I^ LE DÉISME
LETTFxE vin.
SUR tA MANIEUR d'eNSEIGNEIV LA RELIGION, 01) Sllll 1.& NOUVEAU H.AN
d'Éducation rKorosÉ dans é.mile.
Vous ne pouviez , Monsi<>ur, exercer vos talents sur un sujet plus essentiel au bonheur de la société, que l'éducation de la jeunesse ; mais il seroit à souhaiter que, moins jaloux de donner un système nouveau, vous vous fussiez attaché à réformer ce qu'il y a de défectueux dans l'usage reçu. Si votre travail avoit eu moins d'éclat, il auroit eu peut-être plus d'utilité; rien n'eût mieux prouvé votre zèle pour le bien de 1 humanité, que de sacrifier la gloire de nous étonner, à la satisfaction de nous instruire. Les hommes ne passent point dans un moment d une extrémité à l'autre : à supposer que l'éducation parmi nous soit aussi essentiellement défectueuse que vous le prétendez, c'est une vaine entreprise de vouloir la conduire tout à coup au souverain degré de la perfection. Il faut donner quelque chose à la foiblesse naturelle et à l'empire de la coutume ; révolter le public sous prétexte de le réformer, est le vrai moyen de ne pas réussir. Avant que de créer des anges et des héros pour les siècles futurs , il seroit à propos d'essayer de former des hommes pour la génération présente.
Mais enfin vous vouliez penser de source , et créer un système; s'il étoit vrai et utile, peu importeroit qu'il fût inouï : c'est donc à en examiner les effets, que nous devons nous arrêter. Avant que de voir ce que l'on en doit penser, sachons d'abord ce qxic vous en pensez vous-même,
RÉFUTÉ PAR LUI-MêME. I9I
Vous paroissez convaincu qu'il est à peu près impraticable : Je sens ces difficultés , fen conviens; peut-être sontelles insurmontables.... Je montre le but qu'il faut qu'on se propose: je ne dis pas qu'on y puisse arriver; mais Je dis que celui qui en approchera davantage, aura le mieux réussi^. Quand on pourroit le mettre en usage , nous n'en serions pas plus avances; vous cloutez encore de son efficacité. Vous voulez empêcher les hommes de devenir méchants; mais vous n'avez pas osé affirmer que dans l'ordre actuel, la chose fût absolument possible-. En vérité , Monsieur, jamais doute ne fut mieux fondé.
£nfin , pour nous éclaircir entièrement sur le mérite de votre méthode , vous nous la présentez comme un rêve. On n'étudie plus, on ji observe plus, on rêve, et l'on nous donne gravement , pour de la philosophie ^ les rêves de quelques mauvaises nuits. On me dira que Je rêve aussi, J'en conviens; mais ce que les autres n'ont garde de faire, Je donne mes rêves pour des rêves , laissant chercher au lecteur s'ils ont quelque chose d'utile aux gens éveillés'^. Cette sincérité est estimable; mais si, las de rêver si long-temps, vous aviez voulu vous éveiller avant la fin du livre , vous nous eussiez rendu service.
Ce seroit donc employer le temps assez mal à propos , que de discuter dans le détail toute la suite de cette méthode, il faudroit un livre plus gros que le vôtre, il suffira d'examiner ce qui peut intéresser la religion : c'est l'unique objet que je me suis proposé.
Vous convenez que votre système est fondé sur la supposition de la bonté originelle de Thomme , supposition qui n'est dans la spéculation qu'une simple possibilité , supposition que la révélation contredit formellement, nous l'avons vu. Votre aveu suffit donc pour le faire proscrire : vous ne niez point que la méthode que vous proposez, ne soit extrêmement difficile , pour ne pas dire impossible , vous n'osez en garantir le succès. Qui est-ce qui
I £mil« , t. X , p. 197. — 3 Leur. , p. 18. — ' Emile, t. l , p. aSg, en note, ^
sera jamais assez imprudent pour en faire l'épreuve, et
courir le risque auquel elle expose?
A Dieu ne plaise que je soutienne que la manière dont on élève aujourd'hui la jeunesse, soit sans défaut; mais au lieu de recourir à de nouveaux systèmes, il seroit peutêtre plus convenable de revenir aux anciens. INos pères nous valoient, pour le moins; et si on nous eût élevés comme eux , il est à présumer que nous vaudrions autant qu'eux.
Je ne prétends pas insinuer non plus que votre plan ne renferme plusieurs observations très-utiles ; d'autres vous ont précédé dans ce travail : et il y auroit bien du malheur, si quatre volumes ne contenoient que des idées fausses; mais pour le fond, il est certainement défectueux ; j'ai déjà montré que ^ otre aveu suffit pour le faire rejeter.
l'ne des principales leçons que vous donnez , c'est qu'il ne faut point parler de Dieu ni de religion à un enfant avant 1 àye de dix-huit à vingt ans. Selon vous, avant cet âge il ne peut avoir une idée juste de Dieu : Tout enfant qui croit en Dieu , est idolâtre ou anlhropomorphite , parce qu'il s'en fait toujours quelque images. Vous ne voulez pas que la jeunesse ait une religion , avant que son jugement soit en état d'en sentir la vérité.
Permettez-moi , Monsieiir , de vous faire unt observation. Pour les trois quarts et demi du genre humain , l'éducation ne peut être poussée que jusqu'à la douzième ou la quinzième année tout au plus ; passé cet âge , un jeune homme prend l'essor et embrasse un état, l'un la profession des armes , l'autre le négoce , celui-ci les arts , plusieurs se marient. Laisserons -nous nos concitoyens dans ces états divers , sans connoissance de Dieu et sans reli-
« Emile, f. a, p. 3 15 cl Leur. , p. 35.
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. ig3
pion ; ou les ramènerons-nous sous la fe'rule à vingt- cinq ans pour en faire des chrétiens?
Or, les trois quarts et demi du genre humain sont un objet; cela valoit bien la peine d'y penser : et si une portion si considérable de riiumanité se passe de la connoissance de Dieu , en attendant qu'elle ait le loisir de l'acquérir par système, il est fort dangereux que le reste ne se persuade qu'il peut bien s'en passer'aussi.
Je vous fais grâce assurément, quand je vous accorde pour le commun des hommes , douze à quinze années d'éducation. Vous savez que le peuple , c'est-à-dire , les trois quarts au moins , de notre espèce , n'y sauroit employer tout ce temps-là. Dès qu'un enfant est capable de travailler , la nécessité le force de le faire pour gagner sa vie ; et dès qu'il est occupé de ce soin , plus d'instruction particulière. L'on ne peut mettre en usage, pour tous ces malheureux, votre beau plan d'éducation négative ; leurs pères et mères ont autre chose à faire. Les voilà donc parvenus à Tage des passions, sans ressource contre elles, puisqu'ils sont sans religion. Or, des passions naissantes sont -elles une situation bien favorable pour recevoir les premières teintures de religion? Exposerons-nous de sang froid les trois quarts de nos frères à demeurer jusqu'à la mort , sans connoissance de Dieu , sans espérance d'une autre vie ; eux qui ne peuvent avoir d'autre consolation dans celle-ci? Vivront-ils sans moeurs , sans conscience , sans préservatif contre le crime ? Que deviendra la société?
Est-il bien vrai qu'avant vingt ans, un enfant ne soit pas en état de connoîtreDieu ni d'avoir une religion? Chez la plupart des peuples policés , un jeune homme à quatorze ou quinze ans est autorisé par les lois à disposer de lui-même , et à prendre des engagements. Dès lors il est membre de la société , obligé d'en remplir les devoirs , par conséquent de les connoître : seroit-il plus difficile de connoître et d'observer ceux de la religion, qui sont la base des premiers?
194 LE DÊIàMÊ
11 est etran(^e , Monsieur, qu'ayant étudie' si attentivement le génie des enfants, ils vous semblent si stupides. Que Ton interroge ceux qui ont travaillé toute leur vie à en élever; tous attesteront que dès l'âge que nous appelons l'âge de raison , c'est-à-dire , celui où elle commence à se développer , plusieurs enfants sont capables de réflexion , font souvent des questions dont la sagesse étonne , saisissent les éléments des sciences avec une facilité surprenante. Vous avouez qu'il y a des génies précoces, qui ne semblent pas passer par l'enfance, qui sont hommes presque en naissant^. Ceux-là du moins ne mériteroient-ils pas une exception? Croirons-nous que Dieu, qui veut être connu, ait rendu cette connoissance si difficile, qu'il faille être plvilosophe , et grand philosophe pour l'acquérir? Dès l'àgc le plus tendre on voit des naturels heureux, des enfants qui semblent nés pour la vertu ; leur âme s'épanouit au récit des actions du Sauveur, et aux leçons de son Evangile. Aurons-nous la barbarie d'étouffer ce germe naissant, de refuser à ces âmes innocentes la satisfaction d'élever leurs mains vers leur Créateur? Lui qui déclare qu'il veut être loué par la bouche des enfants^ , rejettera-t-il ces tendres hommages , parce qu'ils ne sont pas encore aussi éclairés qu'ils pourroient l'être? Je sais. Monsieur, que je vous parle une langue étrangère ; peut-être vous n'avez jamais goûté les attraits de la piété ; mais ce que vous ne sentez pas , l'humanité le sent : et tout cœur qui n'est pas encore gâté , se ferme d'avance à vos dangereuses leçons.
De l'aveu de tout le monde , l'enfance est le temps précieux pour enrichir la mémoire , pour faire provision de termes et d'idées , pour prendre de chaque science les premiers éléments. Par quelle fatale distinction , les termes, les idées , les éléments de la religion seroient-ils exclus de cette acquisition , et laissés à part comme un meuble inutile? Ces idées ne seront pas plus exactes que celles des autres sciences que Ton enseigne à un enfant ; mais elles
• Emile , tome i , p. r.36» — ' Fsaunu 8 , 3.
REFUTE PAft LUI-MÊME. îgS
se développeront avec le temps. Toujours feront-elles dans Tesprit une impression profonde ; et c'est tout ce que l'on demande. Si les passions parviennent à les étouffer pour quelques moments , elles se réveilleront dans la suite. Combien de libertins sont revenus de leurs égarements par le secours des principes de religion qu'ils avoient reçus dans leur première enfance ! Si votre système éloit vrai , il ne faudroit rien enseigner du tout aux enfants.
Vous dites qu'il y a des vertus que l'on doit apprendre aux enfants par imitation , en les pratiquant devant eux. Dans un âge où le cœur ne sent n'en encore , il faut bien faire imiter aux enfants les actes dont on veut leur donner F habitude , en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour du bien. Vous observez très à propos que
l homme est imitateur que le goût de l'imitation est de la
nature bien ordonnée^. Pourquoi donc n'apprendroit-on pas aux enfants, par cette voix, la religion qui est une vertu? Pourquoi ne leur feroit-on pas imiter de bonne heure les pratiques de piété dont il est essentiel de leur donner une forte habitude , en attendant qu'ils les puissent faire par discernement et par amour pour Dieu? L'homme est imitateur : voilà toute la magie de l'éducation : qu'un enfant n'ait sovis les yeux que des modèles de vertu, il ne sera jamais vicieux ; s'il est environné d'exemples de piété , il prendra du goût pour elle,
Mais vous l'avez démontré , c'est tout dire : tout enfant qui croit en Dieu , est idolâtre ou anthropomorphite ; voilà de terribles mots ; vous attestez chacun de vos lecteurs , si lorsqu'il a cru en Dieu étant enfant, il ne s'en est pas toujours fait quelque image 2. Ici , Monsieur , je suis plus hardi que vous , et c'est l'être beaucoup ; j'atteste tout homme qui croit en Dieu à l'âge de cinquante ans , je vous atteste
I EraiU, t. 1 , p. 23a, -^ a LetU. , p. 35.
196 tË !)>.ISMÊ
vou.^-mcmc , si toutes les fois que vous vous formez Vide'e lie Dieu , d'un esprit, de votre Ame, voire inja<,n nation ne joue point à l'instant, et ne vous présente pas d'abord une espèce de fi{2;ure indéfinissable i' Qu'est-ce que prouve cette illusion de rima}>;ination , que la raison désavoue? Etesvous pour cela idolâtre? Par une terreur panique de cette idolâtrie prétendue, faut-il s'abstenir toute la vie de penser à Dieu? Vous pouviez donc vous dispenser de copier dans Ba) le cette prétendue démonstration i.
Ce ne sont pas seulement les enfants, selon vous, qui ne peuvent croire en Dieu sans s'en former une imap^e; c'est encore le peuple, et généralement tous ceux qui ne sont pas philosophes. Ce mot esprit n'a aucun sens pour quiconque n'a pas philosophé ; un esprit n'est qu'un corps pour le peuple et pour les enfants^. Par conséquent, ce n'est pas seulement aux enfants qu'il faut éviter de faire connoître Dieu ; c'est encore au peuple et à quiconque n'a pas philosophé, crainte de faire des idolâtres et des anthropomorphites. Ainsi voilà, par votre arrêt, les trois quarts et demi du genre humain condamnés à ignorer toute leur vie s'il y a un Dieu. Que dls-je , les trois quarts? Sur mille hommes, à peine en trouverons -nous un qui ait philosophé. Ainsi la connolssance de Dieu doit être accordée tout au plus à la millième partie de notre espèce. Est-il possible , Monsieur, qu'avec autant de pénétration que vous en avez , vous n'ayez pas senti les conséquences de vos principes?
Vous vous e'vertuez pour prouver que la connoissancede Dieu n'est pas toujours nécessaire; queDieu peutbien ne pas l'exiger des enfants. Supposons-le pour un moment. Donc il ne faut pas la leur donner? C'est mal conclure. Quand cette connolssance ne serolt pas nécessaire , il suffit qu'elle soit utile. Or, une idée confuse de la Divinité ne peutelle pas servir à préserver un enfant du vice ? et à tout prendre , ne vaut -il pas mieux avoir une religion impar-
> Tome 3, Pensées sur la comète , §90O,f. 127, — a Emile, t. a, p. 3l5.
faite , que de n'en pas avoir du tout? Tons les peuples du monde, dites -vous, sans en excepter les Juifs, se sont représenté Dieu corporel; et combien de chrétiens , surtout de catholiques , sont encore aujourd'hui dans ce cas-là » ! L'accu sation est fausse dans tous ses points; mais je veux bien encore la supposer vraie. Cette idée grossière de Dieu a cependant contribue' et contribue à les rendre vertueux; pourquoi ne produiroit-elle pas le même effet dans les enfants , en attendant que la raison parvienne à une connoissance de Dieu plus distincte ?
Si Dieu n'exige pas d'être connu de ceux qui n'en sont pas capables, il l'exige du moins de ceux qui peuvent le connoître ; par conséquent il veut qu'on le fasse connoître à tous ceux qui en sont susceptibles, selon le degré de leur capacité. S'il ne punit pas ceux qui l'auront ignoré , sans qu'il y ait de leur faute , il punira certainement les précepteurs qui auroient négligé de le faire connoître à leurs élèves. Parce que les enfants ne sont pas encore en état de recevoir les notions sublimes de la Divinité, telles que les peut avoir un philosophe, s'ensuit-il qu'il faut les priver des notions imparfaites dont la raison naissante est déjà susceptible? L'inconvénient que je vous ai déjà objecté, revient ici de nouveau : tant de nations sauvages et barbares qui jamais ne connoîtroient Dieu par elles-mêmes, à ce que vous prétendez ; le bas peuple parmi nous , dont vous exagérez si fort la stupidité, ne doivent point être instruits de l'existence de Dieu , de peur qu'ils ne s'en forment une fausse idée. Quelle différence mettez-vous entre les peuples grossiers et les enfants? Aucune; parce que les premiers seront enfants jusqu'à la mort, vous les condamnez donc à mourir sans connoître Dieu : et de peur de les rendre idolâtres , il faut bien se garder de les faire chrétiens.
"Voyez , Monsieur , combien je suis facile à votre égard; vous devez m'en savoir gré. Je vous passe qu'un enfant lïe
» Emile, t. 2, p. 3i5, et Leur. , p. 35.
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soit pas capable à quinze ans de connoîlre Dieu par luimême; je vous passe que Dieu ne l'exige point de lui; je vous passe qu'il ne puisse penser à Dieu , sans s en former une image : avec toutes ces suppositions, vous n'avez encore rien prouvé , parce que vous avez trop prouve. Dès que vous concluez qu'il ne faut point parler de religion aux enfants, il en faut encore moins parler au peuple grossier; mais le salut du peuple ne paroît pas vous inquiéter beaucoup.
Pour moi, Monsieur, j'en suis occupé, et cet objet m'intéresse vivement. Je demande toujours : Ce pauvre peuple qui ne sait ni penser, ni raisonner, qui n'est pas capable, selon vous , de s'élever à la connoissance de Dieu, ni de se faire une religion i, qui a rintelligence trop épaisse pour sentir la force de vos démonstrations; qu'en feronsnous? Demeurera-t-il sans religion? De qui la recevra-t-il? Des savants? Mais /es hommes sont rnenleurs^ , et les savants le sont autant et plus souvent que les autres; sera-t-il obligé de les croire? De Dieu? Mais Dieu ne peut révéler que ce que l'on peut comprendre : et selon vous, le peuple ne peut rien comprendre , pas seulement les preuves de l'existence de Dieu. Des lois civiles? Mais les lois civiles n'ont pour objet que les actions extérieures ; jamais législateur, jamais souverain ne s'est avisé de commander aux peuples de croire et d'espérer en Dieu sous des peines afflictives. Vous qui aimez tant le genre humain , le laisserez-vous ainsi , presque tout entier, sans daigner pourvoir à son sort? Pas un mot dans vos écrits, pour prescrire à ces malheureux ce qu'ils doivent faire. Heureusement Dieu y a pourvu , et nous avons déjà vu comment.
Toujours par le même principe, vous soutenez qu'un enfant à dix ans n'est pas capable de discerner le bien et
I L«ttr. , p. 4a, — 2 Ibid,
le mal , le vice et la vertu : Je crois avoir démontré cela mille fois dans mes deux premiers volumes, et surtout dans le dialogue du maître et de l enfant , sur ce qui est mah. Tel est votre style, Monsieur : vous avez prouvé, tout démontré , tout mis en évidence. Rien de si aisé à dire ; vos admirateurs vous croient sur votre parole , et c'est tout ce que vous prétendez. Malgré le ton décisif de vos assertions, je n'ai vu aucune démonstration dans vos ouvrages, si ce n'est sur des articles déjà démontrés avant vous.
Voyons, je vous prie, cette prétendue démonstration. Vous dites qu'un maître ne fera jamais comprendre à son élève de dix ans, pourquoi c'est un mal de mentir et de désobéir, que Locke lui-même y seroit fort embarrassé ; vous êtes bien curieux de savoir quelle raison l'on pourroit lui en donner, parce que vous n'en donnez aucune ; voilà toute votre preuve 2. Sans avoir l'habileté de Locke ni la vôtre, ne peut-on pas dire à un enfant : Si quelqu'un vous mentoit quand vous l'interrogez, cela ne vous feroit-il pas de la peine? ]Se seriez-vous pas fâché que l'on vous trompât, quand vous souhaitez de savoir quelque chose ? Devez-vous faire à un autre la peine que vous ne voulez pas que l'on vous fasse à vous-même? Vous comprenez que vous ne devez pas maltraiter voire domestique ou votre camarade ; parce que vous ne voudriez pas en être maltraité; vous ne devez donc pas lui mentir ni le tromper, puisque vous ne voulez pas qu'on vous trompe.
Il comprendra de même que puisqu'il veut être obéi par son chien , quand il lui commande, et puisqu'il le punit de sa désobéissance , il doit obéir lui-même à son maître , ou être puni de sa désobéissance. Vous me direz que la comparaison n'est pas exacte; j'en conviens : mais elle suffit pour réveiller dans un enfant le sentiment intérieur, qui est, selon vous-même, l'interprète de la religion et de la loi naturelle. Quelle autre raison pourriezvous donner vous-même à un homme de trente £^ns?
( Lettr. , p. 27. — 3 Emile , t. i , p. fj^.
200 LF. DEISME
Vous Avez donc tort travauccr que vouloir apprendre les etifants à dire la vérité , n'est autre ehosc que leur apprendre à mentira Vous avez encore tort de supposer démontré que Ton ne peut pas donner à un enfant une connoissance au moins imparfaite de Dieu et des principaux devoirs de la morale ; c'est plutôt le contraire qui est démontré par raison et par expérience. Si on le peut, pourquoi ne le feroit-on pas?
Votre raison est simple : c'est que je veux que la jeunesse ait une religion , et que je ne lui veux rien apprendre dont son jugement ne soit en état de sentir la vérité^. C'est-à-dire, suivant la méthode que vous prescrivez partout , que vous ne voulez pas que votre élève croie autre chose que ce qui lui sera démontré; qu'ainsi vous voulez réduire toute sa religion à un système de philosophie.
INous avons déjà vu les absurdités et les inconvénients de ce système; ce qu'il y a de plus frappant, c'est que vous l'abandonnez vous-même, dès qu'il n'est plus ques-. tien de former un savant , un philosophe. 11 semble que vous vous soyez attaché à rétracter dans le quatrième volume tout ce que vous aviez dit dans les précédents contre la méthode ordinaire d'enseigner la religion.
En parlant de l'éducation des filles, vous pensez que l'idée de la religion est au-dessus de leur conception ; C'est pour cela même , ajoutez-vous , que je voudrois en parler à celles-ci de meilleure heure; car s'ilfalloit attendre qu elles fussent en état de discuter méthodiquement ces questionsprof ondes , on courroit risque de ne leur en parler jamais;... leur croyance est asservie à l'autorité. Toute fille doit avoir la religion de sa mère, et toute femme celle de son mari.... Hors d'état d' être juges elles-mêmes, elles doivent recevoir la décision des pères et des maris comme celle de l'Eglise.,.*
I Emile, t. I , p. 234. '- - L«lir., p. 34»
RÉFUTE PAR LUI-MÊME. 5iOI
Puisque l'aiilonté doit régler la religion des femmes, il ne s'agit pas tant de leur expliquer les raisons qu'on a de croire que de leur exposer nettement ce qu'on croit ^.
Ah ! Monsieur, que ce malheureux sexe est à plaindre ! Ce n'est point l'évidence et la raison qui règlent sa foi ~; sa croyance est asservie à l'autorité. Pour croire en Dieu, il faut que les femmes renoncent au Jugement qu elles ont reçu de lui^. Tous les articles de leur religion sont pour elles des mystères, par conséquent des absurdités; elles sont oLlige'es de les croire sur la parole de leurs maris , de soumettre à l'autorité des hommes l'autorité de Dieu , parlant à leur raison^.
Mais,re'pondront-elles, car elles savent re'pondre, nous ^ne sommes ni des brutes ni des automates , nous avons reçu de Dieu un jugement aussi-bien que les hommes ; il nous faut des raisons pour soumettre notre raison^, et on ne nous en dit point; on ne prend pas seulement la peine de nous expliquer les raisons que l'on a de croire. Nos maris sont des impies qui veulent que nous ajoutions foi à leur parole comme à celle de Dieu ; que nous ayons pour eux une obéissance aveugle ; que nous leur rendions un culte qui n'est dû qu'à Dieu 6. Selon les principes de M. Rousseau , nous serons des imbéciles, des fanatiques, des hypocrites : on nous fait mentir en disant notre catéchisme 7 ; ce que nous gagnons à le savoir dès l'enfance , c'est d'apprendre à mentir de bonne heure , etc. '
Bien vous en prendra si aucune d'elles n'a lu votre livre, elle auroit le troisième volume tout entier à vous objecter; que répondriez-vous ? Rien ; il ne faut pas répondre aux femmes.
Si l'examen des principes de la religion est au-dessus de la conception des femmes , vous conviendrez sans doute qu'il n'est pas moins hors de la portée du peuple ; il faut
« Emile, t, 4. P' 72. — 2 Ibid., p. 74. — ' Ibid., t. 3, p. 6. — 4 Ibi'd., p. 145. — S Ibid. , p. 139. — 6 Ibid. , t. 4> P« 88 ; Lellre, p. i3a. — 7 Ilfid. , V' 77* ~* " jf^"'-/ *• a , p. 3aa.
202 LE DKISMF.
donc parler de rell{çlon de bonne heure aux personnes du conunun : silfalloU attendre qu elles fussent en étal de discuter vu'tlwdiijucineni ces (jucslions projondcs , on courroit risijuc de ne leur en parler jamais. Or , selon vous-même , c'est le peuple qui compose le genre humain ; ce qui n'est pas peuple , est si peu de chose , que ce n'est pas la peine de le compter^. C'est tout au plus la millième partie de noire espèce ; laissons-la de côte pour un moment.
§ VI
Selon la méthode que vous prescrivez pour les femmes, la croyance du genre humain doit donc être assenûc à l' autorité, non pas à une autorité humaine , telle que celle des pères et des maris , mais à une autorité divine , qui est celle de l'Eglise : le peuple, hors d'état d être juge luimême, doit recevoir la décision des pasteurs de l'Eglise comme celle de Dieu. Mais, en le soumettant à cette autorité , il faut le traiter avec plus d'humanité que vous ne traitez les femmes ; il faut lui en dire les raisons. INon-seulement on doit lui exposer nettement ce qu'il doit croire, mais lui apprendre encore pourquoi il doit le croire : c'est parce que Dieu , connoissant l'incapacité où nous sommes de juger par nous-mêmes de ce que nous devons croire, a établi un ministère public , une autorité visible pour nous enseigner ; et cet établissement est prouvé par la prédication de Jésus-Christ et des apôtres , et par la mission successive des pasteurs qui tiennent aujourd'hui leur place.
Ainsi, Monsieur, après avoir tant déclamé contre la voie d'autorité en matière de religion , vous êtes forcé d'y revenir pour les femmes, etpar conséquent pour le peuple.
La raison , plus forte sur vous que 1 intérêt de système , vous réduit enfin à convenir que c'est l'unique voie d'instruction proportionnée à la capacité du peuple, et c'est le
« Emile , t. 2 , p. ao8.
peuple qui compose le genre humain. Toutes les objections que vous avez faites contre cette méthode , retombent sur vous de tout leur poids; vous êtes obligé de contredire tous vos principes et de vous réfuter vous-même.
L'usage établi d'enseigner la religion au peuple de bonne heure est non -seulement convenable, mais nécessaire; si on ne lui en parle dès l'enfance , il est en danger de ne la connoître jamais : votre méthode n'étant pas faite pour le peuple ne convient point au genre humain.
Pour qui avez-vous donc travaillé.^ Pour qui avez-vous bdti à grands frais un plan d'éducation et de religion? pour ce qui n'est pas peuple; mais c'est si peu de chose , selon vous, que ce n'est pas la peine de le compter. Croirons-nous que Dieu ait arrangé ses desseins comme vous avez dirigé votre travail , uniquement pour ceux qui ne valent pas la peine d'être comptés? Non, Monsieur; Dieu a voulu instruire l'humanité, et non pas une poignée d'esprits vains, qui se croient d'une espèce particulière. 11 est le père de tous , il n'a pas donné une religion pour le peuple et une autre religion pour les savants. 11 ne veut pas sauver les uns par la foi et les autres par la raison , les hommes par la lumière naturelle, et les femmes par l'autorité de sa parole ; la première n'ayant servi qu'à égarer l'homme , et à former de faux sages , // lui a plu de saui^er le monde , et tout le monde , par la folie de la prédication^.
Reconnoissez donc, Monsieur, la bizarrerie de votre système ; vous nous objectez que la réi'élation rend l'homme orgueilleux:^; et vous avez l'orgueil de croire que Dieu a fait pour vous et pour un petit nombre de savants une exception à ses lois ; qu'en arrangeant le salut du monde , il vous a distingués de la foule ; qu'en exigeant des autres la soumission à sa parole , il vous a laissés les maîtres de n'obéir qu'à vos propres lumières. Pour nous, nous n'avons pas la vanité de prétendre à ce privilège ; quoique chargés d'enseigner le peuple , nous nous faisons un devoir
< I. Cor., I , ai. — 2 Emile, tome 3, page ia3.
2()/f LE DKISMK
de croiic aussi iuiinblemciit que lui, et aimons mieu>: noussaiiver en croyant avec la multitude qii'en raisonnant avec les philosophes. ÎSous commençons donc par subir nous-mêmes la loi que Dieu nous ordonne de proposer en son nom, tandis que du haut de votre tribunal vous imposez aux femmes et au simple peuple le joug de la foi dont vous vous dispensez.
Mais ce n'est pas de votre main qu'ils doivent le recevoir, parce (juc vous êtes sans caractère pour les y soumettre. Vos leçons n'étant point faites pour riuimanitc, vous êtes force d'en convenir ; vous pouviez vous dispenser de les donner.
§ Vil.
Aussi votre manière d'enseij^ner est- elle directement contraire à celle que Jesus-Christ a ordonne de suivre. Quand il jugea à propos de tracer un plan d'éducation (car il en a fait un , c'est l'Evangile), et d'envoyer des précepteurs au genre humain encore enfant, il ne leur commanda point d'argumenter; il ne donna point pour lettre de créance, l'art de bâtir des systèmes et de forger des syllogismes , mais le pouvoir d'étonner la raison par des prodiges. Un d'entre eux , qui enseignoit pour le moins aussi savamment que vous, disoit irixnchementgu'il nai>oii poini employé, en prcc/tanl , les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais les effets sensibles de l'esprit et de la vertu de Dieu , afin que la foi ne fut point établie sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu^.
Comme vous prenez une route opposée, il est à présumer que vous aurez aussi un succès différent. Les leçons de saint Paul faisoient des chrétiens et des sages; les vôtres formeront des incrédules et des insensés. Voilà l'important service que votre plan d'éducation doit rendre à la société, d'apprendre à de jeunes téméraires à croire en
• X. Cor., a, 4.
REFUl'É PAR ItJI-MKME. 20S
Dieu comme vous y croyez, c'est-à-dire comme il leur plaira , et autant qu'ils le jugeront à propos; de leur donner une religion comme la votre, qui consiste à ne croire aucun des dogmes de l'Evangile ; en un mot , de produire un nombre de génies aussi singuliers que vous. Le ciel nous en préserve , Monsieur! si jamais votre doctrine est suivie , le genre humain est perdu.
Rassurons-nous ; Dieu ne permettra pas que Tincrédulité devienne un mal epidëmique ; votre système aura le sort de tant d'autres que notre siècle enfanterons les jours. Vous grossirez le nombre de tous ces auteurs savants par inspiration , qui enseignent ce qu'ils n'ont jamais appris : la science du gouvernement , sans avoir gouverne ; l'art militaire, sans avoir ëtc présents à une seule bataille; la navigation , sans avoir vu la mer , si ce n'est en peinture. Ils démontrent tout sur le papier , font des dissertations à perte de vue , blâment à tort et à travers. Le lecteur ignorant les admire , croit entendre des oracles ; l'homme du métier hausse les épaules, jette le livre et maudit l'éloquence de l'auteur.
Vous savez. Monsieur, qu'un foible très-commun est de vouloir tout réformer, de parler de tout, sans avoir rien examiné; de théologie, sans avoir lu l'Evangile; de religion, sans savoir son catéchisme; de suppléer aux raisons par un style cynique et le ton décisif. Vous avez invectivé très-vivement contre ce mauvais ton, et malheureusement vous n'avez pas su assez vous en préserver. Pour réparation des censures que vous faites de la génération présente , vous avez quelquefois la complaisance d'en copier les travers. Si les enfants parlent chez nous comme des hommes, c'est parce que les hommes sont encore enfants ^ . Tant mieux pour vous; ils sont d'autant moins capables de sentir le défaut de vos raisonnements. Vous devez la meilleure partie de votre réputation à l'enfance de ceux qui vous admirent : au défaut des vérités, vous leur donnez de l'esprit et des phrases , et ils s'en amusent.
l Leur., p. 36r
ao6 T.E DÉISME