‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 2 sur 42 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

sua LA POSSIBILITÉ d'OKK BÉ>'ÉLATI0N surnatureué*

Monsieur ,

Dans la cause du souverain , qui est celle de Tc'tat , tout sujet est né soldat; lorsque la religion est en pe'ril , tout chrétien est obligé de rendre témoignage de sa foi ' ; quand l'honneur d'un corps est attaqué, chacun de ses membres est en droit de venger sa réputation. 11 semble que vous n'ayez pris la plume que pour outrager le christianisme , le gouvernement , le clergé ; de si puissants intérêts ne peuvent être abandonnés sans crime. Lors même que vous feignez de vouloir seulement vous défendre , vous attaquez tout le genre humain; se pourroit-il faire que personne ne se crût assez fort pour repousser des traits lancés au hasard? Persuadé que vous êtes fait pour dire au public des vérités dures , vous ne devriez pas être surpris si quelqu'un , par reconnoissance , prenoit enfin la liberté de vous dire les vôtres.

Quelle prise ne donnez-vous pas à la satire, par le récit burlesque de vos aventures, de ce que vous appelez la bizarrerie de votre destinée 2? Cette bizarrerie. Monsieur, n'est une énigme que pour vous; et vous pourriez en trouver l'explication en vous-même, pour peu que vous voulussiez vous examiner avec impartialité. Dans vos divers

» t. Petr. , c. 3 , T. i5. — a Lellrc à M. l'arehevcque de Paris, page i.

oiivra^^es il y a ordlnairemcii t un peu de bien et beaucoup «lo mal, quelques vérités et beaucoup d'erreurs, tout cela rcvrtu (les plus brillantes couleurs; il n'est donc pas étonnant quevous ayez eu des admirateurs et des ennemis, des partisans et des censeurs, des prospérités et des revers. Depuis environ vingt siècles que la place de Diogcne étoit vacante, vous vous êtes présenté pour lui succéder; qui eût osé vous disputer ce privilège? comme lui , vous afficlicz le mépris pour les bommes, la bainc contre leurs lois, leurs sentiments, leurs usages; comme lui, sous un extérieur de modestie, vous laissez apercevoir un fonds d'orgueil et de malignité; comme lui, vous affectez une pauvreté fastueuse. JNe poussons pas plus loin le parallèle. Est-ce donc une merveille que vous ayez été rechercbé à la cour? l'homme que vous copiez amusa quelques moments le loisir d'Alexandre. La curiosité, il est vrai, est un mouvement aussi peu durable qu'il est vif quelquefois; c'est aussi, à le bien prendre, tout ce que mérite la singularité.

Mais, Monsieur, supprimons les personnalités. Si je commence par des reproches qui peuvent vous paroître offensants, c'est contre mon inclination, et uniquement pour vous montrer qu'il ne seroit pas difficile de vous répondre sur le ton indécent que vous avez pris. A Dieu ne plaise que j'imite votre exemple; je voudrois, pour l'honneur des lettres, pour votre propre gloire, que vous ne l'eussiez jamais donné. Un style aigre, mordant, passionné, peut convenir à ceux qui attaquent la religion ; ils ne sont pas scrupuleux sur le choix des armes: on ne le pardonneroit point à ceux qui la défendent. Nous sommes égaîcmenL redevables aux plus sages et à ceux qui le sont le moins ' . C'est en soutïrant et en plaignant ceux-ci qu'il faut essayer de les guérir. Je rends justice à vos talents, je respecte les vertus morales dont vous faites profession, j'applaudis au zèle que vous faites paroître pour les grandes vérités de la reli-

« Sapientibus et insifAentibusdebitor sum, Rom. i , il^.

RKFl'TK PAR Lri-^lî.'vir,. 3

glon iiatiiicllc, je vous passe les saillies de votre humeur; mais je ne dois aucun ménagement à vos opinions. Vous me pcrmellrcz d'en démontrer la fausseté et les pernicieuses conséquences, avec toute la force dont je puis être capable.

Malheureusement vous n'avez pas en mol un adversaire fort redoutable , c'est pour la première fols que j'ose entrer en lice. Je suis peut-être un de ces cuistres en petit collet, un de ces chélifs habitues de paroisse que vous traitez si mal. Mais les qualités sont étrangères au sujet qui va nous occuper. Fusslez-vous cent fois plus grand , et moi cent fols plus petit, vous pourriez par hasard avoir tort, tandis que j'aurols raison. Sans avoir autant d'esprit que vous, on peut en avoir assez pour vous faire voir que vous vous trompez. INon, Monsieur, je ne possède point le talent dangereux d'éblouir les lecteurs, de déguiser le faux sous les apparences du vrai ; je n'ai point ce style brillant, nerveux, tranchant, qui vous distingue, ni cette intrépidité qiii vous fait envisager de sang-froid les conséquences absurdes de vos principes: je n'ai pour moi que la raison et la vérité ; si elles triomphent par une plume aussi peu aguerrie que la mienne, elles en auront tout l'honneur.

Pour entrer en matière , commençons par nous tracer un plan suivi des questions que nous avons à traiter, et qui seront l'objet d'autant de lettres. Nous examinerons dans la première ce que Dieu peut ou ne peut pas nous révéler, ou, si vous voulez, la possibilité d'une révélation surnaturelle; dans la seconde, la nécessité; dans la troisième, nous en verrons l'existence et les preuves; dans la quatrième , nous chercherons quelle est la vole par laquelle Dieu veut nous la faire connoître , c'est l'autorité de l'Eglise; dans la cinquième, jusqu'où s'étend cette autorité , et quelle doit être la tolérance en matière de religion ; nous parlerons dans la sixième des abus réels ou supposés que l'on impute à la révélation ; nous discuterons dans la septième deux dogmes particuliers que vous avez révoqués en 4oute , la création et la chute de l'homme ; dans la hui-^

4 l.E DKISMF.

ticme, nous ferons quelques rcdexlons sur la manière d'io' struire et sur le plan d'éducation que vous proposez ; dans la neuvième, sur I accord du cluislianlsnie avec la saine politique; d;ins la dixième, sur votre apologie et sur les accusations formées contre vous ; enfin , vos Lettres écrites de la Montagne seront le sujet de la onzième et de la douzième.

Je me propose de ne laisser aucune difficulté sans réponse; mais vous me dispenserez, s'il vous plaît, de vous suivre exactement dans vos écarts; ils sont ordinaires aux grands génies; en marchant ils regardent à droite et à gauche, et cela est quelquefois cause qu'ils ne voient plus devant eux; pour moi qui crains de m'égarer, je m'assujétis à une route certaine, et je tâche de rétablir l'ordre dans une matière où vous avez mis beaucoup de confusion.

Examinons d'abord le principe sur lequel porte tout votre système de religion , qui est la base de tous vos raisonnements, que supposent toujours les incrédules, et qu'ils n'ont jamais prouvé. Ce principe est, que Dieu ne peut nous prescrire d'autre religion que celle dont notre raison nous démontre les dogmes , qu'il ne peut nous enseigner une doctrine qui nous paroît absurde et contradictoire. Le Dieu que f adore , dites-vous, n'est point un Dieu de ténèbres., il ne m'a point doué d'un entendement pour m' en interdire l'usage; me dire de soumettre ma raison, c'est outrager son auteur'^. Je croirais plutôt à la magie , ajoutezvous fièrement, que de reconnaître la voix de Dieu dans des leçons contre la raison-, \ous ne seriez pas le premier qui auroit cru à la magie sans croire en Dieu; mais ce n'est pas de quoi il s'agit. Enfin vous déclarez nettement qu'il y a des mystères qu'il est impossible de croire 3.

Votre axiome fondamental est cette proposition : Dieu

» Emile ,iotne 3 , p. iSg. — 3 Letlr« , p. io6, — 3 Emile, tome a, p. 3aa*

ne peut nous révéler, et nous ne pouvons croire que ce gui est démontré vrai. Toute votre lettre à M. l'archevêque de Paris, toute la profession de foi du vicaire savoyard, dont cette lettre est Tapolojçie, ne consistent qu'à développer les conséquences de ce faux principe : une courte analyse convaincra le lecteur de ce fait qu'il est essentiel d'établir.

Dieu ne peut nous révéler, et nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai : comme la doctrine catholique sur la chute de l'homme et le péché originel effarouche votre raison, vous l'avez rejetée pour lui substituer ce dogme fondamental : Que l'homme est un être naturellement bon , aimant la justice et F ordre , et qu'il n'y a point de perversité originelle dans le cœur humain. C'est sur cette maxime que vous avez bâti votre nouveau plan d'éducation ; et vous le déclarez ainsi dans votre Lettre, pag. i5 et suivantes.

Nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Un enfant n'étant pas encore capable de comprendre les démonstrations sur lesquelles sont appuyés la croyance d'un Dieu, d'une vie à venir, et les principes des mœurs, vous avez conclu que l'on ne devoit en pailer aux enfants que dans un âge avancé, lorsque le jugement est développé et la raison formée ; que l'éducation contraire qu'on leur donne , est vicieuse; qu'il la faut changer, et suivre celle que vous proposez. Emile, tome i, page 179; tome 2, page 82 1. Lettre, pag, 25 et suivantes.

Nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Or la création proprement dite , loin d'être démontrée , est inconcevable et sujette à des difficultés infinies; aussi avczvous travaillé à nous en faire douter. Emile, tome 3, page 86. Lettre, pag. 45 et suivantes.

Nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Conséquemment vous déclarez , dans votre profession de foi , que vous êtes chrétien selon l'Evangile, mais sans tourmenter votre raison sur ce qui vous y paroît obscur ; que vous prenez l'Ecriture et la raison pour les règles de votre croyance. Vous soutenez que la foi des mystères est une

6 LK DKISME

hypocrisie, que toutes les relijçlons qui se disent révélées,

ont fait beaucoup de mal à l'humanité. Lettre , pag. fîg et

suivantes.

Nous ne sommes obliges de croire (jnc ce qui est démontré rrai. Par conséquent, il y a de l'injustice à obliger quelqu'un à croire ce qui ne lui est point démontré, et à professer telle religion plutôt qu'une autre : tout homme est en droit de penser, de dire, d'écrire sur la religion tout ce qui lui paroît vrai. De là vous invectivez contre l'intolérance , vous proposez un traité de paix entre les peuples de différentes religions; vous demandez surtout que les calvinistes soient tolérés en France. Emile , tome 3, page 172. Lettre, pag. 78 et suiv.

Dieu ne peut jwus réi'éler, et nous ne devons croire que ce qui est démontré vrai. Donc c'est par l'examen de la doctrine que nous devons nous assurer si elle est révélée ; dès qu'elle paroît choquer la raison , nous ne sommes pas obligés de la croire. Les missions extraordinaires, les miracles peuvent ^tre des impostures; il n'y a d'autres preuves certaines de la divinité de l'Evangile, que la pureté et la sublimité de sa morale , la sainteté et la sagesse de son auteur. Emile, tom. 3, p. i3o et suiv. Lettre, p, 98 et suiv.

Dieu ne peut nous révéler, et nous ne datons croire que ce qui est démontré vrai. Une autorité visible pour nous enseigner, est donc fort inutile; celle de l'Eglise n'est prouvée que par des sophismes et des suppositions ; le peuple I) est pas en état d'examiner ces preuves; dans toutes les religions, il est obligé de s'en rapporter à ceux qui l'instruisent. Emile, tome 3, page i52. Lettre, page 122 et suiv.

Vous le voyez. Monsieur, partout vous faites de cet axiome la base de vos raisonnements ; c'est donc à en démontrer la fausseté , dans le sens que vous lui donnez , que je dois principalement m'attacher. Ce fondement une fois détruit , l'édifice bizarre de vos idées s'écroulera de luimême , et ne fera que jeter un peu de poussière aux yeux du lecteur. Pour le réfuter, il faut y opposer d'abord votre

propre déclaration , et vous faire voir que , selon la méthode familière à nos adversaires , vous bâtissez toujours d'une main , tandis que vous détruisez de l'autre.

Après avoir reconnu que les notions que nous avons de l'intelligence, de la puissance, de la bonté, de la justice de Dieu , sont très-obscures et très-imparfaites, vous ajoutez : Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées^ c'est par le bon usage de ma raison; mais je les ajfirme sans les comprendre ; et dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire , Dieu est ainsi , je le sens , je me le prouve ^ je n'en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi ^.

Il y aura une petite observation à faire sur une de vos expressions, mais il n'en est pas encore temps.

Enfin, continuez-vous, plus je m'ejjbrce de contempler son essence infiinie , moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois , plus je l'adore. Je m'humilie, et je lui dis : Etre des Etres , je suis parce que tu es , c'est m' élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usase de ma raison est de s'anéantir devant toi.

Rapprochons, je vous prie, cette confession si humble et si édifiante de ce que vous avez dit ailleurs , et essayez , si vous pouvez, de vous concilier avec vous-même. D'un côté Dieu est enveloppé d'épaisses ténèbres : son ouvrage se montre, mais l'ouvrier se cachet. Il se dérobe également à mes sens et à mon entendement^. Je n'ai de ses attributs aucune idée absolue, je les affirme sans les comprendre ; plus je contemple son essence, moins je la conçois. D'un autre côté , le Dieu que f adore n'est point un Dieu de ténèbres. Tantôt , me dire de soumettre ma raison , c'est outrager son auteur : ici , le plus digne usage de ma raison est de s'a* néantir devant lui.

« Emile , tome 3, p. 83. Lettre, p. 54- — ' Ibid. t. 3 , p. 214. — ' Ibid. tome 3, p. 59.

8 LE DKISME

Decîdez-nous, Monsieur : auquel devons-nous croire, à votre confession ou à votre desaveu? A la première, sans doute. Elle est conforme au langage de l'Ecriture qui appelle le Dieu d'Israël, un Dieu cache, un Dieu qui se tient dans une obscurité redoutable ^ .VA\e. est réfléchie et appuyée sur un examen profond des attributs de Dieu. Ce que vous avez dit contre cette saine doctrine, vous est sûrement échappe dans des moments de distraction : il est fâcheux que vous y soyez si souvent retombe.

De ce témoignage éclatant que vous rendez à la gloire de Dieu , l'on peut tirer un raisonnement fort simple. Selon vous et selon la vérité , nous ne pouvons comprendre les attributs de Dieu; il nous les a cependant révèles, l'Ecriture sainte les publie , les célèbre en mille endroits, et jamais les hommes n'en ont eu une juste idée que depuis que Dieu les a révélés. Dieu peut donc nous révéler ce que nous ne pouvons pas comprendre. 11 y a même plusieurs de ses attributs qu'il nous paroît impossible de concilier ensemble , et qui nous semblent contradictoires : par exemple, la liberté de Dieu avec son immutabilité, son unité parfaite ^ et son immensité, sa bonté infinie et sa justice : Dieu nous les a cependant révélés; c'est l'Ecriture qui nous en a instruits ; et sur ces objets , les philosophes n'ont fait que bégayer : Dieu peut donc nous révéler ce qui paroît contradictoire, ce qui révolte notre raison.

Ainsi, Monsieur, pour sentir le foible de vos opinions, il suffit de vous rapprocher de vous-même; c'est la méthode que je suivrai constamment. Je prendrai donc souvent la liberté de vous opposer votre propre autorité , il n'en est point de plus respectable à vos yeux.

Ce n'est pas assez de détruire votre principe par votre propre témoignage , il faut encore l'examiner en luimême, et démontrer la proposition contradictoire : Dieu peut nous révéler et nous obliger à croire des dogmes que nous

» Isaïe , c. 45. i5 ; Psaume 17 , la. — a Les tliéologiens l'appellent simplicité; elle exclut de Dieu toute espèce de composition; mai* ce terme n'est pa» usité e« çc seiw dani notre langue.

REFUTÉ PAR LUI-MKME. q

ne contevons pas et qui nous paroissent absurdes. Je vous demande pardon , si j'emploie dans une lettre les raisonnements serres et concis, qui semblent ne convenir qu'aux disputes d'école. 11 ne m'est point donne comme à vous d'embellir les matières les plus abstraites , de répandre les grâces sur les discussions épineuses. Ami sincère de la vérité, vous ne la goûterez pas moins sous un air simple et négligé. Puisque vous argumentez quelquefois, il m'est permis de le faire à mon tour.

Dieu étant infini , et moi borné, je ne puis comprendre tous ses attributs et leurs rapports , tous ses ouvrages et leur nature , tous ses décrets et leurs motifs : ou , si vous voulez, je ne puis concevoir toutce qu'il est, ni comment il est ; tout ce qu'il a fait , ni comment il Ta fait ; tout ce qu'il veut , ni pourquoi il le veut : c'est votre confession même. Donc si Dieu juge à propos de m'apprendre quelque chose sur ses perfections , sur ses œuvres , sur ses volontés; refuser de le croire , parce que je ne le comprends pas , parce que cela contredit mes idées» , c'est choquer de front la raison et le bon sens.

La supposition est impossible, direz-vous; que pourriezvous dire autre chose? Dieu ne peut pas m'enseigner sur son être, sur ses opérations, sur ses décrets, ce que je ne puis concevoir, ce qui révolte ma raison. Dieu ne le peut pas? J'oublie pour un moment que le contraire est déjà établi par votre aveu ; ici je me borne à demander la preuve de cette impossibilité, et une preuve démonstrative. La matière est sérieuse, il s'agit de fixer les droits de Dieu. C'est à ce point que la question est réduite entre vous et moi , ou plutôt entre les incrédules et les croyants ; dès

I Parle nv>t idée, les philosophes entendent seulement les notions cln'res rt ëvidentes; dans le langage ordinaire il signifie toute espèce de notion claire Q\\ pl>Kurc, Traie ou f^ussç : on le prend ici en ce dernier sen».

10 IK DEISME

qu'il sera décidé , nous nous accorderons aisément sur le reste.

Je demande donc , et je demanderai toujours la preuve de cette proposition fondamentale : Dieu ne peut ni enseigner ce que je ne puis comprendre, ce qui contredit m'es idées, ce qui me paraît absurde. Aurez-vous recours à la maxime triviale : C'est Dieu qui m'a donné la raison? d'accord. // me ïa donnée pour être mon guide , cela est certain. Mais m'a-t-il promis qu'avec ce guide je verrois clair partout , que jamais je n'aurois besoin d'un autre flambeau? A-t-il ainsi renoncé au droit de m'enseigner des choses où ma raison ne voit qu'obscurité et qui lui paroissent absurdes? C'est ce que ni vous, Monsieur, ni tous les partisans de Tincrédulité, n'avez point encore prouvé; il seroit temps d'y penser. En attendant que vous y parveniez, je vais démontrer le contraire.

Dans les choses même naturelles, où Dieu nous a donné la raison pour guide unique, il y a des circonstances où nous ne pouvons sensément refuser de croire ce que nous ne comprenons pas, ce qui nous paroît absurde, ce qui semble renfermer contradiction. Donc à plus forte raison dans les choses surnaturelles , dans les choses de Dieu , nous sommes obligés de faire la même chose; Dieu peut donc exiger que nous le fassions.

La première proposition devient évidente par l'exemple d'un aveugle-né. Peut-il sans folie refuser de croire ce qu'il entend dire des couleurs et de leurs propriétés? Cependant il n'a aucune idée claire des couleurs; loin de concevoir ce qu'on lui en dit, ces discours lui semblent autant d'absurdités ; selon lui , une perspective renferme contradiction. Quelle ridiculité de soutenir qu'une superficie plate produise une sensation de profondeur! Selon lui, il est aussi impossible de peindre le visage d'un homme dans la boite d'une montre, que de faire tenir un boisseau dans une pinte i. Mettons dans la bouche de cet aveugle

' Voycî l'Histoire naturelle de M. Je BufTon , tome 6 , édit. in-i2 , page I9. « Les aTeug!e»-nés D*attach«iit «ucune idée à la plupart des termes ^u'iU CIB-

RÉFUTÉ PAR rUI-MÊME. II

VOS grandes maximes , elles y auront une grâce admirable. h' on ne peut autoriser une absurdité sur le témoignage des hommes ce seroit soumettre à l'autorité des hommes l' autorité de Dieu parlant à ma raison ^ . Je croirais plutôt à la magie, que de croire des choses contre la raison-. Qu'eu pensez-vous, Monsieur? S'il croit sur la parole de tous les hommes, maigre' la répugnance de sa raison , est-il pour cela un imbécile, un fanatique?

INevous scandalisez pas de cet exemple ; maigre' la bonne opinion que vous pouvez avoir de votre raison et de la pénétration de vos lumières, quand il s'agit de jugerdeDieu, de ce qu'il a fait , de ce qu'il doit faire , vous et moi sommes-nous autre chose que des aveugles? Quand nous voulons lui prescrire un plan de conduite , il semble voir les Quinze- Vingts assemblés pour tracer des règles de perspective. Si convaincus de la foiblesse de notre esprit, nous baissons humblement la tête en croyant sur la parole de Dieu, n'est-ce pas la raison elle-même qui nous invite à rendre à Dieu ce juste hommage, malgré les difficultés qui la re'voltent?

Vous répliquerez peut-être que le salut d'un aveugle n est pas attaché à la croyance des couleurs. Qu'importe? Dieu peut attacher notre salut à une docilité sage et que la raison nous prescrit ; le nierez-vous? Or croire à la parole de Dieu, lors même qu'il nous enseigne des choses que nous ne comprenons pas , qui sont contraires à nos idées , c'est une docilité raisonnable et pleine de bon sens : cela

I» ploient.... Ua miroir est une cliose incomprcliensiblc pour eux... Si un homme » qui n a vu que pendant un jour ou deux , se trouvoil confondu chez un peuple » d'aveugles , il faudroit qu'il prît le parti de se taire ou de passer pour un fou ; » il leur annonceroit tous \ti jours quelque nouveau mystère , qui n'en seroit un » que pour eux , el que les esprits forts se s.iuroient bon gré de ne pas croire. Les M défenseurs de la religion ne pourroient-ils pas tirer un grand parti d'une incrc- » dulité si opiniâtre , si juste même à certains e'gards , et cependant si peu » fondée ? »

Lettres sur les aveugles, à l'usage de ceux qui voient , pages la, i3, 44 *' 45' « Emile, tome 3, p. i43 et i45 — 2 Lettre, page 106. Voyez, page ag ciaprès, ce que signiGc le mot Raison,

est démontre par la comparaison de l'aveugle. Donc Dieu peut , sans déroger aux droits de la raison , attacher notre salut à la foi ; je dis à la foi des mystères , à la foi de plusieurs dogmes que nous ne comprenons pas, et qui ne s'accordent point avec nos lumières naturelles.

En vain ferez-vous une distinction subtile entre ce qui est incompréhensible et ce qui paroît absurde, entre ce qui passe notre raison et ce qui la révolte; l'exemple cité fait sentir la nullité de cette réponse. Pourquoi un aveugle né aperçoit-il des contradictions palpables dans ce qu'on dit des couleurs? Pourquoi une perspective est-elle une absurdité selon ses idées? Parce qu'il n'en a que des notions confuses, parce qu'il en juge par le rapport infidèle des sens différents de la vue. Plat et profond sont deux idées clairement contradictoires au jugement du tact; cependant ces deux idées sont étroitement liées dans la nolion d'une perspective ; celle-ci doit donc paroître à un aveugle renfermer contradiction. Donnez-lui des yeux, la confusion des idées et la contradiction prétendue disparoîtront en même temps. Appliquez la même règle à nos mystères^ ils nous paroissent contradictoires, quand nous en jugeons, comme l'aveugle, des couleurs; quand nous les comparons aux idées que nous avons des choses naturelles, idées bornées et imparfaites, dont nous faisons alors une fausse application.

Prenons pour exemple le mystère de la sainte Trinité : un seul Dieu en trois personnes. Si nous voulons concevoir la nature et les personnes divines, comme nous concevons la nature et les personnes humaines, il est certain que le mystère nous présentera des absurdités palpables. Mais voilà justement l'abus. Commençons par reconnoître que nous n'avons pas une idée claire de la nature ni des personnes divines; alors le mystère n'est plus qu'une obscurité. INous ne pouvons plus affirmer qu'il renferme contradiction , puisque nous ne pouvons y apercevoir deux idées claires, évidemment opposées l'une à l'autre. Dès que Dieu l'a révélé , nous devons conclure que ce qui nous y

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME l3

paroît absurde et contradictoire, ne l'est pas en effet; tout comme l'aveugle conclut, sur le te'moignage des hommes, que la notion d une perspective n'est absurde et contradictoire qu'en apparence.

Je ne crains point de blesser votre délicatesse , en répétant plusieurs fois cette comparaison ; elle est exactement semblable à celle d'un sourd, dont vous vous êtes servi avec succès pour montrer aux matérialistes le faux et le ridicule de leurs raisonnements i. Elle semble d'ailleurs consacrée par l'usage que Jésus-Christ en a fait dans l'Evangile 2.

On y oppose cependant une objection; il faut l'examiner. L'état de l'aveugle, dit-on, est un cas particulier qui ne tire point à conséquence pour le reste des hommes ; il est réduit à croire , sur la parole d'autrui , des choses qui lui semblent absurdes, parce qu'il manque de l'organe nécessaire pour en apercevoir la vérité ; mais il ne manque aux hommes, doués de raison et de bon sens, aucune faculté nécessaire pour juger de la vérité ou de la fausseté d'une proposition.

L'exemple de l'aveugle est un cas particulier sans doute; mais, i.° chez un peuple entier d'aveugles, peuple trèspossible, le cas seroit général, et le même pour tous les hommes; 2.° l'hypothèse d'une révélation surnaturelle peut être réduite à un cas particulier. On peut restreindre la question à demander si Dieu peut révéler à moi en particulier, à moi aveugle-né , une proposition qui me paroisse aussi contradictoire que l'idée d'une perspective; et si dans ce cas je ne serois pas obligé de la croire, comme je crois l'existence d'une perspective sur le témoignage des autres hommes. Si Dieu le peut à mon égard , pourquoi ne le pourroit-il pas à l'égard desautres?3.*'De même que l'aveugle manque de la faculté nécessaire pour sentir

* Emile , tome 3 , p. 66. •-• * Joon, 9 , 39.

l4 Î^F. DKISME

la vcrite de ce que l'on «lit dos couleurs; ainsi riiomme uecessaironiout borne dans ses connoissanccs, manque des lumières sunisanlcs pour jujçer des vérités surnaturelles. 4." Il est absolument faux que la raison et le bon sens suffisent pour connoître la vérité ou la fausseté de toute proposition quelconque; souvent ils ont besoin d'un nouveau secours. Avec toute la raison et le bon sens possibles, on n'a point aperçu d'abord la vérité de cette proposition : // y a (les anlipodes; il a fallu recourir au témoignage des voyageurs. Les pbilosoplies, avec tons leurs raison ne nienls, n'auroient jamais découvert la compatibilité des perfections de Dieu, si la révélation n'étoit venue à leur secours.

Cette difficulté , loin d'affoiblir ma preuve , achève d'en démoiitrcr la solidité.

Jugez , iNIonsieur, de ce que Ton doit penser de cette niixime tant rebattue, qui est la base de tout le système de l'incrédulité : Dieu m'a donné ma raison pour me guider; s'il m'ohligcoit de la contredire , // se conirediroil lui-même. La raison elle-même, sans se contredire, peut m'obliger ;i croire, sur le témoignage des hommes, ce qui me paroît absurde , c'est le cas où se trouve l'aveugle : donc , à plus forte raison , Dieu , sans se contredire , peut m'obliger à croire la même chose sur son propre témoignage. En croyant alors , je ne contredis point ma raison : j'obéis au contraire à sa voix et à la loi qu'elle m'impose; c'est ellemême qui m'enseigne que je dois me fier plutôt au témoignage de Dieu qu'à mes foiblcs lumières. Loin de m'interdire ainsi l'usage de mon entendement, /en /fl/5, selon vous-même , le plus digne usage qu'il soit possible d'en faire.

Lorsque vous demandez : A qui croirai-je par préférence, de Dieu qui m' apprend par la raison des vérités éternelles,

ou de vous qui m'annoncez de sa part une absurdité?

De quel genre seront vos prewes pour me convaincre qu'il est plus certain que Dieu me parle par voire bouche, que par

RÉFTITÉ PAR LITI-MKME. iS

l entendement (juil m'a donnée? .Te vous reponds qu'il est faux d'al)or(l (jue je vous annonce des absurdités; que mes preuves sont des laits plus certains que vos raisonnements: nous le verrons dans la troisième Lettre.

Ne pensez pas que j'aie cite le seul cas où le rapport des sens et le témoignage des hommes doivent prévaloir sur l'évidence prétendue de nos connoissances et sur les spécieuses démonstrations des philosophes. Zenon fait plusieurs arguments auxquels je n'ai rien à répondre , pour prouver que le mouvement est impossible 2. Je fais du mouvement , ou j'en vois faire; par ce seul fait, ses preuves tombent et ne font plus d'impression. Avant la découverte des antipodes, certains raisonneurs en démontroient l'impossibilité; comment concevoir que des hommes puissent marcher les pieds en haut et la tête en bas? La relation des voyageurs fit cesser les raisonnements et déconcerta l'incrédulité. Quoi! dans les choses naturelles, ma raison peut me tromper par une fausse application des principes; et dans les choses surnaturelles , qui sont bien moins à ma portée , j'oserai encore opposer la voix de ma raison à celle de DicTi , quand il daignera m'instruire ! Ah ! Monsieur, quel travers d'esprit dans cette manière de raisonner !

J'ai promis une courte observation sur ce que vous avez dit : Je les affirme (les attributs de Dieu) sans les comprendre; et c'est dans le fond n'affirmer rien. Cela est-il exact? Un aveugle qui affirme , sans le comprendre , que le ciel est bleu , et que le feu est rouge , n'affirme-t-il rien dans le fond? Il n'affirme rien de clair, mais il affirme quelque chose d'obscur et qui est cependant vrai. Rien de si dangereux que d'outrer les expressions dans des matières où il faut parler avec la dernière précision.

Quoiqu'un aveugle ne comprenne point le sens de cette proposition , le ciel est bleu, il juge cependant, et juge bien, sur le témoignage des hommes, que c'est une proposition vraie. 11 est évident, se dit-il à lui-même, que

I Emile , tome 3 , p. i^o. — J Voyct Bayle, Dict. crit. art, Zénorit

l6 LE DÉISME

tous les hommes ne peuvent , sans aucun inlcrôt , sans aucun motif raisonnable, se réunir tous pour me tromper. Or tous se reunissent pour m'assurer que le ciel est bleu; donc cela est vrai. Cette proposition , qui n'est point démontrée ni évidente en elle-même à l'égard de l'avcnf^le , lui est démontrée par le témoignage des hommes. C'est ce que l'on appelle démonstration ou évidence cxirinscquc , évidence morale. Ces termes ne doivent effaroucher personne.

§ VI

Il y a donc plusieurs sources de certitude ou d'éviticncp, plusieurs manières d'être convaincus d'une chose qur nous ne concevons pas, et qui nous paroît renfermer contradiction. 1° Nous pouvons en être convaincus par des conséquences tirées de principes évidents; c'est ainsi, selon vous-même , que nous connoissons les attributs de la Divinité que nous ne comprenons pas , et qu'il nous paroît impossible de concilier entre eux, l'unité de Dieu avec son immensité , etc. 2.° Par le sentiment intérieur ; par-là vous prouvez très-solidement aux matérialistes l'existence, la spiritualité, la liberté de notre ame', malgré les difficultés insolubles que l'on y peut opposer. 3." Par l'expérience ou par le rapport de nos sens; par celte voie , nous sommes persuadés de l'existence des corps, du mouvement, de l'espace, ou de l'étendue, quoiqu'on puisse faiie contre ces vérités des raisonnements très-capables d'ébranler cette persuasion. 4-° Enfin , par des témoignages extérieurs ; ainsi un aveugle-né croit , sur le témoignage des hommes, l'existence des couleurs et leurs propriétés, quoiqu'elles lui paroissent renfermer des absurdités; ainsi encore nous croyons sur le témoignage de Dieu plusieurs mystères que nous ne comprenons pas et qui nous paroissent contradictoires , quand nous les comparons avec les idées que nous avons des choses naturelles ,

I Emile, tetne 3, p. 41 et 4S>

Dans les deux premiers cas, l'evitlence est intrinsèque, tirée du fond morne de l'objet que nous envisageons; c'est ce que l'on appelle certitude ou évidence métaphysique. Dans les deux derniers, l'évidence est extrinsèque; celle qui vient de nos sens , est l'évidence physique ; celle qui porte sur le témoi{!;nage des hommes , est l'évidence morale. Mais dans aucun de ces cas , l'évidence ne peut entièrement dissiper le fond d'obscurité qui demeure toujours dans la nature, ou dans la manière d'être de l'objet; cela n'empêche pas de dire que l'objet est démontré, dans le premier, par des principes évidents ; dans le second , par le sentiment intérieur ; dans le troisième , par le rapport de nos sens; dans le dernier, par l'infaillibilité des témoignages.

C'est dans celui-ci seulement que la foi peut avoir lieu. Admettre ce qui nous est évident et démontré, ou en luimême , ou par nos sens , ce n'est pas croire dans la rigueur du terme , c'est voir ; au lieu que la foi , selon saint Paul , est la conviction de ce qu'on ne voit pas : argumenium non appareniiurn^.

11 est nécessaire de distinguer exactement toutes ces idées. La plupart des objections des incrédules ne sont fondées que sur la confusion qu'ils en font , et sur l'abus des termes. Si l'on pouvoit obtenir des lecteurs qu'ils commençassent par se mettre au fait du langage avant que de lire les sophismes qu'on leur présente, ils en seroient moins éblouis. Mais ces sortes de discussions ennuient ; il n'y a que ceux qui cherchent sincèrement le vrai , qui aient le courage de les soutenir.

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