‹ Le déisme réfuté par lui-mêmeChapitre 24 sur 42 · LETTRE X · texte numérisé non relu

LETTRE X

SUR l'apologie de m. Rousseau.

Rien n'est moins agréable ni moins utile, Monsieur, que la discussion qui me reste à finir avec vous : dès que vos opinions sont fausses et pernicieuses, comme je crois l'avoir démontré , peu importe de savoir si en les soutenant, vous avez violé les lois et la bienséance. Pour le faire voir, il faut en revenir à des faits personnels auxquels je voudrois pouvoir m'abstenir de toucher. Mais comme sous prétexte de vous justifier, vous avez traité sans ménagement les magistrats et le clergé; en examinant votre apologie, je suis forcé dç faire la leur, et dç

aaS LE DÉISME

vous montrer que vous êtes aussi injuste dans l'attaque , que foiblc et mal fondé dans la défense.

Commençons par votre profession de foi : elle e'toit dëjù connue par celle du Vicaire savoyard, que vous avez composée ou publiée , tout comme il vous plaira. Vous y avci ajouté de nouveau le sceau de votre approbation , en déclarant que vous la tiendriez toujours pour l'écrit le meilleur et le plus utile dans le siècle oîi vous lacez publiée ' . On auroit tort de ne pas déférer à une sanction si authentique, et de vous troubler dans l'estime dont vous êtes pénétré pour vos productions.

Je suis chrétien, et sincèrement chrétien, selon la doctrine de rEoangile. Vous auriez dû dire, selon une partie de la doctrine de TEvangile, puisque vous soutenez que l'Evangile est plein de choses incroyables, de choses qui répugnent à la raison , et qu'il est impossible à tout homme sensé de concevoir ni d'admettre^. Vous ne recevez donc pas tout l'Evangile. Votre christianisme n'est pas gênant ; les Juifs , les mahométans , les idolâtres , sont aussi chrétiens que vous ; pas un seul qui ne consente à recevoir l'Evangile , pourvu qu'on lui permette d'en rejeter ou d'en retenir ce qu'il lui plaira.

Je suis chrétien , non comme un disciple des prêtres , mais comme un disciple de Jésus-Christ. Disciple fort docile , en vérité , que celui qui dit à son maître , qu'// enseigne des choses qui répugnent à la raison , que l'on croirait plutôt à la magie , que de reconnoître la voix de Dieu dans de pareilles leçons, que la tête lui a tourné , etc. Est-ce que vous vous jouez du langage? ou supposez- vous vos lecteurs assez stupides pour ne pas comparer vos feintes démonstrations de respect avec les outrages sanglants que vous lui faites? Je vous épargne ici , Monsieur , un parallèle odieux ; mon dessein n'est point de vous blesser, mais de vous représenter la contradiction de vos sentiments.

Vous n'êtes point disciple des prêtres ; mais quiconque

» Lettr., p. 56. — J Emile, t. 3, p. i65. Lettr.,p. ii3,

ne l'est point , n'est pas disciple de Jésus-Christ : c'est aux prêtres que Jésus-Christ a donné conin*ission d'enseigner sa doctrine ; et jamais vous ne la recevrez sûrement par un autre canal ; c'est à eux qu'il a dit dans la personne de

ses apôtres : Allez, enseignez toutes les nations je suis

tous les jours avec vous jusqu'à la consommation des siècles^. Les apôtres ne dévoient point enseigner par eux-mêmes jusqu'à la consommation des siècles, mais par leurs successeurs. 11 leur a dit encore : Celui qui vous écoute , m'écoute; et celui qui vous méprise , me méprise^.

Je reste inviolahlement attaché au culte de mes pères. Vous nous en imposez. Monsieur ; votre religion n'est point celle de vos pères. Vos pères étoient calvinistes, et vous êtes plus que socinien 3. Vos pères croyoient des mystères, ils en faisoient du moins profession , et vous n'en croyez point ; ils ne doutoient pas de la révélation , et vous en doutez. Vos pères , tout hardis qu'ils étoient, n'ont jamais avancé que l'Evangile fût plein de choses qui répugnent à la raison ; jamais ils n'ont conseillé d'honorer Mahomet; jamais ils n'ont placé ce faux prophète à côté de Moïse et de Jésus-Christ, et sur la même ligne ; jamais ils n'ont dit que la tête a tourné à Jésus-Christ. Si vos pères vivoient, ils seroient aussi scandalisés que nous de vos opinions ; ils vous traiteroient comme Servet , dont vous suivez , dont vous outrez même les sentiments.

Comme eux , je prends l'Ecriture et la raison pour les règles uniques de ma croyance. Selon vous , cependant , // ne faut point recourir à des livres , ni par conséquent à l'Ecriture4. Vos pères n'ont point eu la même règle de croyance que vous. Ils n'ont voulu d'autre règle que l'Ecriture ; mais jamais ils n'ont enseigné que le sens en dût être fixé

• Matt., 28, 19. — 2 Luc ^ 10, 16. — 3 Soutenir qu'il faut se borner à U religioo naturelle c'est enseigner le dcisnie. — i Lettr. , p. ^Si

par les seules lumières de la raison, ni qu'il f At impossible à un homme sensé d admettre ce qu'il ne conçoit pas dans l'Evangile. Il est vrai que vous raisonnez mieux qu'eux : vous pousse/i leur principe jusqu'où il peut aller , vous en démontrez les conséquences qu'on leur a objectées, et qu'ils n'ont pas voulu voir : mais enfin vous ne croyez pas comme eux.

Selon vos principes, l'Ecriture et la raison ne sauroient marcher de concert, puisque l'Ecriture renferme des choses qui répugnent à la raison. Viùs que la raison est juge de ce que Ton doit croire ou ne pas croire dans l'Ecriture , c'est la raison seule qui est la rèj^le ; l'Ecriture n'est plus qu'un livre comme un autre. De la manière que vous l'expliquez , ce n'est pas tant l'Ecriture qui est la règle de votre croyance , que la Bibliothèque des Frères Polo4iais : voilà où vous avez puisé une partie de votre système de religion.

Comme eux je récuse l' autorité des hommes. Vos pères se sont très-mal trouvés de récuser ce que vous appelez l'au^ torité des hommes, et qui est en effet l'autorité de Dieu. Dès qu'ils ont eu brisé le frein si nécessaire à la raison humaine , ils n'ont plus suivi de route certaine , chacun est devenu l'arbitre de sa fol et l'artisan de sa religion ; vous nous montrez aujourd'hui en quel état elle est réduite parmi leurs enfants.

Lorsque d'injustes prêtres , s' arrogeant des droits qu'Us n'ont pas , voudront se faire les arbitres de ma, foi , et viendront me dire arrogamment , rétractez-vous , déguisez-vous , expliquez ceci, désavouez cela , leurs hauteurs ne m'en imposera il points. Où avez-vous trouvé des prêtres qui vous aient dit de vous déguiser? Est- il permis de leur prêter cette indigne conduite? Vous qui réclamez sans cesse la charité, l'humanité, la justice, qui en faites aux autres de si élovquentes leçons , en avez-vous oublié les lois? Est-ce par des calomnies que l'on mérite le titre que vous vous arrosez si faussement d'ami de la vérité et de la vertu?

> Lcttr., p. 58*

RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. 23l

S'ils veulent me retrancher de l'Eglise , je craindrai peu cette menace dont f exécution n'est pas en leur pouvoir. INon, Monsieur , ils ne vous retrancheront plus de l'Eglise ; vous vous en êtes retranché vous-même il y a long-temps; ou plutôt vous n'en avez jamais été membre.

Mon vœu le plus ardent et le plus sincère est d'avoir Jésus-Christ même pour arbitre et pour juge entre eux et moi^, Y pensez-vous à la manière dont vous avez traite' ce juge redoutable? Mais il a pardonné à ceux qui l'ont crucifié et blasphémé, plusieurs se sont convertis : puissiez -vous, après avoir imité leur crime ," imiter aussi leur pénitence !

Que si j'ai dû garder ces sentiments pour moi seul, comme ils ne cessent de le dire ; si lorsque j'ai eu le courage de les publier et de me nommer , j' ai attaqué les lois et troublé tordre public, c'est ce que f examinerai tout à Iheure^. Vous n'avez cependant pas jugé à propos de tenir parole , et vous avez eu vos raisons. Pour votre justification pleine et entière , il falloit discuter cette question importante : comment vous, Monsieur, étranger, sans mission , sans caractère , avez été en droit d'enseigner et d'imprimer le déisme en France, malgré les lois ecclésiastiques et civiles du royaumePQuand vous seriez venu à bout de prouver ce privilège, ce n'étoit pas assez. Il falloit montrer clairement comment cette conduite peut s'accorder avec ce que vous avez dit : Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire en un pays des religions étrangères , sans la permission du souverain ; car si ce n'est pas directement désobéir à Dieu , c'est désobéir aux lois; et qui désobéit aux lois, désobéit à Dieu^. Le déisme est une religion étrangère en France , vous n'en doutes pas ; en voulant l'y introduire , comment n'avez-vous pas de'sobéi aux lois et à Dieu? Eclaircissez ce mystère, ou

I lettr. , p. 5^. — a Ibid., p. 60. — 3 Jbi4., p. 86.

montrez les lettres - patentes que vous avez obtenues du souverain.

De plus , les formes nationales doivent être observées , dites-vous encore; c'est sur quoi j'ai beaucoup insisté^. La forme nationale de France , c'est la religion catholique , avec ses dogmes , sa morale , sa discipline ; l'avez-vous observée pendant votre long séjour à Paris? En recommandant aux autres cette sage police, vous avez trouvé bon de vous en dispenser.

Encore une fois, Monsieur, deux mots d'apologie sur cet article n'eussent pas été déplacés dans une lettre qui renferme tant d inutilités. Vous eussiez confondu par- là M. l'archevêque de Paris qui vous a censuré , et le parlement qui vous a décrété ; vous eussiez rétabli votre réputation flétrie par arrêt ; vous eussiez justifié vos amis , et tous ceux qui vous imitent : cela eût mieux valu que des déclamations et des invectives contre les prêtres. Vous prouvez fort au long que vous n'êtes pas un hypocrite; cela peut être , mais le point capital étoit de montrer que vous n'êtes pas un séditieux.

Cependant, après avoir battu la campagne pendant l'espace de trente pages, vous répétez l'accusation , et voici tout ce que vous répondez : J'en dis autant à ceux qui m accusent d'avoir dit ce qu'il falloit taire, et d'avoir voulu troubler l'ordre public : imputation vague et téméraire , avec laquelle ceux qui ont le moins réfléchi sur ce qui est utile ou nuisible , indisposent d'un mot le public crédule , contre un auteur bien intentionné^. Vos intentions sont sûrement excellentes; mais votre conduite est détestable. Est-ce troubler l ordre que de renvoyer chacun aux lois de son pays ? Vous y renvoyez les autres, en vous réservant le privilège de n'y être pas soumis vous-même. Loin d'obéir aux lois civiles et ecclésiastiques de France, tandis que vous y étiez , vous n'avez cessé de parler ni d'écrire contre les unes et les autres. Voilà toute votre justification.

I Leur., p. 78. — a Ibid,, p. g^.

BÉFUTÉ PAB LUI-MÊME. 233

§ IV

' Comme vous vous sentez beaucoup plus de talents pour attaquer que pour vous défendre, vous revenez à la charge. Que ceux qui m accusent d'être sans religion , parce qu'ils ne conçoivent pas que l'on puisse en avoir une , s'accordent au moins, s'ils peuvent, entre eux. Les uns ne trouvent dans mes livres qu'un système d'athéisme; les autres disent que je rends gloire à Dieu dans mes livres , sans y croire au fond de mon cœur. Ils taxent mes écrits d'impiété, et mes sentiments d'hypocrisie. Mais , si je prêche en public l'athéisme , je ne suis donc pas un hypocrite ; et sifajjccte une foi que je n'ai pas , je n'enseigne donc pas l impiété. En entassant des imputations contradictoires, la calomnie se découvre elle-même; mais la malignité est aveugle, et la passion ne raisonne pas ' .

Vous ne devez imputer qu'à vous-même la contradiction des accusations formées contre vous. 11 est tout simple que des principes et un système contradictoires inspirent à vos lecteurs des sentiments opposés , selon la manière dont ils les envisagent. Cette contradiction dont vous triomphez est un mystère fort aisé à éclaircir.

Vous avez une religion , sans doute , vous le protestez, et j'y ajoute foi. Vous croyez un Dieu , sa providence , la spiritualité et l'immortalité de l'âme , la vie à venir. Vous rendez hommage à la sainteté de la morale de l'Evangile, parce que votre raison vous démontre la vérité de tout cela. Vous prouvez même ces vérités essentielles , avec toute la force et l'énergie de votre style ; en cela vous rendez gloire à Dieu , et on bénit votre zèle.

Mais ce symbole ne renferme rien que la religion naturelle ; les Juifs, les mahométans, les païens fraterniseront volontiers avec vous , dès que vous ne leur présenterez l'Evangile que comme un recueil de morale, tel que le manuel d'Epictète , quoique plus parfait. Elevé dans les

> Lcttr. , p. 6i.

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