‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 15 sur 27 · ARE · texte numérisé non relu

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à me perdre. Je pris la résolution d’en faire la confession à ma femme et à mes parents, qui dureste devant mon repentir sincère? m'ont accordé leur pardon. »

Dépités de n'avoir pu détruire sa vie de famille, ses persécuteurs redoublent d'acharnement et vont l’acculer à d’autres extrémités. À bout de forces, il songeait à quitter sa place. Mais « en outre de ce qui se passaità la maison un service parfaitement organisé fonctionnait de la façon suivante. Dans la rue, au restaurant, en chemin de fer, en tramway, enfin partout où j'étais susceptible de me trouve}, j'entendais des conversations entre ouvriers ou personnes quelconques dont le but était certainement de m'offenser et m'insulter.C'est ainsi que je me rappelle ces différents propos : « Il y a 3 mois que jene travaille pas, cen’est pas drôle, si encore j'étais seul,mais j’aiune femmeetdeux enfants à nourrir »; puis des histoires de gens qui occupaient de belles situationset qui pour leur mauvaise conduite et des actes malhonnèêtes étaient congédiés et poursuivis. Au restaurant, un ouvrier me fit un jour cette réflexion : « Ne vous mettez pas à côté de moi, vous pourriez vous salir. » D’autres disaient : «Il va bientôt aller à l'ombre à la cam-. pagne, s’il a un faible pour les haricots et les lentilles, cela tombe bien... » |

N’y pouvant plus tenir, mais voulant « éviter toute explication avec des patrons qui avaienteu de tels agissements», il fait donner sa démission par son beau-père. Du moins pensait-il avoir un certificat « en rapport avec le mépris qu'il avait si bien su leur inspirer », ce qui m'aurait permis, dit-il, de leur demander des explications. Déception : « le certificat était concu dans les meilleurs termes pour masquer les agissements dont j'étais victime et m'empêcher ainsi absolument de m'en défendre. »

Suit unepériode « de surexcitation nerveuse » et d’épuisement, le médecin ne lui promet d'amélioration qu'à la condition « d'oublier complètement ce qui s’est passé ». « J’en avais la ferme résolution. Parfois je me refusais à croire que j'avais été abusé dans de telles conditions et j'attribuais ces pensées à mon état maladif. Malheureusement, je retombais vite dans la triste évidence et j'ai la conviction que MM. M... n’ont pu abandonner si facilement leur proie, et que je dois être leur victime jusqu’au bout et partout où j'irai. »

Pendant sa maladie, ce sont deux jeunes gens du bureau qui :

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viennent, sur l’ordre du patron,sans doute, connaître son état d’esprit, lui raconter qu'un employé s’est rendu coupable de détournements... Il ne veut plus s'occuper de cette maison et cherche ailleurs du travail.Mais c’est en vain qu'il essaie de se dérober à cet implacable destin : par un sentiment croissant d’impuissance il se confinera toujours plus désespérément dans la résignation etdans le silence ; parfois il essaiera de dépister ses persécuteurs ou de prévenir les inconnus du complot qui l'étreint ; il arrivera qu’un brusque éclat révèle le paroxysme de son irritation et de sa détresse, il n’en sera dans la suite que plus attentif à se contraindre et à se taire.

Son journal contient une liste très longue de restaurants d’où il lui a fallu successivement disparaitre pour échapper aux mauvais procédés : purée de pommes de terre pleine d’émail de casserole, viande dure, bifteack qui sent mauvais, saucisse exécrable, bouteilles ébréchées, fourchette abimée. Le garcon fait exprès de ne pas le servir. Un client trouve spirituel de lui faire tomber un chapeau dans son assiette. Il n’y à jamais de place aux porte-manteaux. Le patron retourne sa monnaie avec défiance. « Par un jeu piquant il s’ingéniait à me rendre des pièces de 0,50 et de 0,95 et aussi des sous abîmés ou mauvais ». Comme un jour il était embarrassé dans des chaises, la patronne insinue. « Vous étiez pris, vous étiez en prison.» Elle lui dit une autre fois en lui désignant deux fumistes : « Vous pourriez vous salir, mettez-vous par ici. »

De ses voisins il entend mille réflexions qui répondent trop exactement à ses inquiétudes secrètes pour-ne pas être des traits et des perfidies : « Vous êtes jeune et je ne vous souhaite pas ce qui m'arrive... Racontez-moi vos malheurs... J'ai un ami qui souffre depuis six mois sans espoir de guérison, à sa place je me logerais une balle de revolver dans la tête. » Des ouvriers déclarent en se levant : « Il faut aller travailler, ce n’est pas le grand courage que nous avons, mais le grand besoin. » Un consommateur répond à un mendiant : « Je ne puis vous donner, bientôt je serai obligé de faire comme vous. »

Plaisanteries sur la misère, sur les voleurs, les apaches et sur l'amour ne tarissent pas. Un camelot en s'installant en face de lui demande : « Cela ne vous dérange pas? vous verrez une gueule de singe, cela ne vaudra pas une jolie femme, » et au moment de tirer sa loterie il lui donne un carton de plus en disant : « Voilà

pour le père de famille. » « Il se trouvait un jeune peintre qui dans ses conversations se plaisait à me parler de gens de mauvaises mœurs,de leurs coutumes,de leurs manières, etc. ; je ne doute pas qu’il voulait certainement faire des insinuations malveillantes. » Il doit subir un jour le tête à tête d’une femme coiffée d'un extravagant chapeau. On veut lui vendre des cartes obscènes, du savon. Un cache-pot représentant une tête de porc orne le comptoir «et tout le monde s'ingénie à y faire de constantes allusions de peur que je ne l’aie pas vu ».Un perroquet à la porte d'un restaurant,c'est pour lui rappeler celui qu'il a eu chez ses parents.

Il se sent parodié de mille facons. Deux dames étrangères avant d'entrer emploient la même manière hésitante qu'il avait eue et certainement pour y faire allusion; un client insiste : « Avezvous remarqué ce regard inquisiteur? » Quelqu'un se plaint d’avoir une serviette dure, motif pour lequel il vient de quitter une autre maison. Il entend dire à ses côtés : « Je n'aime pas à changer de restaurant, surtout quand on est bien. »

Sitôt qu'à de pareils indices il reconnaît qu'il est signalé quelque part il ne revient pas. Pour plus de sécurité il demande à des collègues s’il peut les accompagner, ou pour dépister au contraire ses persécuteurs il entre n'importe où, au hasard. Toujours décu il change de quartier : « Vous partez déjà, lui dit un jour le patron, il est vrai que vous travaillez loin. » Désespéré de ne pouvoir échapper à ces allusions perpétuelles il décide de prendre les devants : « J'informai le restaurateur de m'’avertir si quelqu'un venait lui parler de moi, et je lui montrai mes certificats. Hélas! il faut croire que mes ennemis sont bien puissants pour que je n’aie pu obtenir une preuve par ce moyen! »

Au bureau naturellement la vie lui est rendue tout aussi intolérable,

« Depuis que je suis dans cette maison, j'ai acquis la certitude que mes nouveaux chefs n'étaient que les instruments de mes anciens patrons, pour continuer l’œuvre commencée chez eux et interrompue par mon départ, en un mot qu'il existe entre MM. M. et ja société nù je suis des accointances étroites et qu’en entrant dans cette maison je suis tombé dans un nouveau piège. » Les allusions à sa vie, à sa santé, à ses mœurs, à son honnêteté fourmillent, En s’installant, la première chose qu'il voit dans son tiroir, c'est une bouteille de Br, et une boîte de menthol : « Ayant

demandé à mes nouveaux collègues des explications à ce sujet, ils me répondirent que ces médicaments appartenaient à mon prédécesseur. Mais je compris que c'était une allusion aux médicaments dont j'avais coutume de faire usage. » Dans les conversations reviennent le nom des endroits où il est allé récemment. Un collègue dit l'avoir aperçu la veille à Saint-Ouen, au marché aux puces. « Du reste je suis sûr que tous mes faits et gestes sont épiés et que je suis espionné. » Un graphophone rappelle un air entendu le dimanche au parc de Saint-Cloud : «Mais celui qui revient le plus souvent est celui du Toréador de Carmen: «l’amour t'attend. » Ses voisins chantonnent : « Ça ne vaut pas l'amour. » Quelqu'un murmure : « Il a une gueule de miché. » « Ne faites pas la noce avec », lui dit un auxiliaire, dont il doit toucher la journée en même temps que la sienne « et surtout pas de mauvaises pièces ». Deux joueurs à ses côtés se traitent de voleurs et un chef de service à propos d’une réclamation s’écrie : « C'est encore une histoire de voleur. »

Il n’y à pas de tracasseries qu'on ne lui fasse pour compliquer sa besogne.

Ses dossiers sont mis en désordre et c’est à ce moment qu'il doit fournir un renseignement; on lui fait chercher pendant très longtemps une facture qui est dans les mains d'un autre employé. Il entend dire : « C'est un crétin... Il travaille en amateur... Il ne sait rien faire... Qu'est-ce que tu veux qu'il fasse avec ses gosses?» « Jusqu’aux chefs qui sur mon passage avaient des ricanements significatifs. » Mais comme un employé affectait d’en faire autant, «agacé je lui demandai pourquoi ilme regardait toujours avec cet air de curiosité ». [Ilme répondit : « Je vous contemple. » Je lui fis remarquer qu’on contemplait des monuments, et un autre de répondre : « Je vous contemple comme un spécimen rare de la race humaine. » Je lui demandai avec insistance le sens de ses paroles, mais il se refusa à toute explication, ce qui me fit lui dire : « On ne prononce pas des paroles qu'on n’a pas le courage d'expliquer. »

D'autres incidents montrent bien que les allusions et les vexa tions, dont il se plaint, ne sont pas toutes imaginaires. Un jour ne voit-il pas dessiné sur ses papiers un oiseau volant vers une maison où s'inscrit en grosses lettres « Charenton ». S'il lui arrive parfois de reconnaître d’une de ses interprétations qu'elle

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est invraisemblable, il saura toujours s'appuyer sur l’authenticité de pareils faits pour affirmer que dans l’ensemble son système est indubitablement vrai.

Dès lors il désespère de pouvoir un seul instant échapper à ses persécuteurs. « Je dois subir leurs injures et leurs tracasseries sous peine de me trouver sur le pavé. » Une petite voiture attelée d’un âne, un corbillard, un nègre, un Chinois sont des rencontres dont il s’offense. Chaque jour il dresse l'inventaire des allusions les plus récentes et les plus cruelles, listes bizarres qui ne peuvent avoir de sens que pour lui: « Famille — Chine — ce matin thé — Octave — soupe chaude — tante... » Un jour sa femme fait effort pour lui remettre sa cravate en place; instantanément ilse représente la série « ça tire = Satyre = Soleilland ». Une homme passe près de lui et crache, il le joint aussitôt, crache et se laisse dépasser, l’homme crache encore, il Le rattrape et crache de nouveau, ripostant avec acharnement tant que ce manège finit par l'entrainer loin de sa propre route.

Il a eu des réactions plus dangereuses. En juillet 1907 et février 1908 il a été sur le point d’étrangler sa femme la nuit, après une insomnie pleine de désespoir. Bien qu'il se défende encore de croire à la complicité des siens, le cercle des inimitiés semble se resserrer sur lui. Il n’en devient que plus réticent. Chaque fois qu'il a rompu le secret de son délire, une déchéance nouvelle s’en est suivie. IlLa déjà perdu la prime qu'il touchait régulièrement chezses patrons. « C’est fini, dit-il, je ne dépasseraiplus ce salaire. Voilà à quoi on m'a réduit. » Cette obsession continuelle a bien pu diminuer ses aptitudes professionnelles, l'intelligence reste lucide, la mémoire exacte. I n’y a aucun trouble de la perception, pas le soupcon d’une illusion.

Il ne saurait y avoir beaucoup d'exemples d’une telle abondance d’interprétations. Pourtant M. Benon (1) a récemment publié le cas d’une femme qui, à la suite de certains revers de fortune,reconnaissait dans tout événement une allusion à son passé, une manifestation d’hostilité ou d’intérêt. Ce sont toujours des propos entendus par hasard et que

(1) Bexow, Arch. de neurologie, nov. 1907.

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