‹ Le défaut de l'armureChapitre 9 sur 10 · SOIR D ADIEU 0\L · texte numérisé non relu

SOIR D ADIEU 0\L

fuite de pensées déjà pleines de nostalgie î Comme il se souviendrait, plus tard, de ces instants passés auprès du cloître î II les évoquerait, comme il évoquait à Paris, aux heures de découragement, ses entretiens avec Norbert... mais il revoyait son ami, chaque été, tandis que Paris, quand le reverrait-il ?

Il descendit le boulevard Saint-Michel, le boulevard Saint-Germain, la rue Bonaparte. Il badauda devant les marchands d'estampes, longea les quais, bouquina. Il s'arrêta au milieu du Pont des Arts pour contempler Xotre-Dame, l'île Saint-Louis, le Louvre et la Seine joyeuse et mouvante, avec mille nuances de métal entre ses vagues soulevées par les bateaux. Paysage unique ! Ceux qui ne l'ont pas regardé en ayant, dans le cœur, l'émotion des adieux que l'on croit éternels, ne connaissent pas ta beauté !

Il se réjouit, en imaginant la surprise de sa mère, quand il apparaîtrait, le surlendemain, à l'improviste... à sa joie, quand il lui annoncerait qu'il ne la quitterait plus !

Il laissa des cartes, p. p. c, chez Anne-Marie Loret, les \'ernet, les Isaure, Marie Impéria... et ce lut le soir.

Il rentra chez lui, relut son article, le rangea avec ses papiers, dans sa malle, en chantant un refrain d'opérette :

« Adieu Paris. Paris adieu ! »

Il dîna rue Royale, l'esprit apaisé, le cœur déjà indifférent.

Une brise tiède circulait lentement sous les marroniers des Champs-Elysées. L'orchestre des Ambassadeurs, du Casino, les fanfares de cors du Jardin de Paris, lançaient leur musique de foire dans cette nuit embaumée et lunaire.

Elle était prenante, cette nuit, comme un parfum et presque comme une voix. Jacques s'achemina vers Armenon ville.

Dans la grande salle blanche et rouge des jeunes hommes achèvent leur repas en compagnie de jeunes femmes. Une d'elles, rit aux éclats, sa coupe de Champagne aux lèvres. Du vin doré tombe sur les roses de son corsage. Jacques la regarde. Elle est blonde eomme Marion — tant de femmes lui ressemblent à Paris — et comme elle, provoquante, féline ; ses yeux sont humides et charmés...

Brusquement Jacques se lève, s'enfonce dans une allée sombre, déchiré par la sensation d'avoir été chassé, par cette inconnue. Chassé comme Marion avait chassé Monsieur de Lourques...

Jacques marche au hasard. Une lune faible escalade le ciel. Des brumes bleuâtres flottent sur les pelouses fraîchement arrosées et qui se nuancent. Les cimes souples des peupliers désignent une étoile. L'odeur de la terre se mêle à l'odeur des feuilles. Des girandoles électriques

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Lrillenl dans les verdures détaillées. Le roulement des fiacres, les bruits nocturnes que domine la palpitation naturelle du Bois, forment une vaste symphonie profane et religieuse. Dans l'atmosphère calme se répand l'onde mystérieuse qui réunit le cœur d'un homme au cœur de tous les hommes, à l'heure où, comme certaines plantes s'éveillent, parlent les révoltes du bonheur édifiant ses rêves, se formulent les prières au néant, à l'amour et au souvenir, onde immortelle où vit encore la première angoisse du premier homme, supplication inexaucée où tous, nous ajoutons notre phrase.

Jacques se laissa tomber sur un banc, en face de l'Ile. Les cygnes voguaient mystérieux comme des magiciens qui attendent des esprits, pour une incantation.

Le cerveau de Jacques devint visionnaire. Des scènes de sa vie défilèrent devant ses yeux. Les parfums, les gestes, les intonations de voix, les toilettes de celles qui avaient été le passe-temps d'une nuit, le charme ou la fantaisie d'une semaine le hantèrent, formèrent un groupe d'où sortit Marion... Il la revit, dans son boudoir gris et rose, il la revit décorant les sentiers du Bois, vêtue de fourrures, énigmatique et captivante, il la revit poussant la porte de l'entre-sol, rue Godot de Mauroy, et entrant, fraîche comme un bouquet, il la revit enfin lovée au fond d'un fauteuil, presque nue, la chevelure en désordre et bravant les regards de Monsieur de Lour-

ques — des rires, des tintements libertins troublèrent l'harmonie de l'onde religieuse qui errait dans le bois — puis ce furent des ricanements gouailleurs qui résonnèrent et dans la lumière verdâtre et sulfureuse où se déploient les fantasmagories des mauvais rêves, des figures se dessinèrent. Voici celle de Louis Darne, importante, bouffie, odieuse et celle de Genlis, pathétique, souveraine, entourée d'une auréole ; celle de Laugier-Varennes, altière et franche, portant imprimée sur ses traits la noblesse de son intelligence et la dignité de son âme ; puis la silhouette charmante de Alancel convalescent et attristé par le lamentable spectacle des événements de la vie ; celles de Vauthicr de Bluze et d'Armand Chermet pleines de sanlé et de force et c'est la belle tête de Wellseley qui se dessine, entourée par les bras nus de la petite dan&euse espagnole et puis c'est Louis Morgane, intrépide et confiant ; Cabriès rêveur ; et c'est Augeret qui fixa sur Jacques ses yeux ternes où nulle pensée ne se lit ; et c'est Monsieur de Lourques qu'il distingue ; et ce sont les masques haineux et équivoques de Gaffre et de Daugé ; et c'est enfin la silhouette du bohème que Jacques aperçut, un après-midi et qui s'était écrié :

« Qu'est-ce que ça fout, pourvu qu'on rigole... »

Mais voilà, lui, Jacques Viguiers, ne rigolerait plus, il le sentait bien...

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Et toutes ces faces ont le nom d'un vice, quelques-unes portent le rayonnement d'une vertu et derrière elles, grouille la « Littérature », un cloaque où les lâchetés, les traîtrises, les compromissions, les consciences mercenaires, les gloires prostituées avaient une forme, s'agitaient comme des reptiles, remuaient comme des larves ...et cette foule ne lâcha pas plus Jacques qu'une meute n'abandonne l'animal blessé. Elle le chassa, l'accompagna chez lui, troubla ses rêves, attendit son réveil, le traqua pendant la journée qui suivit et ne se dispersa que le soir, à la gare, quand il se fut enfermé dans son compartiment.

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