LES MÉMOIRES D^ABADIE
Figaro, 18 septembre 1879.
Au comte de Villiers de rile-Adara.
Ces mémoires, qui sûrement ne sont pas de M. Abadie, mon cher Villiers, on m'a accusé, — lorsquim grand journal, Figaro, les publia — de les avoir composés. X aurais écrit sur du papier atroce, sale, infect, maculé de tabac, empuanti encore par un frottement contre le cuir d'un vieux chapeau de l'honorable M. Deibler, notre bourreau national, une quinzaine de pages pleines de fautes d'orthographe ; j'aurais prétendu tenir ce manuscrit, d'une actualité palpitante, d'un lutteur de ma connaissance habitant la
jnême maison quun des gardiens de Gille et d'Abadie.
Toi qui traites avec tant d'ironie et de flegme les questions les plus effroyables, juge si j'ai pu me permettre, à l'âge d'Abadie — j'étais jeune dans le crime — une pareille plaisanterie autour d'un instrument social, qui doit être par-dessus tout respecté :
l'échafaud.
D'ailleurs, je ne portai point chance aux deux condamnés à mort ; leur peine fut commuée par l'implacable M. Grévy en une autre, plus longue et plus grave, les travaux forcés à perpétuité.
Un des deux condamnés à mort pour le crime de Montreuil, Emile Abadie, dit Bosiki du Trône, a écrit ses mémoires à la prison de la Roquette, en attendant l'échafaud. De ces mémoires, trois copies ont été faites, qui ont été remises, l'une à M. Macé, chef de la Sûreté, l'autre au procureur de la République. La troisième est tombée en nos mains, après avoir passé entre les mains de différentes personnes. Peu importe.
Ces mémoires sont curieux, pour emprunter une grande expression connue, comme document humain. Ils paraissent avoir été écrits en une nuit. Commencés le 6 septembre, ils ont été achevés le lendemain.
AUTOUR DE L'EGHAFAUD 281
Il y a un romancier naturaliste dans Abadie, cet assassin âgé de dix-nçuf ans. Il est né le 7 décembre 1859. Ses mémoires ont une préface et une conclusion. Ils sont intitulés : VHisloire d'un condamné à mort. Abadie y parle à la troisième personne.
Voici sans plus tarder, la préface, qui ne laisse pas d'être touchante:
« Cette histoire est faite par un pauvre prisonnier qui se recommande au lecteur, pour qu'il ne fasse pas attention au style de l'ouvrage. Il ne l'a faite que selon ses capacités qui ne sont pas très grandes, mais qui pourront, il l'espère, servirde retenue à ceux qui prennent de mauvais chemins, et, par ce moyen, éviter aux magistrats l'ennui de prononcer, pour condamnation, la peine de mort. »
Il est entendu que je ne reproduis pas l'orthographe d'Abadie. L'assassin dit qu'il a fait sa première communion en 1871, qu'il a été mis en apprentissage à l'âge de douze ans, mais qu'il n'est resté nulle part, pas plus chez son beau-frère que chez les autres.
Abadie écrit l'énumération de ses condamnations, puis il entre dans le détail. Il a rencontré
Gille sur le pont du Temple. Après être allés ensemble au théâtre de la Gaîté, Gille lui demanda à aller coucher avec lui. Depuis ce jour, ils demeurèrent ensemble, rue des Maronites, 31, à Ménilmontant. Ils travaillaient. Mais, au bout d'une quinzaine, ils se trouvèrent sans ouvrage. Tous deux se mirent à en chercher. Abadie fit la connaissance d'une jeune fille qui ne demandait qu'à suivre le premier venu pour avoir un domicile. Je cite Abadie :
« Ils firent vite connaissance, et il l'emmena coucher. Ce fut une jolie nuit d'orgie, mais ce fut son malheur aussi, car, le lendemain matin, en passant devant la porte du bureau de Thôtel, le maître de la maison lui dit de ne plus revenir coucher chez lui, et il lui défendit sa porte, quoi qu'il eût quinze jours d'avance. Ils furent sans domicile tous les soirs, et, pendant plusieurs jours, Gille et Abadie furent obligés, se trouvant sans domicile et sans travail, de commettre de petits vols pour vivre, ce qui les fit condamner à quatre mois de prison. »
Abadie met de l'ordre dans ses papiers. Il ajoute que ces quatre mois de prison sont déjà mentionnés plus haut, à la deuxième page.