M. LECONTE DE LISLE
Suivant la formule institutaire, « M. Leconte de Lisle, ayant été élu par rAcadémie française à la place vacante parla mort de M. Victor Hugo, y est venu prendre séance le jeudi 3L mars 1887. » Dès l'aube, à ce qu'il paraît, des individus attendaient aux diverses portes et gardaient le rang des invités, — une assemblée, à la queue leu-leu, de commissionnaires aux plaques de cuivre reluisant sur les vestes do gros velours, de valets de chambre sans livrée, reconnaissables à leur figure rasée, aux pardessus défraîchis sur le dos des maîtres. Aux extrémités, arrivés bien plus tard, de jeunes hommes en redingote, chapeau Eiffel, des étudiants sans doute ; deux ou trois prêtres, çà et là, et des gamins assis sur des
pliants. Pas d'autre distraction que de regarder les gardes de Paris, en culottes blanches, coiffés du casque à crinière, aller et venir, tandis que leurs chevaux attachés dans la cour, aux murs du palais, ont l'air de brouter les pavés. Enfin, à midi, une trentaine de petits soldats, tambour en tête, arrivent, conduits par un lieutenant. Tels sont, à ce qu'on m'a décrit, les incidents de la matinée.
Depuis la réception du P. Lacordaire, raconte M. Pingard, on n"a vu pareille affluence A partir de midi, tantôt des domestiques, tantôt des commissionnaires s'en vont ; des messieurs, des dames attendent où ils attendirent ; l'espace que tenait un rustre est occupé, par exemple, par une gracieuse jeune femme. A chaque instant s'arrêtent des voitures, ouvertes par des valets de pied ; la queue, à mesure désencanaillée, s'aristocratise de toilettes nouvelles, de chapeaux printaniers, de visages exquis.
A une heure, ouverture des portes ; et c'est une bousculade où s'endort la galanterie normale, où s'éveillent des curiosités. Combien de « belles et honestes » dames, seigneur Dumas, ont subi, en votre honneur, des pressions « de charretier ? » On se bouscule ; par d'étroits couloirs on pénètre
dans le sanctuaire ; on se reconnaît, et ce sont, de ci de là, de petits saluts gentils, discrets ; on regarde, dans la salle, les figures connues, M. et M"* Claretie, M. et M"* Henry Houssaye, Jeanne Avril, admirée de tous en son camail féminisé d'évêquo. M, Lockroy accompagnant Georges et Jeanne Hugo, M. et M™" Lipmann, M"*" Alexandre Dumas, M"" Ephrussi, toute jolie, délicate, un rêve de Henner, et, à côté du bureau de l'Académie, la silhouette du baron de Rothschild, de l'Institut. « 11 est moins bien que sa fille, » dit M. Campbell Clarke {Daily Telcgraph). Presque tout le Paris élégant, artistique, mondain se trouve là.
Deux heures sonnent. Derrière lo bureau, à travers la baie vitrée, on aperçoit la « tache » de pantalons rouges ; on entend un commandement de présenter les armes. L'Institut fait son entrée; d'abord M. Alexandre Dumas, souriant, dominateur, satisfait en son frac à palmes vertes. — C'est une invasion des gloires d'aujourd'hui. MM. Halôvy, Sardou, Coppée enjambent les bancs comme les collégiens et s'installent sur « la montagne, » où M. Meissonier, de Lilliput, avec sa longue barbe blanche en éventail, a des airs de Moïse en réduction. — M. Chevreul, soutenu par un autre vieillard, un jeune homme pour lui, arrive à son
siège et là, aussitôt, soutient, la main sous le menton, d'un bras accoudé au genou, sa tête ba~ jouante et centenaire. — M. Leconte de Lisle, très lorgné, chauve et glabre, l'œil clair, qui veut se faire affable, un monocle modernisant son masque d'augure romain, sourit de ci de là pardessus son pupitre de velours vert. Car tout est vert, le pupitre, les banquettes, les fauteuils, les tabourets, les fracs ; et pourquoi, à l'Institut tant de vert, couleur d'espérance, puisque c'en est la fin?
M. Alexandre Dumas, cheveux grisonnants ébouriffés, ayant comme une envolée de jeunesse, front large et haut, l'œil inspecteur, sûr de soi, les lèvres charnues qui gouaillent, préside, avec, à ses côtés, M. Camille Rousset et M. Camille Doucet, le chancelier et le secrétaire perpétuel ; un des deux —j'ignore lequel de ces deux hommes illustres — sous sa calotte noire a l'air d'un petit singe ratatiné, habillé d'une défroque.
Et M. Leconte de Lisle sourit toujours, d'un sourire ironique, hautain, dédaigneux de tout autant que désabusé — heureux pourtant par quelques nuances — entre ses parrains en habit vert, M. Taine et Lui, toujours Lui, M. de Lesseps qui, avec ses moustaches cirées, sous son
bicorne, a l'air d'un brave et indulgent garde champêtre.
« La parole est à M. Leconte de Lisle, » prononce M. Alexandre Dumas.
Debout, il a l'air d'un prêtre, d'un augure, le traducteur d'Homère, d'Hésiode, de Théocrite, de Bion, Moskhos, Tyrtée, de Sophocle, d'Eschyle, le poète de cette superbe et parfaite trilogie : Poèmes antiques, Poèmes tragiques. Poèmes barbares. D'une voix lente, grave, solennelle, sombre, incomprise, il lit son discours ; dans son coin, M. Sarcey le lit pour son compte, ce qui est la meilleure façon d'entendre M. Leconte de I isle, monotone.
Sa harangue a été ce que prévoyait M. Anatole France ; elle a rappelé « une de ces vies des saints écrites en latin par les grands abbés du onzième siècle, dans un absolu mépris des choses temporelles et transitoires et dans l'unique souci de l'orthodoxie. * Il y a de hautes pensées çà et là ; il semblerait pourtant que le poète — c'est au moins le plus admirable artiste en vers, un éblouissant forgeron — a trop insisté, comme en un devoir d'écolier, sur chacun des ouvrages de son maître. H a analysé tour à tour ces chefs-
d'œuvre : les Orientales, Hernani, Notre-Dame, les Burgraves, les Châtiments, la Légende des siècles, les Contemplations, les Misérables, les Chansons des rites et des bois, V Homme qui rit, Torquemada. J'en passe, et des pires. Quandoque, bonus dormitat Homerus. M. Leconte de Lisle a évoqué les pages qu'on est presque fatigué d'admirer.
Il ne le prend pas d'assez haut, comme le public aurait pu l'espérer d'un disciple, maître luimême, honorant un maître suprême. 11 aurait dû, d'un coup hardi, s'élever au-dessus d'une bibliographie, d'un commentaire et, comme le condor qu'il a si magnifiquement décrit — car ce croyant à la vanité de tout, sauf d'un beau vers, excelle à voir dans l'histoire, dans la nature, et à les rendre visibles, surtout les couleurs et les attitudes — planer au-dessus du tas prodigieux des chefs-d'œuvre de Victor Hugo :
Il s'enlève en fouettant l'àprc neige des Andes ; Dans un cri rauquc il monte où n'atteint pas le vent Et loin du globe noir, loin de l'astre vivant, 11 « va » dans l'air glacé, les ailes toutes grandes.
Comme les grands oiseaux, habitués aux infinis espaces, M. Leconte de Lisle, obligé de marcher, de volailler dans la cage d'Hugo, n'a pas donné, ainsi qu'en tels de ses rares poèmes, une impression de vertige et d'épouvante.
PUISE 1)K Si:ANCE 363
Il a dit la messe d'un doyen de paroisse.
C'est le tour de M. Alexandre Dumas; aussitôt commence son succès, son triomphe de diseur ; aussitôt il fait applaudir sa verve maligne. Il a seulement trop longuement cité des pièces connues de poètes archicélèbres ; il suffisait de lire les premiers vers. Sans compter que M. Dumas calomnie les poètes; sa parole coupée, bonne pour détacher les « mots » en valeur, n'a pas assez d'amplitude harmonieuse.
A part cela, de la philosophie ayant foi dans les destinées humaines, un esprit vaste et souple, une alerte et pénétrante causerie.
L'intérêt de la séance était dans la critique attendue de Victor Hugo et dans la notoriété des combattants. Qui l'eût dit, il y a deux ans, le jour de la mort du Père des littératures de ce siècle ? En pleine Académie, il est spirituel de « blaguer » le Vieux. Alexandre le Grand mort, ses généraux se disputèrent le partage de l'empire ; ainsi aujourd'hui pour Victor Hugo, et Alexandre Dumas n'oublie point d'en capter une grosse part pour son père, c'est-à-dire pour lui-même : « Ils ont tenté la même révolution dramatique, l'au-
leur d'Henri III un peu plus lot que l'auteur à'Hernani. » Malheureusement pour la théorie de M. Dumas, les deux drames ne pèsent pas également dans les intelligences.
Un de mes confrères disait hier : « Pourquoi certaines réflexions que j'avais lues avec plaisir dans des articles de critique m'ont-elles choqué si vivement sous la forme nouvelle que leur a donnée Alexandre Dumas? Est-ce parce que je me fais une trop haute idée de l'Académie et des académiciens?» En effet, les restrictions développées, avec tant d'autorité, par M. Dumas, à l'Institut, et récemment, avec un certain bruit, par un universitaire buissonnierne sont pas nouvelles., Cet hiver, en novembre, à la suite d'une conversation, j'offris à M. Alexandre Dumas un de mes romans, histoire d'amour : le Cœur. Le maître, en retour, me fit l'honneur de m'adresser son premier chef-d'œuvre : la Dame aux Camélias. La lettre qui accompagnait cet envoi disait: «J'ai reçu votre livre que j'emporte à la campagne où je vais passer trois ou quatre jours. »
Dans la préface de ce roman, il y a : « Victor Hugo, trop égoïste, n'a pas su être amoureux ; avec son art prodigieux, il n'a pu qu'en donner
rillusion. » Qu'on rapproche cette phrase du discours d'hier : « Le féminin qui remplira la vie de Musset et qui l'inspirera si magnifiquement laisse Victor Hugo indifférent. Nombre de pièces où l'absence de date peut passer pour une confidence au lecteur, ne sonnent dans leur forme éclatante, que comme des pièces d'or jetées par une main qui ne compte pas dans l'aumônière d'une belle quêteuse. Le cœur n'y est pour rien. » C'est plaisir de retrouver sa pensée en cette forme à la fois précise et imagée.
Mais qu'on me permette de citer encore un développement de cette préface :
« Hugo nous étonne ; il ne nous fait pas pleurer. Il est impossible de ne pas l'admirer ; il est très explicable qu'on ne l'aime pas. Le splendide poète a la sérénité olympienne; c'est sa gloire et c'est le défaut à cause duquel il sera loin de rester tout entier. Il fut un impassible...
« Non, il n'a pas aimé. Ego, Hugo. En dehors de ses vers, sa femme, qui, toute sa vie d'épouse, vit une autre femme à côté de son mari, en fut la preuve très douce et très attendrissante. Et cette maîtresse même, la compagne de longues années d'exil, s'en est allée seule. Hugo n'a pas daigné accompagner jusqu'au seuil de sa porte celle qui,
après lai avoir donné plus de la moitié d'un siècle de baisers, partait avant lui pour le cimetière...
« Hugo ne fut pas un artiste, pas un homme ; c'était une force. Il chantait comme l'Océan fait du bruit... Un prodige, l'ancien, une brute, une espèce de Titan de la pensée. »
C'est ce que répète Dumas, lorsqu'il parle, à propos de Victor Hugo, « de ces fatalités originelles, par moments monstrueuses, dont quelques physiologistes se sont autorisés pour soutenir que le génie était une forme resplendissante de. la folie. » EgOj Hugo ; c'est encore ce. qu'a dit Dumas, avec plus d'éloquence, plus d'exagération et moins de justesse : « Il a répudié la monarchie et le catholicisme parce que dans ces deux formes sociale et religieuse de l'État il aurait toujours eu inévitablement quelqu'un au-dessus de lui. Il eût accepté la monarchie s'il avait pu arriver à être roi ; il eût persévéré dans le catholicisme s'il avait pu arriver à être pape, à réunir en lui le pape et l'empereur, ces deux moitiés de Dieu. » Voilà un réquisitoire.
Tout cela est bien, tout ce que M. Alexandre
l'IlISK DE SÉANCE 367
Dumas disait hier en l'ironie vivante de ce discours merveilleux, si en dehors des banalités académiques. Certes, tout cela est évident comme Taurore, quand le soleil se lève ; oui, mais sans doute rien n'est vrai que relativement — lorsque la voix du critique n'a pas trop de sonorité, de clameur autoritaire — rien n'est absolu, si ce n'est la beauté impérissable des chefs-d'œuvre, éclatants comme le jour que même les aveugles sentent sur leurs paupières closes ou leurs prunelles mortes.
Sinon, pourquoi donc plusieurs éprouvaient un malaise et comme une sorte de mélancolie, entendant ces pensées, qui cependant leur étaient personnelles — ce chant des soldats gaulois derrière le char de triomphe de César — sur les lèvres de M. Alexandre Dumas, au nom de l'Académie française ?
« Le génie demeure, » comme a dit M. Leconte de Lisle ; sans cela, ce serait trop triste, cet « éreintement, •> sous le dôme de l'Institut, par la bouche d'un des plus originaux écrivains de la seconde moitié du siècle, devant une société d'élite composée de ce que Paris compte d'adorable ou d'illustre et en présence de la famille du poète, — deux ans après l'apothéose, qui, pour les funérailles, se déroula dans Paris en deuil.
ses réverbères allumés en plein jour, entourés de crêpe noir, de l'Arc de Triomphe, aussi couvert d'un voile, jusqu'au Panthéon, dans les avenues, les boulevards, les rues emplies d'une foule en émoi, comme si le soleil disparaissait.