‹ Le délire chronique: à base d'interprétationChapitre 16 sur 27 · CR S · texte numérisé non relu

CR S

le malade croit à son intention ; des chansons, un mot qui

lui rappellent une circonstance particulière ; des gestes, une simple rencontre; ou bien il se voit le jouet d’une comédie qui suppose des acteurs si nombreux, une complicité siétendue, un tel prodige d'organisation pour aboutir à la plus futile des insinuations que rien n’est plus invraisemblable. Ce luxe de preuves, témoignages, déductions et conclusions, tout cet appareil de raisonnements que le malade croit irréfutables rend plus sensible; encore la décadence et l’abolition de ses facultés critiques.

Affranchie de tout contrôle, irréductible, sa conviction

domine l’ensemble de ses opérations mentales. A défaut d’ar-

guments, l’intuition lui suffit. C’esten effet une évidence tout intime qui se propage à l’existence entière : certains faits qui s'étaient produits sans éveiller l’attention, s’éclairent ; d’indifférents et de fortuits qu’ils avaient paru ils deviennent intelligibles et s’ordonnent logiquement sous l’unité d’une même explication, dans le système d’une hypothèse que rend irrésistible l’apportcontinuel de preuves et deconfirmations répétées; car rien n'apparait plus quesous ce rayonnementmorbide d’une

__ personnalité qui se projette en toutes choses et s’y retrouve.

J.-J. Rousseau se reportant aux belles années de sajeunesse écrivait : «... plein de santé, de sécurité, de confiance en moi et aux autres, j'étais dans ce court mais précieux moment de la vie où sa plénitude expansive étend pour ainsi dire notre être par toutes nos sensations, et embellit à nos yeux la nature entière du charme de notre existence. » Il suffirait de remplacer dans cette formule certains termes par leurs contraires pour avoir un clairvoyant aveu de la folie dont a souffert ce grand paranoïaque. De même le malheureux employé qui se croit persécuté parses anciens patrons : remords, inquiétudes et serupules, c’est tout le secret de ses pensées, son être intime qu’il objective et c’est par des réalités exté-

Te

rieures, par les manœuvres d'autrui que se croit accablé cet homme hésitant, timide et soucieux de sa santé, ce chef de famille craintif, ce commis susceptible et méticuleux.

De l’attendrissement sur son triste sort, c'est tout ce qui traduit l’autophilie chez ce déprimé.

Mais suivant leur complexion morale et psychique, leurs habitudes et la forme de leur délire, d’autres malades peuvent avec ardeur et ténacité répondre aux persécutions par des actes. La transition devient nette quand se manifestent par exemple des idées de jalousie.

Erotomanie. — Délire de jalousie.

OBsERvVATION III. — Marie B...àgée de 30 ans, entre salle Erasme le 9 fév. 1908. Son père, cultivateur, est mort, à 57 ans, d'apoplexie. C'était un grand buveur d'eau-de-vie, dont la mère, après une existence mouvementée, était morte à 40 ans.

Sa mère, très lente dans tout ce qu'elle faisait, « de caractère simple et naïf », eut à 15 ans un enfant naturel, une fille aujourd'hui veuve et mère de 4 enfants ; deux sont morts de méningite.

Marie B..., née à terme,réglée à 13 ans fut élevée à la campagne. Intelligente elle obtient son certificat d'études primaires. A 13 ans elle entre en service chez une tante. À 45 ans, elle vient à Paris se placer. Elle n'est pas malheureuse, mais doit au bout de 3 ans prendre quelque repos chez ses parents. Elle fait alors la connaissance de celui qu'elle ne pourra épouser qu'après son service militaire accompli. Dans l'intervalle, elle a une fiève typhoïde très grave et délire beaucoup. Elle continue ensuite à souffrir de l’estomac et pendant deux ans ne se nourrit que de lait et d'œufs.

De caractère doux, sérieux, ombrageux, elle est très pieuse.

En 1900, son mariage la ramène à Paris. Elle ouvre un petit atelier de couture. Mais la vie du ménage reste gênée et difficile.

En 1901 elle a une première fille bien portante, en 1903 encore une fille qui reste chétive ; en 1905, nouvelle grossesse attristée par la maladie du 2% enfant et par le manque d'argent ; elle aecouche difficilement d'une fille qui a subi une grosse bronchite, se

porte bien maintenant, mais qui ne marche pas encore à 2 ans 4/2.

Dès cette époque, les voisins remarquent qu’elle devient plus sauvage et plus taciturne, elle ne veut plus sortir qu’à la tombée du jour. Parfois elle tient des propos étranges, disant qu’on la méprise et qu'on se moque d'elle. Son mari ne s’apercoit de rien, la voyant très peu, seulement aux heures des repas.Les nuitssont calmes. Mais elle se plaint de son estomac, de ses règles, qui ne reviennent que tous les deux mois. Elle maigrit, ne présente aucun signe de tuberculose.

Un jour elle sort de sa chambre et dans l'escalier invective les voisins disant « qu'on lui transmet des pensées »,« qu’on l’ensorcelle »,qu’on veut la faire mourir. Le soir,elle est très calme et son mari ne s'inquiète que de son air fatigué. Mais le lendemain à peine est-il reparti qu’elle fait une scène plus violente que la veille ; elle va étrangler ses enfants si on continue à lui faire des

misères. Averti, le mari la trouve dans un état d’agitation extraordinaire, il l'amène à la Salpétrière.

La malade est enceinte de 6 à 7 mois ; l'examen physique ne révèle rien d'autre, sinon quelques taches érythémateuses sur la face interne de la jambe gauche. Une éruption assez analogue se serait durant deux:mois étendue à tout le corps. Quelques ganglions petits et durs le long du bord postérieur du sternocléido mastoïdien, surtout à gauche.

Le visage est fatigué, l'air anxieux. Elle dit bien son nom, son âge. Elle répond que nous sommes en 1907,mais reconnaît aussitôt qu'elle s’est trompée : « oui, oui, nous/sommes en 1908, je le savais bien, mais depuis quelque temps j'ai la tête si fatiguée que je l'avais oublié. » Elle sait que la Salpétrière est faite pour les folles, elle ne croit pas être folle. « J'ai raconté des histoires qui ne tiennent pas debout, C’est l’exacte vérité. On m'a comédisée, »

Dans le service, la malade garde l'air anxieux; elle est très docile, ordonnée, soigneuse, travaille assez souvent à l’aiguille, mange avec appétit, ne s'intéresse pas à ce qui se passe autour d'elle, cause peu avec ses voisines.

Mais interrogée sur les événements qui ont déterminé son internement, elle se lamente, répond avec abondance et volubilité. Sa conversation est pleine d’incidentes ; sans cesse tron-

qués, les développements s'entremélent.Elle s’interrompt parfois pour dire. « Je suis fatiguée de penser » ou bien : « Qu’est-ceque je dois supposer ? »Ge désordre apparent tientà l'extrême vivacité des émotions. La pensée reste cohérente et les idées sont bien systématisées.

En 1905, elle conduisait sa petite fille au dispensaire pour une fistule, avec écoulement, consécutive à un phlegmon de l'orbite. Un peu plus tard, elle se fitpanser elle-même, souffrant d’un abcès au sein. « C’est le médecin du dispensaire, dit-elle, quiest cause de tout ce qui m'est arrivé.» Il a commencé par l’effrayer sur l’apparence malingre de ses enfants. Il s’est enquis de sa santé et de celle de son mari « d'une façon propre à l'impressionner ». Quel était son but ? L'affoler, lui faire comprendre que ‘son mari n’en avait plus pour bienlongtemps. Par la manière dont il lui remettait les tampons d’ouate, il essayait de lui faire sentir qu’elle était pauvre. Il s’arrangeait pour lui toucher les mains, quand il lui prenait où lui rendait les objets; il lui frôlait les cheveux; il lui a marché sur le bout des pieds ; une fois il s’est incliné très bas, ce n’est pas naturel de saluer aussi bas.

Une voisine l’avertit qu'il passe devant la maison. Elle le reconnaît en effet les jours suivants; quelquefois il mettait une fausse barbe. C’est un homme d’aspect sympathique. Sa voisine se met à soigner sa toilette. Elle en souffre; mais c’est bien eile que le médecin recherche. Une fois elle le rencontre à la station du tramway; elle baisse les yeux et il n'ose pas l’aborder.Un soir elle attendait son mari au train, quand elle aperçoit quelqu'un se dressant sur la pointe des pieds, un paquet à la main, comme s’il voulait le lui donner. Il ressemblait un peu au médecin, dans l'obscurité elle n’a passu bien reconnaitre ; il était d’allure plus vive et plus agitée. Elle ne doute pas cependant qu'en personne où par un intermédiairele médecin n’ait voulu lui faire un cadeau. La voyant se détourner, l’homme s'est esquivé.

Mais peu à peu elle s'aperçoit que tout le monde, jusqu’à son mari, est intéressé à la chose, « un intérêt d'argent, sans doute », bien qu'elle « imagine difficilement, que le médecin soit assez riche pour les soudoyer tous ». Ses voisines ne cessent de lui faire entendre qu'à sa place elles sauraient biense tirer de la gêne, qu'elles n’hésiteraient pas, et son mari a dit devant elle : «Ah! quand on le peut c’est bien bête de ne pas consentir. » Une autre fois

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