé un chagrin aussi profond, une peine aussi intense.

(( Ils organisent entre eux leur fête de famille... je n'en fais pas partie... je croyais, cependant, avoir droit à une petite place ! Je croyais, je croyais... »

Des sanglots déchirants l'étouffèrent. Il répétait comme un enfant :

« Ils ne m'ont pas invité ! »

Il sentil, que l'atmosphère sur laquelle il avait tant compté, pour permettre à sa pauvre existence de s'épanouir et de n'être pas trop dure, ne s'établirait plus jamais. Tout était fini. Suzanne s'en était allée sans se retourner.

Il ne songea pas qu'elle pleurait elle aussi, peut-être, et que plus que lui, elle avait à cacher ses larmes...

Qu'adviendrait-il, lorsque la vérité serait dévoilée, lorsqu'on apprendrait que son mariage avec Maud n'était qu'un stratagème ! <( C'est alors que Norbert me tiendra à l'écart. Des doutes, des soupçons empoisonneront sa vie ! Comment nous expliquer ? Qu'importe, je serai à Paris... Paris ! et ce n'est pas tout... j'ai demandé de l'argent à un inconnu... j'ai mendié !... »

Piètre situation pour un homme qui avait rêvé la gloire ! Jacques se laissa tomber sur un tronc de pin qui ressemblait, couché dans l'herbe, à une colonne de marbre rouge c'ilciné.

La gloire !

Une rumeur où se mêlaient les ricanements de Gaffre et les plaintes de Genlis lui répondit :

(( La gloire, vous avez dit la gloire ? A notre époque... oh, oh!... Conquérir la gloire, enfant sublime que vous êtes ! Mais, ne le savez-vous pas, la gloire se conduit en prostituée. Et pourquoi, je vous 1e demande, n'en serait-il pas ainsi ? Les grandes voix se sont tues, celles qui pourraient encore la séduire sont étouffées par

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des boniments d'histrions. De petits messieurs vivent d'elle et la maquereautent à bon compte. Elle est une prostituée. Elle est au plus offrant. Elle a raison. Elle est bonne fille. Elle en a vu, elle en verra bien d'autres ! Il y a beau temps qu'elle ne rougit plus et qu'elle touche du bout de sa palme flétrie des têtes sans inspiration. Je l'ai vue, elle qui fut magnifique et sévère, errer dans les tavernes et les cénacles où se discutent les prix et les conditions auxquelles on peut l'avoir avantageusement. Elle regardait, d'un œil morne et veule, les gens à qui elle appartiendrait, le lendemain, pour quelques heures... Je l'ai vue dans les couloirs et les ofaleries des théâtres, assise aux premiers rangs de la claque... Je l'ai vue aussi, un palmarès dans une main, une couronne en papier doré dans l'autre ...comme une maîtresse de pension, distribuer des prix... — oh !... Genlis [c'est la voix de Gaffre qui s'élève], Genlis vous êtes une mauvaise langue... »

Jacques se leva. Au même moment, les harmonies de la fin du « Crépuscule des Dieux )^ emportèrent le silence. Jacques, p-our mieux entendre, se dirigea vers la maison de Norbert dont il entrevoyait, au loin, la façade.

La Sarette était plus large. Sur les eaux plus hautes, flottaient les fragments du manuscrit qu'il avait déchiré.

La silhouette du jeune Siegfried s'ébaucha, créée par la musique.

Le martin-pècheur tout en émeraude et en saphir effleura la rivière en criant. On eut dit qu'il chantait :

(( Heïa Siegfried... )>

Et Jacques, un instant inspiré, essaya de comprendre ce que murmuraient les grands arbres, ^lais il n'avait pas tué le dragon détenteur des puissances du mal. Il n'avait pas goûté son sang. Il n'était pas sans peur, il n'était plus sans reproche. Il n'avait pas forgé son glaive.

« Heïa Siegfried... »

Il vit le héros qu'il aimait comme un frère et qui n'appartenait pas pour lui au domaine de l'art, mais à la vie... il le vit réellement entrer dans la caverne du gnome, il le vit allumer le feu, limer le fer, le chauffer, le tremper, le marteler. Il fend l'enclume... il dort dans la forêt, elle le berce, il reste sans frayeur devant le mal... il franchit les flammes, il adore la Walkyrie... il la trompe malgré lui... il est frappé à mort entre les deux épaules ! Sur son bouclier recouvert de branches son corps est étendu. Le cortège funèbre se forme. La marche guerrière retentit...

C'est l'existence d'un ami que Jacques vient de revivre. Il n'admire pas une œuvre d'art... il pleure. Et voici que le cortège funèbre grossit.

Jacques regarde. Accompagnant le corps de Siegfried se suivent tous ceux qui ont connu la gloire, soldats, poètes... Ce fut un éblouisse-

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ment où brillaient, enveloppés dans la lumineuse atmosphère de leurs actions, tous ceux qui n'avaient point failli, tous ceux dont les jours avaient été guidés par la force qui ouvre les portes de la vie sur un paysage d'or dans lequel il faut s'avancer, sans faiblesse, mais en vainqueur.

Il regarda défiler ce cortège de la gloire, silencieux comme le soleil.

Jacques fut visité par la vision de son œuvre. L'œuvre qu'il avait rêvée ! elle lui apparut, comme au temps de sa jeunesse, dans une apothéose d'images et de clartés.

Il lui sembla enfin que le cortège s'augmentait encore... il reconnut des figures... Mais non... Mourailles, Glorieux, Darne, Chateau-Payan, n'en seront jamais de cette théorie splendide, pas plus que lui... Leur place est dans la meute qui glapit de Montmartre aux Invalides, de la Madeleine à l'Étoile, rien de plus. C'est déjà bien beau de pouvoir aboyer...

La fantasmagorie s'effaça, mise en fuite, sembla-t-il, par un déchaînement de musique et dans l'âme de Jacques, les enthousiasmes, les croyances, la foi. se blottirent les uns contre les autres, comme des enfants épouvantés par un coup de tonnerre.

Et Jacques fut tenté de se précipiter chez Norbert, de tout lui avouer... Pensées mortes qui ne donnèrent aucun sursaut à son esprit.

Et les moindres actes de sa vie, ses moindres faiblesses se dressèrent devant lui comme des crimes. Il avait la certitude de s'être bien trempé dans la boue de son époque.

(( Oh ! ma lettre à Aldramino ! »

Il allait lentement, pris de vertige. La chaleur était suffocante. Les rives de la Sarette devenaient de plus en plus touffues. Elles étaient bordées de flaques d'eau où se pressaient des nénuphars jaunes dont l'odeur fade et rendue plus écœurante encore par le soleil, se mêlait aux miasmes exhalés par les herbes pourries, les joncs, les iris et les mousses qui duvetaient la terre boursoufflée et molle comme une chair malsaine. Le parfum âpre des troènes s'éleva, alourdit l'atmosphère irrespirable et captivante. Des senteurs douces, insinuantes erraient par endroits. Des lianes, des ronces jetaient d'arbre en arbre leurs guirlandes naturelles où se balançaient des nids désertés. Les taillis étaient surchargés de fleurs presque vierges. L'eau des mares avait des tons de marbres curieux, de pierres, des verts profonds, des bleus métalliques, des rouges ardents : elle fermentait... Dans le silence, un bruit de cascade... il devait y avoir un barrage non loin.

Et Jacques était retenu par ces odeurs qui l'impressionnaient. Une sorte de défaillance agréable l'engoudissait.

Il pénétra dans un fourré où les végétations se nouaient, s'enlaçaient, s'enchevêtraient répan-

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dant des relents lourds et, peu à peu, une odeur délétère et basse se fit sentir. On eut dit qu'elle remplissait les quelques courants d'air pur qui passaient dans le sous bois et que les émanations des plantes n'avaient pas encore dénaturés... et cette odeur de pourriture grandit, régna... Les berges étaient plus étroites. Un tronc d'arbre, de la vase et des paquets d'herbes formaient un barrage sur lequel des saules noueux se penchaient.

Et en cet endroit la rivière semblait vivre. Elle avait des soubressauts, des remous...

Un bruit sec... est-ce une pierre qu'on vient de lancer?

Jacques s'approcha. Et il vit, dans la boue, une charogne. Le cadavre d'une chienne... une chienne de chasse aux longs poils noirs. La trace d'une roue de charrette coupait son épaule et son dos.

Une chienne... elle était grosse. De son ventre qui avait éclaté pendaient ses petits et des rats, d'énormes rats noirs, des bêtes de cauchemar rongeaient les chairs rouges.

Jacques les observa. Un d'eux sortit des entrailles, se mit à l'eau... d'autres plongèrent... d'autres se cachèrent entre les pierres mouillées, grises comme leurs poils... d'autres se lissaient le museau, leurs petites pattes immondes avaient de joHs gestes... d'autres étaient blottis sous les branches. Leurs moustaches frémissaient et découvraient leur bouche et des dents

blanches... leurs flancs battaient... puis, un à un, ils recouvrirent la charogne... ils couraient sur les cailloux ou nageaient en poussant de petits cris.

Et Jacques eut envie de voir de très près cette charogne, de... de respirer cette odeur... de toucher ces chairs... d'assister à ce dépeçage... une irrésistible envie ! Ce grouillement le fascinait. Il ne pouvait pas s'empêcher de respirer la puanteur que dégageait la charogne... Il regardait, hébété, sans pensées... toute la vie était dans cet amas de chairs déchiquetées. Rien n'existait plus que ce cadavre. Rien au monde, ne l'avait plus attiré que ce cadavre de chienne grosse qui avait été écrasée et jetée à la rivière ; cette chienne dont les petits qui seraient devenus de hardis chasseurs, étaient dévorés par des rats. Regarder cela de très près, de très près... mais l'eau était profonde...

Midi ! — Ce fut comme un point d'orgue dans le chant de la création. Pendant quelques secondes la nature en adoration resta immobile, prosternée devant le soleil. La campagne flamboyait autour de la clairière malsaine. Pas de brise, pas d'ombres, pas d'oiseaux, pas de nuages, mais partout, de l'azur et de l'or et le silence . . .

Il fut brisé par une détonation. Quand l'écho l'eut répercutée le monde se releva. Un vent frais aéra le sous bois, agita les branches. Le

cadavre de Jacques était allongé sous un saule. Un rayon illuminait ses cheveux. Le poids de sa tête en frappant contre la vase avait détruit le barrage. L'eau longtemps retenue coula plus fort. Elle lava sur ce beau corps le sang qui s'échappait de la blessure faite, en plein cœur, au défaut de l'armure, puis elle l'emporta vers la mer, tandis que Norbert de Paye achevait de jouer le « Crépuscule des dieux » et chantait, en attendant sa fiancée, la grande phrase du Walhal célébrant la domination de la nature dont la voix souveraine recouvre le tumulte que font les tragédies des hommes.

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