T,E DÉISME
])rliuipps (lu calvinisme, vous on avez retenu ce qui peut s'accortior avec vos idées, et quelques termes religieux auxquels vous donnez un sens à votre mode. Vous appelez votre croyance, qui n'est qu'un système de philosophie, rellj;i;lon revclëe , religion divine , véritable foi , pur christianisme, vrai culte de Dieu. Mais, Monsieur, vous abusez des termes , en appelant foi et révélation ce que la raison vous démontre; vous vous formez ainsi un dictionnaire particulier et un jargon inintelligible à la plupart des lecteurs. Ceux qui en comprennent le sens ne sont point édifiés de tout ce manège.
Une remarque à faire , c'est que votre système est à peu près la religion actuelle de plusieurs protestants suisses, surtout des protestants lettrés '. C'est le socinianisme outré dont vous avez voulu justifier vos frères, mais dont vous auriez dû commencer par vous préserver vous-même. C'est la conséquence nécessaire du principe d'où les protestants sont partis. On le leur a prédit, il y a long-temps, et la prophétie n'est que trop bien accomplie. Quoi qu'il en soit, c'est encore une espèce d'hypocrisie qui ne vous fait pas honneur : justifier les autres du socinianisme, et puis le professer vous-même dans leur communion , cela ne s'accorde pas ; mais ce n'est encore là que le moindre des inconvénients.
Le principe fondamental sur lequel vous avez édifié votre système , est que nous 7ie pouvons et ne devoiis croire que ce qui nous est démontré. C'est aussi le grand argument des déistes, des matérialistes, des athées; c'est la base de leurs opinions, aussi-bien que de la vôtre. INous ne pouvons et nous ne devons croire que ce qui est démontré : or, selon certains déistes , la providence de Dieu ni la vie à venir ne nous sont pas démontrées ; donc nous ne de-
« Voyci la profession de foi des ministres de Genève, à la suite de la lettre de M. Rousseau à ]M. d'Alembert ; les écrits de ceux de iSeuchàtel, contre la doctrine du sieur Petit-Pierre ; le catéchisme en 5 volumes in-8.°, imprimé à la Keuve- Yille en lySi , etc.
vons pas les croire. La distinction de l'esprit et de la matière n'est polntdémontrée, selon les disciples dcSpinosa; donc on peut se dispenser de les croire. L'existence de Dieu, dit un athée, n'est pas assez démontrée ; si elle a ses preuves, elle a aussi ses difficultés insolubles : on ne doit donc point m'obliger à la croire. Ces messieurs, que vous avez fréquentés, vous voyant d'accord avec eux sur le principe, peuvent-ils se persuader que vous ne le soyez pas aussi sur les conséquences? 11 faudroit pour cela supposer que vous ne savez pas raisonner.
Vous ne prêchez que la tolérance en fait de religion ; et c'est vine suite nécessaire de votre bel axiome : puisque l'on ne doit obliger personne à croire ce qui ne lui est pas démontré, pourquoi tourmenteroit-on quelqu'un sur l'existence de Dieu qu'il proteste en conscience ne lui être pas démontrée? Or, la tolérance, ou si vous voulez, l'impunité, est tout ce que demandent les athées, aussi-bien que les scélérats. Jamais ils n'ont présenté requête pour que l'athéisme fût autorisé par édit du souverain , enregistré dans ses cours. Autant de traits vous lâchez contre l'intolérance , autant d'invectives vous faites contre l'Eglise, autant de services vous rendez aux impies de toute espèce ; et déjà ils ont dit tout cela avant vous. Imagineront-ils que vous êtes contre eux , tandis que vous combattez pour eux, et que vous leur mettez les armes à la main? Ils sentent bien au fond de leur cœur que la tolérance est la même chose que l'indifférence pour toute espèce de religion ; que cette indifférence est ranéantissemenl; formel de toute religion ; et jamais ils ne soupçonneront que vous ne le sentiez pas vous-même.
Vous faites bien pis , Monsieur ; car vous ne savez vous arrêter que lorsqu'il est impossible d'aller plus loin. Vous prétendez être en droit de prêcher hautement, publiquement et partout, ce que vous pensez, et même y être obligé en conscience : C'est, dites-vous, un engagement que fai dû remplir selon mon talent ; et vous citez là-dessus uii passage de saint Augustin , qui dit que la vérité nous ap^
236 LK DKISME
pelle tous avec force à la publier de concert , etc. » Vous accoriU'z ainsi aux impies plus iju'ils u'auroicut jamais osé demander. Si tout le monde est en droit et dans Tobligalion de prêcher ce qu'il prend pour la vérité, un athée est légitimement autorise à enseijçner l'athéisme; parce que, selon lui , c'est la vérité, et selon vous, les hommes ne doivent pas être instruits à demi^. Tous les mécréants dont vous plaidez la cause avec tant de vivacité, ne peuvent donc se dispenser de vous rcj^arder comme leur frère et même comme leur protecteur. Vous comprenez. Monsieur, quels sentiments inspire contre vous aux gens de Lien une si scandaleuse fraternité. Voilà le dénoiiment de la contradiction dont vous paroissez surpris dans les accusations formées contre vous.
Ce n'est presque pas la peine de répondre au passage de saint Augustin : ce saint docteur ne s'attendoit sûrement pas à être jamais cité, pour prouver qu'on doit professer l'athéisme , quand on le croit vrai. On doit publier la vérité ; mais un visionnaire doit-il publier tout ce qu'il lui plaît de prendre pour la vérité. On doit prêcher la vérité quand on a mission pour cela , et saint Augustin étoit dans le cas : mais si tout le monde veut monter en chaire, quelles absurdités ne serons-nous pas exposés à entendre? INous voilà de pair avec les quakers d'Angleterre.
Vous vous fâchez cependant, et vous tournez en ridicvile la maxime que l'on vous crie de toutes parts , à ce que vous prétendez : Que toute vérité n'est pas bonne à dire^. Monsieur, toute maxime est vraie ou fausse, selon le sens que l'on veut lui donner. On abuse de celle-ci, sans doute, si on en conclut qu'il est donc permis d'enseigner le mensonge. Mais vous abusez encore plus étrangement de celle que vous y opposez , puisqu'elle fait l'apologie de tous les fanatiques et de tous les séditieux de l'univers.
» Letlr. , p. 96. — a Jbid. — 3 Ibid. , p. 66.
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME sSy
Pour vous faire comprendre le ridicule de vos principes, permettez-moi de jouer un moment le rôle odieux d'un athée , d'emprunter un style que je desapprouve ; et daignez répondre à vos propres arguments.
« Vous avez montre aux catholiques que leur croyance » n'est qu'apparente, que leurs mœurs sont comme leur foi^; » que l'apparence de la religion ne sert qu'à les dispenser » d'en avoir une. Pour le prouver, vous leur avez imputé » charitablement tous les vices , vous les leur avez repro- » chés très-éloquemment ; d'où vous avez conclu très- » chrétiennement qu'ils ne croient pas à leur religion : je » suis de votre avis. Mais oseriez-vous me soutenir que » vos sociniens et vos déistes , avec leur religion si raison- » nable et si sainte, soient eux-mêmes des saints? J'en » connois plusieurs qui ne valent pas mieux que moi. » Leur croyance est donc fort indifféi'ente à leur conduite, » et n'influe en rien sur leurs actions ; la mienne , par » conséquent, n'intéresse en rien la société; c'est très-in- » justement que vous voulez m'en bannir.
» Entreprendrez-vous de nous persuader que vos mi- » nistres, protestants par bienséance, mais sociniens par » principes quand ils savent raisonner, et tolérants par » nécessité, soient meilleurs que les prêtres catholiques? » Dans le seul comté de Neuchâtel, je vous ferai voir que » plusieurs ont été interdits , destitués, chassés pour leurs » mauvaises mœurs; bien plus criminels d'être libertins, » quoique mariés , que les prêtres qui ne le sont pas. Sou- » tiendrez-vous encore que certains princes et leurs mi- » nistres, que l'on sait être dans vos sentiments, soient M moins ambitieux , plus justes , plus humains , plus zélés » pour le bonheur des périples , que les souverains de la » communion romaine? Quelle réforme a donc opéré sur
I Letlr. , p. yy,
238 I,E BKl'SME
» VOS mœurs, la foi d'un Dieu, d'une providence, d'une » autre vie ; en un mot , cette religion si simple el si pure » que vous prêchez • ? Quand vous seriez aussi athée que » moi, pourriez-vous faire pis?
» Et vous, Jean-Jacques Rousseau, homme religieux et « craignant Dieu, apAtrc et martyr d'une nouvelle espèce, » oserez-vous m'assurer que vous croyez à cette morale » que vous me vantez? C'est elle sans doute, qui vous a » inspire d'aller à Paris e'chauffcr les esprits contre le » cierge et contre le gouvernement, attaquer une religion » nationale, plus ancienne que la monarchie. Chez un » peuple moins débonnaire, vous seriez aile en cérémonie » rejoindre Servet et Vanlnl. Votre évangile apprerid-ll » aux hommes à braver les lois, à troubler la société? Mes » principes me le défendent à mol , et valent mieux que » votre religion.
» Spinosa, mon maître, fut un citoyen doux et tran- » quille : pendant son séjour à Paris, il n'eut rien à démê- » 1er avec le parlement, ni avec l'archevêque ; il respecta » l'ordre public et la police; il ne s'avisa point de faire » imprimer en France avec privilège des états de Hollande. » l'jpicure , mon patron , fut le plus paisible philosophe » de son siècle ; contre ses principes , il fréquenta les tem- M pies, honora les dieux d'Athènes, n'invectiva jamais » contre les prêtres ni contre les magistrats. L'athée Spi- » nosa , l'impie Eplcure , furent plus vertueux que vous. » Vous avez le front d'appeler Jésus votre maître , et » vous faites tout le contraire de ce qu'il a enseigné et de » ce qu'il a fait. 11 a ordonné de payer le tribut à César, » d'obéir aux scribes et aux pharisiens assis sur la chaire de » Moïse^ : et vous ne respectez ni César, ni l'Eglise , ni la » chaire, ni le trône. Jésus condamné à mort injustement » a subi son arrêt sans dire un mot contre ses juges; » agneau innocent , il a prié pour ses bourreaux ; et vous, » lion furieux , vous vous ruez sur quiconque se trouve
\ jLettre , p. 97. — > Matth. , 32 , at et a3 , df
EÉrUTÉ PAR IVI-MÉME. 289
» en voire chemin. Povir remercier le parlement de vous » avoir traite' avec trop d'indulgence , vous rugissez de » loin contre lui , vous le représentez comme un tribunal » sans équité' et sans humanité.
» Jean-Jacques, vous êtes un fourbe, vous ne croyez ni » à Jésus , ni à sa doctrine ; vous ne craignez ni Dieu ni » les hommes ; vous n'êtes ni chrétien ni sociable. Le plus » puissant motif qui me retient dans l'athéisme , est la » crainte de vous ressembler.
» Falloit-il encore ajouter le ridicule à la mauvaise foi? » En admettant un Dieu, vous ne voulez pas que les » hommes se soumettent à sa voix contre le témoignage de » leur raison, et vous voulez que je croie à votre parole » contre le témoignage de vos œuvres. Vous accusez les » catholiques d'inconséquence entre leur foi et leurs » mœurs , et vous jouez précisément la même comédie.
» Supposons encore que vous et tous les sociniens , tous » les déistes du inonde, soyez aussi honnêtes gens que » vous le prétendez, de quel droit me forcerez-vous de » croire ce que vous croyez , ou ce que vous faites sem- » biant de croire? Avez-vous inspection sur moi ? Pourvu » que je ne fasse mal à personne, que vous importe ce que » je pense? Ne me sera-t-il pas permis de me damner à » ma mode? Et faut-il que j'apprenne de vous la route » par laquelle je dois aller en enfer i ?
» Vous voulez que je croie un Dieu , et quelle idée » m'en donnez-vous? Celui que vous prêchez est un Etre » plus bizarre que les folles divinités du paganisme. 11 » fait enseigner la sagesse par des insensés ; il établit la » vérité par l'imposture ; il parle sans exiger qu'on le » croie ; il commande sans vouloir être obéj ; il tend aux » hommes des pièges inévitables. 11 punira les catholiques » pour avoir été trop crédules ; il récompensera les soci- » niens et les déistes de ce qu'ils sont entêtés et opiniâtres.
>Leitr.,p, g.
240 LK DKISME
» Si i'adinctlois jamais un tel moiislrc , c'est alors que je
ï> croirols blaspliciner.
» Vous n'oseriez m'opposer ce qu'on vous a dit à vous- » nicnic, et dont vous vous êtes moqué : que je dois garder )» mes sentiments pour moi seul; que j'attaque les lois et l'or- » dre public , lorsque j'ai le courage de les publier^. Quoi! » vous me ferez mentir pour être orthodoxe, et dire, pour » vous plaire, ce que je ne pense pas^! Vos préjugés sont-ils » si respectables , qu'il faille leur sacrifier la raison , la vertu , » la justice et tout le bien que la vérité peut faire aux hom- » mes^F La vcrltc ne peut être nuisible, et les hommes » ne doii'cnt point être instruits à demii ; parler au public » avec franchise, avec fermeté , est un droit commun à tous » les hommes, et même un devoir en toute chose utile ^.
» Qui êtes-vous, pour m'imposer silence? Selon vous, » l'archevêque de Paris n'a pas le droit de condamner un » étranger , un hérétique , qui professe le déisme dans son » diocèse^; et le ministre de Mothier-Travers aura celui » de me fermer la bouche dans sa paroisse i* Le parlement » de Paris est injuste en condamnant au feu une doctrine » contraire aux lois de France , et en décrétant l'auteur' ; » et la seigneurie de INeuchâtel sera équitable en proscrin vant la mienne?
» Ah , déistes artificieux ! vous prêchez la tolérance à » Paris pour y être soufferts, et la tyrannie en Suisse pour » y être les maîtres ; c'est donc ainsi que vous dupez le » public? Les catholiques, en ne tolérant rien, suivent » du moins leurs principes; en refusant de me tolérer, » vous démentez tous les vôtres. Oui, je prêcherai, j'e- » crirai , j'imprimerai l'athéisme , malgré vos ministres et » vos magistrats ; et s'ils me chassent de leur territoire , » j'irai, sur le modèle de votre charité chrétienne, ap- » prendre à tout l'univers que vous êtes des menteurs et » des hypocrites. »
I LeUre, p, 6o. — a Ibi'J., p. 58. •- 3 Ibid. , p. 68. — i Ibid. p. 69. — % Jbid. , p. n3. — 6 Jbi'd., p, g. — 7 Jbid. , p. 5.
Vous VOUS souviendrez, Monsieur, quec'est un athée qui parle , et que ces Messieurs ont le privilège de tout dire. Vn homme qui croit en Dieu , se gardera bien de vous adresser jamais un langage si brutal. Mais laissant à part le mauvais ton que cet impie peut avoir pris à votre e'cole, il seroit à propos de re'pondre à ses mauvaises raisons, et surtout de le faire d'une manière qui piit s'accorder avec vos principes. Ces réponses nous serviroient pour vous répliquer à vous-même. Jusqu'à ce que vous l'ayez fait , nous sommes dispense's de rien opposer à vos invectives. Vous nous apprenez où vous avez puise vos préventions , et quelle est la voie qui vous a égaré.
§vi.
J' ai fréquenté , dites-vous, des hommes de toute espèce; fai vu des gens de tous les partis , des croyants de toutes les
sectes, des esprits forts de tous les systèmes des libertins,
des philosophes^. Ah , Monsieur , la mauvaise compagnie ! 11 n'est pas surprenant que vous ayez appris à penser si mal du genre humain. J'ai vu dans la religion la même fausseté que dans la politique^. Effectivement, dans votre monstrueux traité du Contrat social, vous avez raisonné sur la politique , précisément comme vous faites ici sur la religion ; les excès où vous vous emportez contre tous les gouvernements, sont le meilleur préservatif que l'on puisse opposer aux sophismes que vous faites contre la révélation. Dans l'une et l'autre matière, mêmes principes, même méthode , c'est-à-dire , contradiction partout. On vous les a déjà reprochées; et si vous aviez autant d'amour pour la vérité , que vous en affectez , les conséquences où vous avez été entraîné par l'impétuosité de votre génie, vous auroient déjà ouvert les yeux , et vous auroient fait retourner en arrière.
Parce que vous avez jugé que tous les gouvernements
I Lettr. , p. 60. — a Ibid, , p. 70.
connus sont sujets à tics inconvénients, ne sont pas aussi parfaits qu'on pourroit le souhaiter dans la spéculation , "VOUS avez conclu qu'ils étoient tous mauvais, tous pernicieux , qu'il falloit les retrancher, et ramener l'homme à sa liberté, ou plutôt à son indépendance naturelle : indépendance qui n'exista jamais que dans votre cerveau , et qui seroit la source des plus grands malheurs. Votre raisonnement est aussi juste que celui-ci : l'homme abuse tous les jours de sa raison, elle ne sert qu'à le plonger dans l'erreur , à lui faire faire de fausses démarches ; donc il faut le ranger avec les bêtes, et l'atteler comme elles à la charrue. Et qui sera le conducteur?
Vous demandez à quel égard on peut traiter d'impie la doctrine du Vicaire savoyard , qui est la vôtre : Esl-ce apprendre au peuple à ne rien croire, que de le rappeler à la véritable foi qu'il oublie 1 ? Oui , Monsieur , c'est apprendre au peuple à ne rien croire, que de lui enseigner à ne croire que ce qui est démontré , tandis que vous prouvez fort au long qu'il n'est pas seulement capable de comprendre les démonstrations de l'existence de Dieu 2. C'est se jouer du terme de véritable foi , que de s'en servir pour exprimer la conviction où nous sommes de ce qui nous est démontré. Est-ce troubler l'ordre, que de renvoyer chacun aux lois de son pays^. En y renvoyant les autres , vous n'en avez observé aucune. Tandis que vous avez demeuré parmi nous , et sous la protection de nos lois , vous n'avez cessé de déclamer contre elles. Si un François s'avisoit d'en aller faire autant à Genève, il seroit pour le moins fustigé ou enfermé , et l'on feroit bien. Les sages Genevois, autrefois vos concitoyens, ne seroient pas si patients que nous.
Est-ce anéantir tous les cultes, que de borner chaque peuple au sien? Est-ce ôter celui qu'on a, que de ne vouloir pas qu'on en change F Si \ovis n'avez rien prétendu autre chose, qu'aviez-vous besoin d'écrire? Sans que vous vous en mêliez , chaque peuple est déterminé à garder son culte , e1
» Lettr., p. 94. —■ » li^'V/. , p. 39 et suîv,
RÉFUTÉ PAR LUI-MÊME. Sp
à n'eu pis changer. Vous avez donc eu d'autres intentions.
Est-ce se jouer de toutes les religions, que respecter tontes les religions? Vous n'en avez respecte' aucune. Vous leur reprochez à toutes l'erreur, le mensonge, l'absurdité, le fanatisme, l'hypocrisie, la barbarie, l'effusion du sang humain , et tons les maux de l'univers. Quand vous auriez encore feint de respecter les autres , avez-vous respecte' la nôtre, en e'crivant contre elle et contre ses ministres tout ce que la plus violente passion peut inspirer?
Quand même vous les auriez ménagés davantage, n'avez-vous pas du prévoir les pernicieux effets de tout ce que vous avez dit contre la révélation , sous prétexte de proposer vos doutes? Les jeunes libertins, qui dévorent vos ouvrages plutôt qu'ils ne les lisent, retiendront avec grand soin toutes vos objections contre la religion révélée; mais ils ne prendront pas la peine de méditer vos démonstrations sur la religion naturelle. Celle-ci est un frein trop folble contre la fougue des passions qu'ils cherchent à justifier. L'unique fruit qu'ils remportent de leur lecture , est un mépris décidé de la religion publique et des lois qui l'autorisent. Vous formez ainsi tout à la fois de mauvais chrétiens et de mauvais citoyens ; vous vous rendez coupable d'une imprudence que vous avez blâmée vous-même.
Tant qu'il reste, dites-vous, quelque bonne croyance parmi les hommes, Une faut point troubler les âmes paisibles ^ ni alarmer la foi des simples par des difficultés qu'ils ne peuvent résoudre, cl qui les inquiètent sans les éclairer^. Voilà précisément ce que vous avez fait. Malgré les erreurs , les abus , les maux que vous imputez au christianisme , vous ne soutiendrez pas qu'il ne reste encore quelque bonne croyance parmi ceux qui le professent, surtout quant à la morale, que vous regardez comme l'essentiel. Vous ne nierez pas que le plus grand nombre ne soit de simples fidèles qui suivent leur religion de bonne foi. Pourquoi donc troubler ces âmes paisibles? Pourquoi les alarmer par
iSmilc, t, 3,p. 1761
2f4 lE DÉISME
tics difficultés qu'elles ne peuvent résoudre, qui les inquiètent sans les éclairer? Pourquoi les exposer ainsi à la tentation la plus dangereuse et la plus inévitable? Pourquoi, en un mot, faire un livre qui ne peut produire d'autre effet que de tranquilliser ceux qui n'ont point de religion , et de l'arracher à ceux qui en ont une?
Vous vous faites un me'rite de n'avoir jamais attaqué personne : J'ai dit à mon siècle des vérités dures, mais je n'en ai dit à aucun particulier^. Vous soutenez qu'il est permis à tous les hommes de parler au public avec franchise , avec fermeté' , mais non pas de censurer un particulier. Peut-être la maxime prise à rebours seroit-elle bien aussi juste : montrer à vm particulier qu'il se trompe , est la correction fraternelle que 1 Evangile nous ordonne ; mais réprimander le public, ne convient qu'à ceux qui sont chargés par état de le faire. Du moins votre rare modération s'est démentie à l'égard du clergé, et votre fermeté stoïque n'a point été à l'épreuve de l'humeur.
§ Vil.
Parce que l'on vous a reproché l'impiété , vous prétendez faire retomber cette accusation sur le clergé. Les impies sont ceux qui s osant porter pour interprètes de la Dii'inité , pour arbitres entre elle et les hommes, exigent pour eux-mêmes les honneurs qui lui sont dus 2. Mais si Dieu a voulu honorer des hommes du titre sacré de ses interprètes , de quel droit les accuserez-vous d'impiété pour avoir porté ce titre , dès qu'ils s'efforcent d'en remplir les devoirs? Si vous aviez lu l'Evangile pour vous instruire , et non pas pour le contredire , vous vous souviendriez que Jésus-Christ a dit à ses apôtres : Je vous envoie comme mon Père m'a efwoyé^. INierez-vous que Jésus-Christ ait été envoyé aux hommes pour être l'interprète de laDivinité?
• Letlr., p. 1 13 , en note. — = Emile , tome 4 , V- 88 , et Lettr. , p. l3a. — } Joan., ao, ai.
Saint Paul étoit-il un impie, lorsqu'il disoit : Que Ihomme nous regarde comme les minisires de Jésus-Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu. Nous sommes ambassadeurs pour Jésus- Christ, c'est Dieu qui parle par notre bouche^. Où sont ceux qui exigent pour eux-mêmes les honneurs qui ne sont dus qu a Dieu? Nouvelle calomnie, Monsieur, vous devriez vous souvenir que récriminer, n'est pas se justifier.
Ce n'est ici qu'une suite des reproches amers que vous faites au clergé : déjà vous avez dit ailleurs qu il y a peu de prêtres qui croient en Dieu^. ils y croient plus sincèrement que vous; ils ne se rendent point, comme vous, juges et arbitres de ce que Dieu peut ou ne peut pas nous révéler : dès qu'il a parlé, ils se croient obligés d'ajouter foi à sa parole, et de l'enseigner à tous les hommes. Ils y croient plus efficacement que vous ; parce qu'ils croient , ils se consacrent à un ministère pénible et laborieux, ils emploient tout ce qu'ils ont de forces et de talents pour faire connoître Dieu à ce pauvre peuple que vous méprisez , au salut duquel vous n'avez pas daigné consacrer une seule de vos instructions. Ils y croient plus utilement que vous; leur foi les engage à soulager les pauvres et les malades , à consoler les affligés , à plaindre et à ramener les pécheurs, à faire du bien à tous, comme leur maître, à supporter patiemment vos outrages, à prier Dieu qu'il vous éclaire. Un simple curé de village , un vicaire de paroisse , fait plus de bonnes œuvres dans une semaine , que vous n'en ferez peut-être dans vingt ans. Interrogez, Monsieur, interrogez les peuples catholiques de ces montagnes que nous habitons vous et moi, qui n'ont d'autre appui, d'autre conseil , d'autre ressource , d'autre ami que leur pasteur; vous apprendrez d'eux si les prêtres sont tels que vous les représentez ; s'ils ne sont pas plus estimés , plus respectés que vos ministres. Vous avez dit vousmême , par la bouche du Vicaire savoyard , c^xi un curé
> l, Cor. ^, I. 3, Çor. 5. 30. — = LcUr., p. .^6.
est un mînîslre de charilc , comme un magistrat est un ministre de justice •. Les curés ne s(3nt-ils donc pas des prêtrcsi* Vous continuez sur le même ton : Les impies sont ceux qui s'arrogent le droit d'exercer le pouvoir de Dieu sur la terre, et veulent oui'rir et fermer le ciel à leur gré. Dites plutôt : Les impies sont ceux qui méconnolssent le pouvoir que Dieu a donné à ses ministres , qui osent démentir Jésus-Glirist qui leur a dit : Je vous donnerai les clefs du royaume des deux : tout ce que vous lierez sur la terre , sera lié dans le ciel ; et tout ce que vous délierez sur lu terre, sera délié dans le ciel^. Jamais ils n'ont prétendu ouvrir ni fermer le ciel à leur gré , mais selon Tesprit de Jésus-Christ, et selon les règles qu'il a prescrites. N'est-il pas singjulicr que vous refusiez aux pasteurs établis par Jésus- Christ une autorité sur les fidèles , que vous accordez de votre chef aux pères et aux maris à Tégard des femmes? j' Les impies sont ceux qui font lire des libelles dans les
Eglises A cette idée horrible tout mon sang s allume , et
des larmes d' indignation coulent de mes yeux. Des larmes de pénitence seroient beaucoup plus utiles. Voilà donc tout le crime du prélat respectable que vous outragez ; il a démasqué vos erreurs dans l'assemblée des fidèles, il a voulu préserver son troupeau du poison dont vous aviez entrepris de l'infecter. Il a eu tort sans doute; il falloit vous laisser dogmatiser à votre aise , vous permettre d'enseigner publiquement l'irréligion .
Mais le clergé doit se consoler en voyant la manière dont vous traitez les magistrats. Ils sont incompétents pour juger un étranger ; ils sont téméraires , injustes , violents, barbares, en condamnant vos ouvrages^. C'est-à-dire, que tout étranger est en droit de séjourner à Paris aussi long-temps qu'il lui plaira, sans être soumis à aucune loi ni à aucun tribunal; il peut enseigner, écrire, imprimer tout ce qu'il juge à propos, sans être exposé à aucune peine, ni aux recherches de la police. Chez quel peuple
I Emile, t. 3, p. 173. — a Afa//A., p. 16, 19. — 3 Lettr. , p. 6.
avez-vons trouvé cette jurisprudence établie? Si vous avez fondé votre Contrat social sur de pareils principes, ce doit être un édifice bien mal construit, Vous nous reprochez de n'avoir point d'écoles de droit naturel ni de droit des gensi : elles seroient à la vérité très-nécessaires, mais seulement pour ceux qui pensent comme vous. f--i
Vous voyez , Monsieur, que sur aucune matière vous ne demeurez dans les bornes du vrai; toujours emporté par l'impétuosité de votre caractère , vous courez sans apercevoir les abîmes creusés sous Vos pas. Vous êtes l'exemple le plus frappant des excès où peut tomber un génie supérieur, dès qu'il n'est plus retenu par le frein de l'autorité : et c'est la leçon la plus utile que l'on puisse tirer de vos ouvrages.
Cette lecture , loin d'ébranler dans un esprit droit , ou dans un homme instruit, la foi à la révélation , doit servir à l'affermir: voici le résultat qu'il en tire. Si le déisme étoit un système raisonnable , monsieur Rousseau étoit l'homme du monde le plus capable de le mettre dans tout son jour, il avoit toute la pénétration possible pour en saisir les principes , pour en développer les conséquences , la plus brillante élocution pour nous le faire goûter, tout le zèle imaginable pour nous persuader. Avec des talents si rares , il n'a formé qu'une hypothèse absurde , un plan décousu et contradictoire , un édifice où rien ne se soutient , un chaos plutôt qu'un système. Donc le déisme ne sera jamais autre chose : l'excès même de ses égarements est la démonstration la plus complète de la vérité et de la certitude de notre religion.
§ VIll.
Avant de finir, il est bon de mettre sous les yeux du lecteur deux portraits tracés par vous-même , en lui laissant la liberté d'en faire l'application.
^ Lettr., p. 80, en note.
24s LE DKISME
« Je consultai les philosophes , je feuilletai leurs livres, » j'examinai leurs diverses opinions. .Te les trouvai tous » fiers, affirnialifs , dogmatiques, même dans leur scepti- » cisme prétendu , n'ignorant rien, ne prouvant rien , se » moquant les uns des autres ; et ce point commun à tous » me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triom- » phants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se » défendant. Si vous pesez leurs raisons, ils n'en ont que » pour détruire ; si vous comptez les voix , chacun est rc- » duità la sienne; ils ne s'accordent que pour disputer : » les écouler, n'éloit pas le moyen de sortir de mon incer- » titude. Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain » est la première cause de celte prodigieuse diversité de » sentiments , et que l'orgueil est la seconde '.
» Fuyez ceux qui , sous prétexte d'expliquer la nature, » sèment dans les cœurs des hommes de désolantes doc- » trines, et dont le scepticisme apparent est cent fois plus » affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs » adversaires. Sous le hautain prétexte qu'eux seuls sont » éclairés , vrais , de bonne foi , ils nous soumettent impé- » rieusement à leurs décisions tranchantes, et prétendent « nous donner, pour les vrais principes des choses, les » inintelligibles systèmes qu'ils ont bâtis dans leur iniagi- » nation : du reste, renversant, détruisant, foulant aux » pieds tout ce que les hommes respectent, ils ôtent aux » affligés la dernière consolation de leurmisère ; aux puis- » sants et aux riches , le seul frein de leurs passions ; ils » arrachent du fond des cœurs les remords du crime , l'cs- » poir de la vertu , et se vantent encore d'être les bienfai- » teurs du genre humain. Jamais, disent-ils, la vérité » n'est nuisible aux hommes : je le crois comme eux; et » c'est, à mon avis , une preuve que ce qu'ils enseignent, » n'est pas la vérité-.»
Je ne sais , Monsieur, si je m'abuse ; mais je crois avoir exécuté ce que j'avois promis, .l'ai suivi, selon l'ordre des
I Emile , t. 3, p. 25. — » Jbid, , t. i ,p. i8a.
matières, vos raisons, vos objections, vos invectives, et j'ai fait voir qu'autant de fois vous avez attaque' notre croyance , autant de fois vous avez eu tort. Vous n'aviez pas peur, disiez-vous , que l'on réfutât vos preuves' ; je crois cependant ma réfutation complète; et pour me servir de vos termes , je la crois à couvert de toute réplique où règne le sens commun. Si vous apercevez du faux ou du foible dans mes re'ponses , vous devez au public l'attention de l'en avertir. Vous le ferez sans doute avec plus de modération ; de mon côté je m'imposerai la loi de vous répliquer avec tous les égards et la politesse qui conviennent à mon état , et qui sont dus à vos talents. En attendant que vous me procuriez celte satisfaction, je suis avec un respect infini,
Monsieur,
Votre très-humble , etc.