‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 3 sur 42 · VII · texte numérisé non relu

VII

Trouvez bon, Monsieur, que j'ajoute ici le témoignage d'un écrivain, qui ne doit point vous paroître suspect, quand il parle en faveur de la religion. C'est Bayle , dont voici les paroles : u£n un certain s^ns^ il n'y a point de

» Hcbr., 3x. I»

l8 LE DÉISME

» fol mieux établie sur la raison , que celle qui est établie » sur les ruines de la raison, .le m'explique : il n'y a point » de vérité plus certaine que celle-ci : Le icmolgnagc de i> Dieu est préférable à celui des hommes. Si Ton en cony> dut, il n'y a donc rien de plus raisonnable que de croire y> plutôt ce que Dieu dit, que ce que la lumière naturelle » dicte; il faut donc abandonner ce quelle dicte, qui ne sac- » corde point a^>ec l'Ecriture sainte. N'etabllt-on pas son » christianisme sur l'une des plus évidentes maximes de » la raison? Qu'on foule aux pieds , tant que l'on voudra, » s'il est nécessaire, toutes les autres maximes de la rai- » son , s'ensulvra-t-il que l'on établit sa fol sur les ruines » de la raison? Et si l'on veut accorder cette conséquence, » aliu de ne se point rendre difficile sur les termes , ne )< pourra-t-on pas soutenir qu'un christianisme établi en » ce sens-là sur les ruines de la raison, est le véritable » christianisme , le christianisme le plus raisonnable ' ?

» On ne prouvera jamais, dit-il ailleurs, cette proposi- » tion : La raison est tellement la règle de notre Joi, qu'il » ne faut Jamais croire comme révélé de Dieu que ce qui est » conforme aux maximes de la raison et à l expérience de la » nature^.» Enfin, il nous enseigne que « dans l'opposi- » tion apparente de la foi avec la raison, nous devons nous » conduire comme dans l'opposition de la raison à la rai- » son , ou dans le conflit de deux vérités qui semblent » évidentes 3. »

Selon la méthode de Bayle , je ne me rends point difficile sur les termes. Je ne blâme point la délicatesse de quelques théologiens qui, en avouant que nos mystères sont au-dessus de la raison, ne veulent point convenir qu'ils parolssent contraires à la raison : mais je crois avoir montré par l'exemple de l'aveugle, qu'un dogme obscur, impénétrable à la raison, ou qui est au-dessus de la rai-

« Œuvres de Bayle, (ome 3 , Kdp. aux quest. d'un Pror., r. l6l , pagf 836. — 2 Tome I , jNouv. de la Repub. des Lellres , sept, 1684 1 art» J , fag. »3a. -» \ Tome ^ , Entret, de Maxime , etc. , c. 7 1 p. a3f

son , doit nécessairement nous paroître contraire à la raison , c'est-à-dire , à nos idées naturelles.

Car enfin, qu'est-ce que la raison? C'est la faculté de juger des objets. Nous n'en pouvons juger que suivant les idées que nous en avons; et notre jugement n'est certain qu'autant que nos idées sont claires. Or nos idées naturelles étant obscures, bornées, souvent fautives, elles ne peuvent nous servir de règles pour juger certainement de la vérité ou de la fausseté d'un dogme incompréhensible. 11 faut donc recourir à une autre règle , à un jugement de réflexion , que la raison elle-même nous enseigne à former ainsi : Dieu ne peut ni se tromper, ni nous jeter dans l'erreur; donc tout ce qu'il a révélé est nécessairement vrai : or il a révélé tel mystère ; donc ce mystère est une vérité. C'est précisément le procédé de l'aveugle. La foi des mystères n'est donc jamais contre la raison ; c'est au contraire la raison qui nous prescrit cette soumission à l'autorité divine, et c'est le mot de saint Paul : ralionabile obsequium^.

Vous préfendez prouver le contraire ; il est juste d'écouter vos objections. Vous ne m'accuserez pas de passer sur cet article , comme sur des charbons ardents : nous y marcherons, Monsieur, aussi lentement qu'il vous plaira ; 5/ la siluaiion est douloureuse ^ j'espère que ce sera pour vous, et non pas pour moi.

§ vm.

M. l'arcbevêque de Paris vous avoit dit : Si la raison et îa révélation étoient opposées l'une à t autre , // est constant que Dieu seroit en contradiction avec lui-même^. Vous ajoutez d'abord ; Voilà un grand aveu que vous nous faites-là ; car il est sûr que Dieu ne se contredit point; après quoi vous lui adressez cet argument : Fous conviendrez bien , je pense , qu'une de ces vérités éternelles qui servent d'éléments à la raison, est que la partie est moindre que le tout. Or, selon votre doctrine de la transsubstantiation , lorsque Jésus Jit la deV"

' /îo/p. la. I. — a Lettre , page lao»

jiîère cène avec ses disciples , et qu'ayant rompu le pain , // donna son corps à cliacun d'eux , il est clair ipi'il tint son corps entier dans sa main ; et s'il mangea lui-même du pain consacré, comme il put le faire, il mit sa tête dans sa bouche.

Voilà donc bien clairement , bien précisément la partie plus grande que le tout , "et le contenant moindre que le contenu. Que dites-vous à cela , Monseigneur?

Je reponds pour Monsoi'^ricur, sans en avoir aucune commission , ou que vous êles mauvais lliéolofçicn , ou (jue vous démente? votre caractère. L'absurdité prétendue que vous nous opposez, ne suit point du doj^me de la transsubstantiation, mais de ccUii de la présence réelle, deux dogmes fort différents. Que le corps de Jésus-Christ soit dans IKnciiaristie par impanation, comme l'ont enseigné autrefois les luthériens; qu'il y soit par ubiquité , comme ils le prétendent aujourd'hui; qu'il y soit par transsubstantiation, comme nous le soutenons, cela est égal , votre argument demeure le même. Si vous n'avez pas senti cela , vous êtes mauvais théologien.

Mais vous pouvez avoir eu vos raisons. En argumentant contre la transsubstantiation , vous n'attaquez que l'église romaine, avec laquelle vous n'avez rien à ménager; en combattant contre la présence réelle , vous blesseriez les luthériens et l'église anglicane, cela ne seroit pas prudent, on ne sait de qui l'on peut avoir besoin. Ici vous déinentez votre caractère : un homme aussi intrépide que vous, Monsieur, ne doit point avoir de respect humain.

Oserois-je vous demander povirquoi vous n'avez pas fait une objection semblable contre le mystère de la sainte Trinité? Cette proposition : un n'est pas trois, et trois ne sont pas un, est aussi claire, aussi incontestable que ce principe : la partie est moindre que le tout; la conséquence étoit claire : donc trois personnes ne sauroient être un. seul Dieu. Vous auriez eu la satisfaction de retenir plus long-temps M. l'archevêque de Paris sur les charbons ardents, vous eussiez mieux goûté le plaisir de son embarras. Mais^ar discrétion^ vous avez abrégé le moment , vous eus-

RÉFUTÉ PAR LUI-MEME. 2l

sicz pu scandaliser le bon peuple de Mouthier-Travers , qui est peut-être assez chrétien pour croire la Trinité ; et vous vous êtes fait une loi de ne point scandaliser le troupeau dont vous êtes membre , ni par vos sentiments , ni par votre conduite^. Cela est édifiant, Monsieur ; sacrifier le plaisir de la vengeance à la crainte de scandaliser, est un acte héroïque de vertu.

Revenons à votre difficulté. Je vais vous montrer que c'est un sophisme : i ° La partie est moindre que le tout, cela est vrai à Tégard d'un corps considéré dans le même état; mais si ce corps change d'état , le principe n'est plus vrai : la tête d'un homme fait est plus grosse que n'étoit tout son corps dans l'état d'embryon , de même le corps entier de Jésus-Christ dans son état naturel, étoit nécessairement plus grand que sa main ou que sa bouche, considérées dans ce même état : mais dans l'Eucharistie ce corps n'est plus un corps naturel ; il peut alors être renfermé tout entier dans un moindre espace que celui que sa main occupoit dans l'état naturel. INierez-vous que .lésus-Christ par sa toute puissance ait pu réduire son corps à un moindre volume?

2.° On peut encore vous donner une autre réponse. Vous comprenez sans doute que ce principe : le tout est plus grand que la partie, la partie est moindre que le tout, a pour objet les propriétés des corps et suppose leur étendue : rien ne peut être plus grand ou moindre sans étendue. Si donc on vous soutient que le corps de Jésus- Christ est dans l'Eucharistie sans étendue-, pouvez-vous en raisonner selon le principe de l'étendue ? Votxe argument porte donc sur une fausse supposition ; ce n'est qu'un sophisme, et ce que vous faites dire à votre inspiré 3 est une extravagance.

Comment, direz-vous, un corps peut-il être sans étendue? cela ne se conçoit pas. Non assurément; si on pouvoit le concevoir, ce ne seroit plus un mystère. Je ne com-

« Lettre, page 58. — a L'auteur n'adopte point ce système. — 3 Emile, t. 3, page iSg.

A LK DKISME

prends pas mieux comment Jesus-(îhrlst est dans l'Eucharislic , que comment trois personnes sont un seul Dieu; l'un et l'autre mystères compares aux idées que nous avons des choses naturelles, semblent renfermer des contradictions palpables; mais d'un autre côte, il est clair que celte comparaison est fautive. INous ne devons pas juger de ce que Dieu fait par une puissance surnaturelle, selon les idées que l'expérience nous donne du cours de la nature. Des que Dieu a clairement révélé que la chose est, nous ne devons pas nier qu'elle soit, précisément parce que nous ne concevons pas comment elle peut être.

Vous-même, Monsieur, concevez-vous que votre ame puisse être dans votre corps et en animer toutes les parties, sans être étendue? Quand un raisonneur importun s'efforcera de vous prouver que cela ne peut être, vous lui répondrez : je suis convaincu par le sentiment intérieur que je pense ; et il m'est démontré que ce qui pense , est indivisible, et non étendu. Je sens que mon âme est ce moi qui est le principe de toutes mes opérations, qui pense, qui veut , qui remue toutes les parties de mon corps ; et je ne conçois pas qu'elle puisse les remuer , si elle ne leur est intimement unie'. 11 y a, j'en conviens, une espèce de contradiction , à soutenir que mon âme soit tout entière dans mon pied , et que mon pied puisse être coupé , sans que mon âme perde rien d'elle-même. N'importe , cette contradiction apparente ne détruira jamais en moi la conviction qui vient du sentiment intérieur 2.

Ce que le sentiment intérieur fait sur vous pour vous persuader l'existence et les opérations de votre âme, quoique vous ne compreniez pas sa manière d'être , le témoignage de Dieu le fait sur moi , pour me persuader l'Eucharistie, la Trinité, l'incarnation, et tout autre mystère révélé que je ne conçois pas ; ai-je plus de tort que vous ?

Vainement objecterez-vous que l'étendue est l'essence

I On parle ici selon la manière de penser et de sentir du commun des hommes, et non pas selon les idées philosophiques , dont M. Rousseau ne paroît pat fairç grand cas. -* » Ko^et Emile , tome 3 , p. 4^ «' 4^«

même du corps ; qu'il est donc absurde et impossible que le corps de Jesus-Christ soit dans l'Eucharistie sans étendue. Je vous nie absolument votre proposition et la conséquence que vous en tirez. Si l'étendue étoit l'essence du corps , tout espace étendu seroit corps ; ce qui est faux. Je soutiens que nous ne connoissons point clairement l'essence des corps, mais seulement leurs propriétés. Nous concevons très-bien que l'étendue actuelle est une propriété des corps, sans laquelle ils ne peuvent naturellement exister ; mais il est faux que nous concevions clairement que Dieu ne peut pas les dépouiller de cette propriété par miracle , et les faire subsister à la manière des esprits ; manière qui est encore un mystère pour nous. Dieu seul connoît l'essence des choses, parce que c'est lui qui les a faites ; nous n'en connoissons que les propriétés , parce que nous n'avons pas besoin d'en savoir davantage.

Enfin , pour achever de vous faire sentir le foible de votre objection , permettez que je rappelle encore une fois la comparaison de l'aveugle-né. Cette proposition: un corps ne peut être sans étendue , corps non étendu sont deux idées contradictoires ; une perspective renferme donc contradiction? Cependant l'aveugle est réduit à nier la seconde sur le témoignage des hommes , et sa foi est raisonnable ; donc nous sommes obligés de nier la première sur le témoignage de Dieu , et notre foi est encore plus raisonnable. De même que l'aveugle juge sur la parole des hommes que sa raison se trompe , que la contradiction n'est qu'apparente, nous devons faire la même chose sur la parole de Dieu ou sur la révélation . Imaginez tantde contradictions qu'il vous plaira sur chacun de nos mystères , j'ose vous défier d'en citer une seule que cette comparaison ne fasse disparoître.

§ix.

Toute doctrine qui vient de Dieu , dites-vous , doit porter le sacré caractère de la divinité; non-seulement elle doit nous eclaircir les idées confuses que le raisonnement en trace dans

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noire esprit, mais elle doit aussi nous proposer un culte, une morale et des maximes convenables aux attributs par lesquels seuls nous concevons son essence '.

Voilà , Monsieur, en termes pompeux , un'e décision inintelligible. Qu'appelez-vous d'abord le sucre caractère de la divinité F et quelle doit être une doctrine pour avoir ce caractère ? Vous entendez probablement qu'elle doit être claire et évidente. Dans ce cas-là , ce que Dieu nous apprend sur ses attributs, doit être fort suspect, puisque, sn^lon vous-u\ème , il s'en faut beaucoup que nous les concevions clairement. Et comment des attributs , dont nous avons une idée si imparfaite, peuvent-ils servir de règle pour juger du culte , de la morale , des maximes que nous devons admettre?

Selon ce même principe , les vérités de la religion naturelle ne sauroient être des dogmes divins ; ils renferment des obscurités ; les objections insolubles sont communes à tous les systèmes^.

Si donc celle doctrine , continuez-vous, ne nous apprcnoil que des choses absurdes et sans raison , si elle ne nous inspiroit que des sentiments d'aversion pour nos semblables et des frayeurs pour nous-mêmes ; si elle ne nous peignait qu'un Dieu colère, jaloux , vengeur, partial, haïssant les hommes, un Dieu de la guerre et des combats , toujours prêt à détruire et à foudroyer , toujours parlant de tourments, de peines , et se vantant de punir même les innocents, mon cœur ne seroit point attiré vers ce Dieu terrible, et Je me garderais de quitter la religion naturelle pour embrasser celle-là^.

Rien n'est si commode, pour éviter d'être convaincu de calomnie , que de s'envelopper dans des imputations vagues dont on se réserve la liberté de faire quelle application l'on juge à propos. JNous ne connoissons aucune doctrine à laquelle le portrait que vous faites puisse convenir. 11 ne représente certainement pas la doctrine chrétienne , et il défigure la religion judaïque. Jamais elle n'a cru un Dieu

I Emile, tome 3 , p. iBj. — a Ibid. p. 3o. — 3 Emile , tome 3 , p. 137.

colère, partial, haïssant les hommes. L'Ecriture, à la vérité, appelle le Dieu d'Israël, un Dieu/a/owx, mais jaloux du culte qui lui est du, et qui ne souflre point impunément qu'on le rende à de fausses divinités. Il est î'^//^^wr du crime, parce qu'il le punit ; ces deux titres n'annoncen t autre chose que sa sainteté et sa justice. Si les Israélites le nomment quelquefois le Dieu des armées , ils entendent sous ce nom le Dieu qui les protège dans les combats, et duquel seul ils attendent la victoire , et non pas un Dieu qui aime la guerre etle carnage. Non-seulementDieu ne se vante point de punir les innocents , mais il se plaint au contraire par ses prophètes de ce que les Juifs avoient l'impiété de lui faire ce reproche ^ .

Quand même il se trouveroit dans l'ancien Testament quelques manières de parler qui semblent trop dures et peu conformes à l'idée que nous devons avoir des perfections de Dieu, l'équité demande , i»° que l'on fasse attention au cai'actère particulier du peuple à qui l'on parlolt ; 2.° qu'on les confronte avec d'autres expressions qui les ex^pliquent, qui nous annoncent la bonté infinie de Dieu, ses miséricordes , sa tendresse paternelle pour ses créatures. Mais tout est scandale pour quiconque veut se scandaliser. Au reste il n'a jamais été nécessaire de quitter la religion naturelle pour embrasser la loi de Moïse ; celle-ci étoit faite pour les Juifs seuls ; et loin d'altérer les préceptes de la religion naturelle , elle les faisoit souvent observer sous des peines afflictives.

Voire Dieu 71 est pas le nôtre , dirois-je à ses sectateurs : celui qui commence par se choisir un seul peuple , et proscrire le reste du genre humain, n'est pas le père commun des hommes ; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures , n'est pas le Dieu clément et bon que ma raison m'a montré.

Ce sont encore ici deux imputations fausses. Dieu, en

' Jirim. 3i , 29. Ezech. 18, a. Voyei dans la septième lettre en quel sena Dieu punit les enfants du péché de leurs pérej.

a6 IK DÉISME

se choisissant un peuple, n'a point proscrit le reste du genre humain. Pondant tout le temps qu'a dure la religion des Juifs , les autres nations ont pu se sauver en observant la loi de nature; et l'Ecriture, loin de nous faire douter dé cette vérité, fait mention de quelques saints hommes qui ne parolssent point avoir été soumis à la loi de Moïse; te'moin l'histoire de Job qui est appelé saint dans le livre de Tobie , et auquel l'Eglise chrétienne rend encore aujourd'hui un culte religieux.

Où est-il écrit que Dieu destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures? Ce dogme affreux ne peut être attribué qu'aux sectateurs rigides de Calvin ; jamais l'église catholique ne l'a enseigné. En violant les lois de la vérité et de la justice, vous me forcez, Monsieur, de manquer à celles de la politesse. Il est mortifiant pour moi d'être à tout moment obligé de vous démentir.

A [égard des dogmes , la raison me dit qu'ils doii^cnt cire clairs, lumineux , frappants par leur évidence. J'ai prouvé le contraire malgré ce prétendu arrêt de la raison; j'ai montré que la raison elle-même nous in vile souvent à croire des dogmes obscurs et inintelligibles.

Remarquez, Je vous en conjure, qu'en rejetant les mystères à cause de leur obscurité et des contradictions que vous croyez y apercevoir, vous renversez par cette manière de raisonner, tout ce que vous avez enseigné sur la religion naturelle , que vous rendez aux athées et aux matérialistes les armes que vous avez voulu leur ôter. Ils soutiennent, comme vous, que l'on ne doit point admettre ce que l'on ne peut comprendre , et qui semble renfermer contradiction : or, je ne comprends point, dit un athée, cet Etre éternel et infini, que l'on appelle Dieu ; les qualités qu'on lui attribue, renferment contradiction; donc je ne dois point l'admettre. Je ne comprends point, dit un matérialiste , cette substance que Ton nomme esprit : ce que l'on

HlêrUTÉ PAR LUI-MÊME. 27

en dit renferme contradiction ; je ne dois donc pas l'admettrc.

Parce que je ne conçois pas comment le hasard a pu former cet univers, il est ridicule de lever cette difficulté' par rexlstence supposée d'un être que je ne conçois pas davantage : c'est le raisonnement d'un athée. Parce que je ne conçois pas comment la matière peut penser, il est ridicule de lever cette difficulté par l'existence supposée d'un esprit, c'est-à-dire, d'un être que je ne conçois pas davantage: c'est le raisonnement d'un matérialiste '.Parce que je ne conçois pas ce que Dieu est , ni ce qu'il exige de moi , il est ridicule de lever cette difficulté par une révélation que je ne conçois pas davantage : c'est le raisonnement que vous faites et qui vous sert de principe. Vous traitez les deux premiers d'extravagants, et vous avez raison ; le troisième est-il plus sensé?

Vous opposez au second l'exemple d'un sourd qui ne veut pas admettre , pour expliquer le frémissement d'une corde , le son qu'il ne conçoit pas : nous vous opposons l'exemple d'un aveugle qui nie l'existence de la lumière et ses effets, parce qu'il ne les conçoit pas ; faites-nous la grâce de montrer la différence.

Reconnoissez enfin, Monsieur, la bizarrerie de votre système : vous convenez de la foiblesse de nos lumières, de l'insuffisance de la raison pour nous conduire : 2Vop souvent, dites-vous, la raison nous trompe; nous n'avons que trop acquis le droit de la récuser^ .-jamais le jargon de la métaphysique n'a fait découvrir une seule vérité"^ : les objections insolubles sont communes à tous les systèmes^; et, par une contradiction inconcevable, vous réclamez sans cesse l'autorité et les droits de la raison.

Convaincu de ses égarements , vous fondez sur le sentiment intérieur les grandes vérités de la religion naturelle ; vérités auxquelles la raison oppose des difficultés insolu-

» Emile, tome 3, pa^e 66. — > Emile , tome 3 , p. gi. — 3 Ibid. p. 48. — Page 39,

Lies ; faites-y attention , je vous prie : en cela vous agisse» très-senscmciit : cl ma règle, ajoutez-vous, de me livrer au scnd'fiirnl plus qu'à la raison, est confinnce par la raison vieille '. Ivion de inieux. Selon la nicnic métliode, convaincus comme vous , non-seulement des erreurs de la raison , mais encore de Tillusion qu'elle peut faire au sentiment intérieur, nous établissons sur la parole de Dieu les vérités de la religion révélée; et notre règle, disons-nous , de nous fier au témoignage de Dieu plus qu'à la raison , est confirmée par la raison même. En quoi notre procédé est-il dilTérent du vôtre?

Je dis que la raison peut faire illusion au sentiment intérieur : car vous vous souvenez que c'est toujours la raison qui sert d'arbitre entre le sentiment intérieur et l' opinion^ ; par conséquent le sentiment intérieur n'est sûr qu'autant que la raison est droite ; et vous n'ignorez pas combien les passions peuvent affoiblir le sentiment intérieur.

Ce que vous faites répliquer à votre raisonneur, est curieux. 31 'apprendre que ma raison me trompe, n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit pour vous F Quiconque veut récuser la raison^ doit convaincre sans se servir d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant, vous m'ayez convaincu, comment saurois-je si ce n'est point ma raison corrompue par le péchés qui me fait acquiescer à ce que vous dites? D'ailleurs^ quelle preuve, quelle démonstration pourrez-vous employer plus évidente que l'axiome qu'elle doit détruire ? Il est tout aussi croyable qu'un bon syllogisme est un mensonge, qu'il l'est que la partie est plus grande que le tout'^.

Vous voulez bien , Monsieur , qu'en mettant votre réponse dans la bouche d'un athée , je vous la renvoie presque mot pour mot. M'apprendre que trop souvent la raison nous trompe , que nous ji avons que trop acquis le droit de la récuser ^ n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit pour vous , quand vous me prouvez la religion naturelle par des raisonnements ? Quiconque veut récuser la raison , doit

< Emile , tome 3, page 3g. — > Ibià. t. 4i P* 9a< — ^ Jbid. t. 3 , p. i^%^

convaincre sans se servir d'elle. Car, supposons qu'en raisonnant, vous m'ayez convaincu, comment saurai-je si ce n'est point ma raison abusée qui me fait acquiescer à ce que vous dites ? D'ailleurs , quelle preuve , quelle démonstration pourrez-vous jamais employer plus évidente, que les axiomes que je vous oppose i* Il est tout aussi croyable que vos syllogismes , pour prouver l'existence de Dieu , sont des mensonges, qu'il l'est que mes objections sont des sophismes.

Si au lieu du langage plein de bile et de déraison i que vous prêtez à l'inspiré , vou5 lui aviez suggéré cette réponse, convenez que ce n'est pas lui qui auroit joué le personnage le plus ridicule, et que votre raisonneur auroit pu se trouver embarrassé.

Si les vérités éternelles que mon esprit conçoit, pouvaient souffrir quelque atteinte , il n'y auroit plus pour moi nulle espèce de certitude-. Cela est vrai, aussi vous ai-je montré que ces vérités éternelles ne reçoivent aucune atteinte par la croyance de nos mystères ; qu'il est faux , par exemple , que celui de l'Eucharistie soit contraire à cette vérité : Le tout est plus grand que la partie. La proposition contradictoire que vous mettez dans la bouche de l'inspiré , est un langage insensé.

§XI

Avant que de finir, éclaircissons les termes une fois pour toutes ; car vous en abusez étrangement. La raison peut se prendre en deux sens : ou pour la raison en général, c'est-à-dire , pour l'universalité des principes dont nous sentons l'évidence ; ou pour la raison en particulier , c'està-dire , pour quelqu'un de ses principes clairs et évidents. La foi n'est jamais contraire à la raison prise en général , puisqu'elle est toujours conforme à ce principe incontestable : qu'// est plus sûr de croire à la parole de Dieu , qu'a nos propres lumières. Mais ce que la foi propose , peut pa-

I Lettre , p, lao. —.a Emile , tome 3 , p. 145.

3o LE DÉISME

roîlrc contraire à quelqu'un des principes particuliers qui nous semblent évidents, et cela ne doit pas nous étonner, puisqu'en les prenant en détail, il est assez ordinaire de ne pouvoir les concilier ensemble. C'est ce que l'on éprouve quand l'on examine, par exemple, s'il y a quelque chose d'éternel, si la matière est divisible à l'infini, etc. 11 y a pour et contre des raisonnements auxquels on ne peut rien répondre de satisfaisant : vous convenez vous-même de cet embarras '. Alors c'est à la raison à faire le discernement des principes auxquels on doit s'en tenir par préférence : ainsi vous jugez qu'il est plus sûr de vous livrer au sentiment intérieur qu'à la raison ; ainsi nous concluons qu'il vaut mieux s'en fier à la révélation établie par des faits palpables, qu'à des raisonnements où il est dangereux de se tromper ; et que l'on ne doit pas nier un dogme certainement révélé, parce qu'il renferme des difficultés.

Nous ne pouvons croire que ce qui est démontré vrai, ou en lui-même , ou par des preuves extérieures; ce principe est incontestable. 11 faut des motifs pour croire; et, comme vous dites, // me faut des raisons pour soumettre ma raison-. Une foi destituée de preuves seroit un entêtement et un fanatisme. Nous ne pouvons croire que ce qui est démontré irai en lui-même par une évidence intrinsèque et métaphysique ; le principe est très-faux en ce sens : il s'ensuivroit que nous ne devons ajouter foi ni au témoignage de nos sens , ni à ceux d'autrui.

Nous ne pouvons croire , et Dieu ne peut nous révéler ce qui est incompréhensible : autre principe faux. Ce qui est incompréhensible, peut cependant être démontré, ou par des principes évidents , ou par le sentiment intérieur, ou par le rapport de nos sens, ou par des témoignages irrécusables , comme nous l'avons observé.

Dieu ne peut pas nous révéler ce qui répugne réellement à la raison ; mais il peut révéler ce qui y répugne en apparence; c'est-à-dire, ce qui paroît contraire à quelqu'un des

I Emile , t. 3 , p. 3o, -^ > Jii4, , p. ia9«

REFUTÉ PAR LUI-MÊME. 3l

axiomes que la raison nous enseigne. Dès qu'un dogme est certainement révélé, quoiqu'il semble contredire la raison , il est certain cependant qu'il ne la contredit pas, et que c'est notre raison qui se trompe. 11 est beaucoup plus aise de nous assurer qu'un dogme est révèle , que de voir certainement s'il est vrai ou faux en lui-même. Nous le verrons dans la troisième lettre.

Dieu ne peut pas nous révéler ce qui nous paroît absurde et contradictoire : cette proposition est encore fausse , Dieu peut même nous l'enseigner par les seules lumières de la raison ; et déjà nous l'avons prouvé. La droite raison , qui est la voix de Dieu , nous découvre en lui des attributs qui semblent opposés et contradictoires, l'unité et l'immensité, la liberté et l'immutabilité; donc la révélation , qui est aussi la voix de Dieu , peut nous découvrir en lui d'autres attributs qui semblent opposés et contradictoires, l'unité (le nature , et la trinité des personnes.

Une fois convaincus par des raisonnements certains, que Dieu est tout à la fois souverainement libre et immuable , parfaitement simple et présent partout, nous concluons que l'impossibilité d'accorder ces perfections vient de la foiblesse de nos lumières, et non de la nature de l'objet : donc, pour raisonner conséquemment, une fois convaincus par une révélation certaine, que Dieu est un en nature, et trois en personnes, nous devons conclure que l'impossibilité de concilier ces attributs , vient de la foiblesse de nos lumières, et non de la nature de l'objet.

Je crois , Monsieur, être venu à bout de trois choses qu'il étoit indispensable de faire , avant que de passer à de nouvelles questions, i ." J'ai montré quel est le principe sur lequel vous avez constamment raisonné. 2.° J'ai fait voir que vous ne pouvez le suivre, sans vous contredire , et sans donner atteinte aux vérités les plus essentielles de la religion naturelle. 3.o J'ai prouvé la fausseté de ce principe, par l'examen des diftéreutes espèces de certitude, par des exemples sensibles, par une réponse solide à vos objections, Cette fausseté deviendra plus éridente encore

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