VIII
Une des commodités du christianisme moderne est de s'être fait un jargon de mots sans idées, m'cc lesquels on satisfait à tout, hors à la raison^. Jamais le christianisme ancien, non plus que le christianisme moderne, ne s'est pique de satisfaire à la raison , dans le sens que vous l'entendez. Saint Paul ne s'en piquoit pas, il le déclare. Si son autorite pc vous touche point, j'en ai une plus puissante à vous opposer ; c'est la vôtre. Permettez que je copie de nouveau la confession que vous avez faite, vous yerrez que bon gre, mal gre, vous professez aussi le christianisme moderne. Que si Je viens à découi^rir successii^ernent ces attributs de Dieu , dont je n'ai nulle idée absolue , c'est par des conséquences forcées , c'est par le bon usage de ma raison : mais je les affirme sans les comprendre , et c'est dans le fond n'affirmer rien^. Affirmer des attributs sans les comprendre , sans rien affirmer dans le fond, sans pouvoir les découvrir autrement que par des conséquences forcées, sans en avoir aucune idée absolue : je vous le demande , cela satisfait-il la raison? Vous êtes donc coupable, aussibien que nous, de ce jargon de mots sans idées. Et remarquez, je vous prie, que vous appelez cela vous-même faire un bon usage de la raison; en quoi je suis de votre avis , et j'ai débuté avec vous par le prouver.
Il n'est pas nécessaire de faire de plus longues observations sur notre traité d'éducation, il n'est que trop prouvé que le mal qu'il est capable de faire , ne peut être racheté par aucun bien. C'est dommage qu'un grand nombre d'observations très-sages sur la marche qu'il faut suivre avec les enfants, pour leur enseigner les sciences et les arts, soient noyés dans un chaos de réflexions vagues, métaphysiques , obscures et souvent fausses, sur la nature de l'homme, sur ses devoirs, sur sa destinée. Pour vouloir
» Lcttr. , p. 36. — a Emile , t. 3 , p. 88, Leltr. , p. 54.
nèri'TÉ PAtt tui-MKME. 507
trop approfondir votre sujet, vous le perdez à tout moment de vue; vous changez en spéculations creuses un traité qui devroit consister principalement en préceptes et en pratique. Vous ne parlez qu'à de sublimes intelligences, sur une matière qui intéresse tous les hommes; vous négligez ainsi d'instruire ceux qui ont le plus besoin d'instruction et de lumières. Je suis mortifié de vous dire qu'il me paroît que vous avez manqué le but, et qu'avec moins d'esprit , vous auriez peut-être eu plus de succès.
Je suis , etc.