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11 fit son temps à Mazas, et, en sortant, demeura quatre jours chez une maîtresse. U trouva alors de l'ouvrage à Montreuil- sous-Bois, chez M. JuUemier. Il y fut, selon son expression, le plus heureux, des hommes. Il était nourri, logé, il recevait trois à quatre francs de pourboire par semaine. Il noua des relations avec plusieurs femmes ou filles. Abadie en nomme quatre et donne les adresses. La dernière est la femme Bassengeaud que, comme il dit encore, nous verrons dans la suite de l'histoire.
Ayant quitté Montreuil-sous-Rois, Abadie rentra à Paris, fut quelques jours sans domicile, retourna chez sa mère qui était heureuse de le voir enfin se mettre au travail. Il fut place comme apprenti chez un boulanger delà rue de Charenton. Mais cela ne dure pas longtemps.
En allant à un bureau de placement de garçons boulangers, près de la place de la Bastille, il trouva un « bonnisseur ') de ses amis. Un bonnisseur, suivant la définition d'Abadie, est un homme qui fait les annonces à la porte des baraques des marchands forains. Le bonnisseur présenta Abadie à une fil'e qui faisait le rôle de femme-torpille. Abadie avait dessuccès de Lantier :
« Il avait déjà une maîtresse (nom et adresse)
que lui avait fournie une autre maîtresse (nom et adresse). II eut, je crois, un garçon avec cette fille, mais on ne peut guère le préciser, car cette fille était de mauvaise conduite, »
Les femmes, on lo voit, tiennent une grande place dans l'existence de cet assassin. C'est un sensuel.
Au bureau de placement, il retrouva Gille, qu'il n'avait pas vu depuis sa sortie de prison. Gille avait l'intention de former une bande, dit Abadie, et il avait déjà dans la tête des articles à inscrire pour être la « bosse » des malfaiteurs. Mais, par malheur, Abadie, — car je copie toujours ses confessions, — inscrivit ces articles sur son carnet. Cela devait lui faire du mal pour plus tard.
Abadie continue :
« Il fallait, pour faire une bande, de l'argent, et cet argent on ne l'avait pas. On décida que l'on irait à Montreuil, chez M. Guillemin. Il devait y avoir de trente-cinq à quarante raille francs. La bande devait commencer, et les orgies ne cesseraient plus. Quand l'argent manquerait, l'on aurait des hommes qui en feraient d'autre par vol. »
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L'affaire de Montreuil étant arrêtée, Abadie et Gille s'y rendent accompagnés de Claude, de Charton et de FarigouUe. Le vol ne rapporta rien. Abadie fait cette réflexion que cependant il fallait de l'argent pour en donner à toutes ses maîtresses qui ne l'aimaient que pour cela. Alors on résolut de commettre un vol chez la femme Bassengeaud, la maîtresse d'Abadie.
Tel est le récit du crime, récit qui montre les responsabilités de chacun :
« Abadie voulut dire à la femme Bassengeaud qu'elle lui donne de l'argent, pour qu'il ne dise rien à son mari. Mais Gille, ayant peur de manquer ce coup, jugea plus à propos de la frapper.
« Cette malheureuse fut enlacée dans les bras de Gille, qui lui ferma la bouche de ses mains. Dans ce moment, à celle heure qui ne dit rien et laisse lliomme a l'abandon de lui-même, Abadie lui donna un coup de couteau au ventre et un second à la poitrine. Las de ce coup terrible, il jeta son couteau à terre.
« Gille lâcha sa proie, et, ramassant le couteau, il revint sur sa victime, lui coupa la gorge, lui traversa la poitrine de plusieurs coups de la même arme. Abadie, pendant ce temps, faisait le vol qui ne fut pas grande trouvaille. Mais, quelle
fut son horreur quand il vit cette malheureuse femme, étendue à terre, qui le regardait. II la vit sans mouvement, un couteau dans la poitrine ! Quelle fut encore son horreur de voir Gille se laver les mains et boire un verre de vin pour se donner des forces ! Mais la faute fut faite. »
Abadie et Gille se débarrassèrent de tout ce qui pouvait les compromettre. La montre de la victime fut donnée à la fille Bastien, une des maîtresses d'Abadie. Celle-ci, voyant sur le journal que les assassins de la femme Bassengeaud avaient dû voler une montre de femme, alla porter la montre qui lui avait été donnée au juge d'instruction. Ils furent arrêtés tous les cinq, Abadie, Gille, Claude, Charton, Farigoulle.
Les deux premiers sont condamnés à mort.
Ceci est la narration simple de l'existence dAbadie, de ses plaisirs et de son crime. Abadie, après ce récit, entreprend sous le titre de conclusion, une sorte de défense.
Abadie rend d'abord hommage à sa mère, qui s'enlevait le pain de la bouche pour qu'il devînt bon ouvrier et honnête homme, à son frère, qui fit tout son possible pour le maintenir dans la
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voie juste, à sa sœur, dont la conduite est exemplaire. Il poursuit :
0 Mais, par malheur, le père était mort en 1869, et le plus jeune des fils devait s'en apercevoir plijs tard. »
Mis en apprentissage à l'âge de douze ans pour être graveur et ciseleur, il ne flt rien. Le jeu le gagnait. toujours, et ce fut son malheur. A l'âge de seize ans, les fillettes, — car je fais parler Abadie le plus possible, — lui trottèrent par la tête. Abadie se laisse bercer par ses pensées :
« La fille et les amours, les nuits d'orgie, le plaisir font oublier les côtés lugubres de la vie. Il faut de l'argent pour s'amuser, pour vivre dans l'opulence. Si, tout à coup, le travail manque, soit par faute ou non, on ne veut pas abandonner le plaisir, pour lequel on semble être né. »
Abadie songe à sa mère, et il devient presque éloquent :
« On ne peut pas croire qu'il y ait un bagne, encore moins un éohafaud. Un jour, pris de boisson, ivre d'absinthe, il leva la main armée d'un couteau sur sa pauvre et bonne mère. Il ne la frappa pa^, c'est vrai, mais il a levé son couteau
sur ce qu'il y a de plus sacré au monde, sur ce qui est plus sacré que soi-même. Pauvre mère, qui a aimé tant tes enfants, qui a tout fait pour eux, qui t'es privée pour les nourrir, j'ai osé lev«r la main sur toi ! Crois-le bien, il s'en repent, il espère que tu lui pardonneras, il ne demande que cela avant de mourir, il espère, il attend ta dernière bénédiction. »
Suit une sorte d'invocation à l'échafaud dont l'idée obsède Abadie :
« L'échafaud, oui, l'échafaud ! là finira le fils d'une brave famille ; là finira celui qui a fait son histoire ; là finira celui qui se repent d'avoir mené une vie aussi criminelle, d'avoir mené une vie aussi horrible. Il a fait connaissance d'un camarade qui l'accompagnera jusqu'au pied du fatal instrument où finissent tous ceux qui veulent mener une vie désordonnée, qui ne savent qu'il existe une justice si sévère, qui ignorent complètement qu'ils donnent la mort en frappant. »
Abadie avoue qu'il a eu tort de dire qu'il connaissait une femme à Montreuil-sous-Bois, qui avait été sa maîtresse et qui possédait quelques sous.
Je reviens au récit, ou plutôt à la plaidoirie,
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par l'un des assassins, des circonstances atténuantes :
« L'un ferait le vol, pendant que l'autre entretiendrait la femme de conversations antérieures qui devaient attirer une grande attention de la femme Bassengeaud. Mais Gille, — qui avait peur de ne pas réussir, — sauta sur la malheureuse et là, Abadie, frappé do terreur, de fraj'eur, et tout troublé, lui appliqua un malheureux coup de couteau au ventre, puis un second sur la poitrine. Elle fut achevée par Gille. »
Dans l'amertume de la prison, Abadie se berce cependant de rêves et se prend à espérer :
« 11 attend le jour où on viendra le réveiller pour marcher à Téchafaud, ou pour lui dire que son pourvoi en grâce est accepté. Alors il travaillera, et de chef de bande, comme on le croyait, il deviendra chef d'atelier, car il ne demande qu'à vivre, pour pouvoir montrer à ses juges qu'il faut juger le cœur de l'homme, non juger un moment d'oubli. 11 ne demande qu'à voir cette nature qui lui sourit par la fenêtre de sa prison. Il est accompagné d'un agent de police, d'un surveillant, qui font tout ce qu'ils peuvent pour le distraire, d'un soldat de planton
dans sa cellule. Oh ! cela est triste et fait réfléchir, et corrige l'homme, tant dur qu'il soit, quand il voit, la nuit, une femme se dresser devant lui. Qui sait ? C'est le cadavre qui se redresse et ne disparaît que lorsque le meurtrier lui a promis de devenir meilleur. »
Abadie, ainsi pris par ces sentiments divers de remords et de vague confiance, ce condamné à mort âgé do dix-neuf ans, fait à tous une prière touchante dans sa naïveté :
« Prière,
« Il a recours au public pour adresser cette prière, il demande qu'on ne montre pas au doigt sa malheureuse famille. C'est la seule demande qu'il fait. Il espère qu'on l'exaucera, et dit merci d'avance à ceux qui aideront à la prière qu'il fait au dernier moment. »
A la fin de ses Mémoires, le jeune condamné, avec une solennité qui rappelle celle des anciens imprimeurs signant leur œuvre, met sur la couverture :
« Celui qui a fait cette histoire, qui est réelle, et cette conclusion, qui est écrite de tout son cœur, sur ce qui se passe quand on est dans cette situation, est Abadie lui-même.
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« 11 l'a écrite dans l'intention de faire cesser les nuits d'orgie, les vols qui sont la perte des jeunes gens, pour arrêter les mains armées qui sont suspendues au-dessus des victimes, pour que d autres n'aillent pas coucher dans la cellule des condamnés à mort. »
J'ai cité simplement Abadie autant que faire s'est pu, et, dans toute cette analyse, j'ai gardé du mieux ses expressions et ses phrases. En pareils cas, jamais la rhétorique de nous autres écrivains ne remplace un cri du cœur, une émotion vraie.
Un grand nombre de traits dans le récit d'Abadie sont saillants. Je n'ai pas voulu les marquer davantage. Changeront-ils un sombre dénouement ?