DE L ACADEMIE FRANÇAISE
18 mars 1887.
Vraiment délicieuse, spirituelle, Tidée du drame lyrique, Prostrpine, dont M. Auguste Vacquerio est l'auteur original, en les deux acceptations du mot 1 Bien plaisante, hors du banal, sa fantaisie, brodée tout au long de belle musique par M. Saint- Saëns — cinq sens, mais pas d'âme — avec une habileté infinie, une science consommée ! Renzo dit à son ami Sabatino qui lui demande la main de sa sœur Angiola :
Les cœurs les mieux conduits font leur petit écart Vers la débauche immoudc, et je trouve plus sage Qu'ils le fasseut avant qu'après le mariage.
Doue, tu n'auras ma sœur que quand je te verrai
Saturé de dûbauche et de débauche outi'é.
Tu ne tarderas pas, j'en crois ton âme saine»
A sentir le dégoût de cette vie obscène^
A quitter pour toujours ces plaisirs salissants, A fuir cette gamelle où boivent les passants. Tous ces museaux usés, fardés, pleins do la boue D'un tas de vieux baisers, font valoir une joue Fraîche et rosée ainsi que celle de ma sœur. Et je ne connais pas de meilleur professeur De vertu, de devoir, de foyer domestique, D'ordre et de chasteté qu'une fille publique.
La fille à connaître, c'est Proserpine ; mais elle aime Sabatino, à qui elle voudrait se donner, non comme « universelle » mais comme amante. Il lui a offert de l'argent ; elle prend, à l'heure un sacripant pittoresque, Squarocca, de la famille de don César, de Saltabaldil, de Tragaldabas, Grip, Minotoro. — Sans doute, c'est l'éternelle réhabilitation de la courtisane par l'amour. Manon, Ninon, Marguerite, Proserpine se purifient par la tendresse ; si le procédé n'est pas neuf, il prête à des développements charmeurs.
Vacquerie, lui, a tiré du lieu commun des variations admirables, d'artistiques et fantasques antithèses, des paradoxes étourdissants de verve et presque de vérité ; avec les couleurs les plus chaudes, en un dessin à lui, il a silhouetté ce ruffian joyeux, épiquement drôle, Squarocca. Les vers, ouvrés par un maître virtuose, sont pédestres à la fois et lyriques ; tour à tour familiers ou grandioses, ils ont l'allure verbale et l'envolée éperdue.
A la première, hier soir, dans la loge de M"^ ***, un académicien, un poète philosophe, après avoir cité quelques vers de Vacquerie éveillés dans sa lïîémoire — songeant à l'œuvre considérable accomplie, œuvre où ce bijou romantique, Pvqscrpine, n'est qu'un caprice, qu'une bluette — disait :
— C'est dommage qu'il ne semble pas en avoir l'ambition ! Il mérite d'être des nôtres.
En effet, à un double titre.
M. Hervé est de l'Académie ; on a été unanime, dans les journaux de toute opinion, pour applaudir à ce choix. Personne n'a voulu voir en cet honneur une sorte de récompense accordée par le duc d'Aumale et ses amis à une longue fidélité aux d'Orléans ; on a seulement considéré que les Quarante accueillaient un journaliste, et, dans l'armée des gazetiers, soldats de la plume toujours en campagne, chacun s'est senti honoré. M, Hervé, dont les pages claires, nettes, mais sèches, sont un peu fugaces, représente à l'Académie le journalisme quotidien que chaque lendemain, au vent nouveau, emporte dans l'oubli.
Certes, Vacquerie est un journaliste, lui qui, depuis quarante ans, combat un autre combat que
M. Hervé, et avec un talent différent. Sa polémique imagée, précise, serrée, soudain, par un mot d'artiste, une phrase truculente, fine et sonore, rappelle le très habile, très inspiré artisan de vers; ce journaliste spirituel se montre tout à coup et souvent poète lyrique. Poète, il le reste, quoiqu'il entreprenne ; c'est pourquoi, dans les besognes les plus hâtives, au milieu de ses articles quotidiens, tel morceau éclate, comme un lambeau de pourpre ; et même, du commencement à la fin, parfois telles causeries sont dignes, en des livres durables, des meilleurs écrivains, de suggestifs penseurs.
Trois recueils gardent un petit nombre de ces pages volantes et les sauvent de l'oubli : Profils et grimaces, les Miettes de rhistoire, Aujourd'hui et demain. Il y a, par exemple, dans le premier volume, les chapitres les plus nobles, étonnants d'idée, aveuglants de couleur, sur Pascal^ Cervantes, Diderot, Victor Hugo.
Voilà de la critique un tantinet plus haute que celle de certains professeurs échappés de l'Ecole normale. En dissertations pédantes, où, de ci de là. ils s'essayent à un tour léger, désinvolte, d'un parisianisme alerte, ils commentent un auteur ; ils se fatiguent et fatiguent autrui à l'expliquer,
sans jamais développer une iJée à eux, une toute petite idée ; elle prouverait qu'ils ne sont pas complètement eunuques et qu'ils peuvent entrer, ne fût-ce que sur le seuil, dans les sérails dont ils nient ou célèbrent les beautés. — Auguste Vacquerie est de ces mâles qui regardent les œuvres des artistes qu'ils critiquent comme, encore, des motifs de penser à leur tour.
Récemment, lors des fêtes organisées au profit des inondés du Midi, la presse, d'un commun accord, choisit Auguste Vacquerie pour présider le Comité. Elles ont donné aux malheureux plus d'un demi-million. Mais il ne s'agit point ici de ce résultat ; je veux seulement souligner un hommage rendu autant à l'indépendance d'un journaliste, à la fierté, à la dignité de toute sa vie qu'à son talent.
Vacquerie, on le sait, n'est pas qu'un polémiste.
Auteur dramatique, il a eu, au théâtre, un insuccès qui lui compte comme un triomphe, Trarjaldabas, et des succès durables. J'ai publié une esquisse de Vacquerie, dans un volume de critique documentaire : le Massacre. Tout le monde n'y est pas massacré ; Vacquerie, par exemple. Je ne puis recommencer cette petite étude ; mais il
suffît de rappeler les titres de quelques pièces: les Funérailles de llionneur, Jean Baudry, le Fils, Formosa. Une d'elles, Jean Baiidrij, est au répertoire de la Comédie -Française. — Quanta cette comédie extraordinaire, inouïe, Tragaldabas, Vacquerie a créé là un type à sa marque ; pour éternellement, ce personnage excessif, tonitruant, gourmand, fanfaron, lâche, un drôle bien caractéristique, existe dans la littérature, dans ce pays de nuées et de soleil où Prométhée injurie les dieux, où don Juan courtise la Vierge, où Tartuffe s'insinue, le Cid aime et bataille, Phèdre se meurt d'amour, où Robert Macaire, — fils d'aucun grand écrivain, n'ayant pas une forme littéraire immortelle, bâtard qui n'est qu'une ombre, un souvenir de grand comédien, — s'agite, maintenant héros de pantomime, et lâche de <■< refaire » la postérité.
Proserpine, le libre drame^ qui, hier, a tenté M. Camille Saint-Saëns, est extrait d'un volume de vers, pas encore assez célèbre, selon sa valeur : Mes premières années de Paris. Hugo a marqué son empreinte sar ce livre, comme, d'ailleurs, sur nombre d'autres dans ce siècle. Musset, Baudelaire, Leconte de Liste, Coppée,Sull3^-Prudhomme, Mallarmé, Banville, Verlaine, pour ne parler que
M. AUGUSTE VAGQUERIE 353
des poètes, si particulière que soit leur inspiration, ne relèvent-ils pas du Maître des maîtres ? Je ne veux reproduire que ces vers adressés à Paul Meurice, dédicace très simple et d'une amitié émouvante :
Je ue te donne pas ce livre, il t'appartient.
Cest mou vertige au bord de la ville où tout vient ;
C'est ce qu'a fait de moi Paris, c'est ma croissance ;
C'est tout le tourbillon de mon adolescence.
Mon travail, mon amour, ma colère, ma foi ;
C'est moi : Ta vois donc bien que ce livre esta toi.
Et, après cette inscription liminaire, c'est à chaque page, ainsi qu'un champ de fleurs éclatantes ; non de fleurs artificielles, pensées bizarres, fleurs du mal poussées en des serres, à des températures surchaufl'ées ; corolles prestigieuses comme des vices qui aussi m'attirent ; — c'est un champ de bleuets, de coquelicots, dont l'azur et la pourpre, au moindre souffle, ondoient sous le soleil.
A rinstitut, ce grand romantique, ce batailleur, ce victorieux des anciennes révolutions littéraires, comme disait l'académicien à M"» ***, l'idée est si juste qu'on s'étonnera de n'y avoir pas encore songé. —Quel que soit notre idéal littéraire, tous, plus ou moins, en ce siècle, parmi les écri-
vains et les artistes, ont subi ou subissent l'influence de Hugo. Même Zola, pour ne pas dire : surtout lui.
Il me souvient de m'être rencontré avec le chef de l'école « naturaliste », quelques jours après la publication de son magnifique roman : Au bonheur des dames. J'exprimai à M. Zola la vive impression produite sur mon esprit par la lecture de son œuvre ; je le félicitai de ces descriptions, les jours d'exposition, de grande vente. « Le sujet de ce poème en prose, ce n'est plus l'idylle d'Octave Mouret et de Denise, mais ce monument qui se dresse, avec ses charpentes de fer, au milieu de Paris, qui tue les autres magasins, absorbe les menus et moyens commerces, » L'écrivain interrompit, avouant ainsi une ambition, une rivalité, une hantise :
— Oui, je crois que j'ai fait ma « Notre-Dame ».
Zola tient de Hugo ; il a le romantisme dans le sang. Si je le cite c'est parce qu'il semble représenter pour la foule une évolution contraire. Et parler de lui dispense ainsi de parler d'autres.
Quelle que soit l'expression d'art, très exacte, mais cependant poétique, de la nature et de son mystère que nous puissions voir ou seulement
entrevoir, les jeunes n'acceptent pas pour chefs d'idées les aînés glorieux, romantiques, ou naturalistes, c'est-à-dire de transition.
Il faut le souhaiter seulement.
Que les nouveaux venus gagnent dans les contrées de rêve qu'ils devinent des roj'aumes pareils à ceux que leurs anciens ont conquis et dont ils ont fait, depuis cinquante ans, la nourriture intellectuelle du monde. « La moitié de ce siècle, a dit M. Nisard, est déjà plus de la moitié d'un grand siècle. » A tous ceux qui à des degrés divers, sont grands dans leur « partie » on peut et on doit tirer son chapeau.