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CHAPITRE PREMIER

LES DÉLIRES SYSTÉMATISÉS ET LE DÉLIRE CHRONIQUE A ÉVOLUTION SYSTÉMATIQUE.

Sommaire ; Ls délire chronique à évolution systématique ; ses quatre périodes : incubation, persécution, ambition, démence. Le délire chronique, espèce pathologique indépendante, doit être étudié à part et nettement séparé des délires systématisés des dégénérés.

Histoire des délires systématisés : Pinel, Esquirol : lypémanie et monomanie ; Guislain, Lasègue : son délire de persécution, englobant tous les malades avec idées nettes de persécution, comprend des espèces cliniques à début et évolution différents. Morel décrit des hypochondriaques persécutés devenant ambitieux :

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il s’agit de bouffées délirantes chez des dégénérés. Foville : sa mégalomanie comprend à côté d’hallucinés persécutés devenus ambitieux, des ambitieux d’emblée, hallucinés ou non et d’autres formes sans analogie avec le délire chronique.

Griesinger; la folie systématisée secondaire. Schüle: son délire systématisé clironique comprend, à côté de cas rentrant dans le délire chronique, des formes à évolution très difféi’ente. Krafft-Ebing tend à renfermer dans le même cadre tous les délires systématisés. Kraepelin, Morselli et Buccola, Amadei et Tonnini, Bucknill et Hack-Tuke, Maudsley.

Sous le nom de délire chronique à évolution systématique (‘), nous entendons décrire une espèce morbide toujours identique à elle-même qui, par sa nature, son début et sa marche, doit être nettement séparée des psychoses systématisées des dégénérés. Dans son évolution régulière, la maladie parcourt quatre stades bien définis se succédant dans un ordre invariable. Le délirant chronique est d’abord soumis à une période ^'incubation qui passe souvent inaperçue.

(') M. Paul Garnier a proposé le nom de psychose systématique progressive ; M. Camuset, celui de délire chronique régulier ; M. Marandon de Montyel, celui de p>sychose systématique.

Il est triste ; ses idées sont assombries, le monde extérieur le heurte péniblement, il est dans une anxiété vague qu’il ne s’explique pas. Il ne délire pas encore ; il est inquiet, s’habitue peu à peu aux interprétations fausses, aux illusions sensorielles {période d’inquiétude). Puis le délire de persécution s’organise ; les conceptions délirantes se systématisent sous l’influence des hallucinations 'auditives et autres {période de persécution). La maladie poursuivant sa marche progressive, l’on voit, à travers les idées de persécution, apparaître quelques idées de satisfaction ; un jour vient où le délire de grandeurs prédominant a presque effacé le délire de persécution {période de grandeurs ou période ambitieuse). Dans le 4® stade du délire chronique la démence survient ; parallèlement à l’affaihlissement mental les conceptions délirantes se dissolvent {période de démence).

Suivant la phase de la maladie à laquelle on examine les délirants chroniques, ce sont tantôt des inquiets, tantôt persécutés, tantôt des ambitieux, tantôt des déments. Ces aliénés à physionomie si personnelle, à marche si régulière, à pronostic constant, ne peuvent rester confondus au milieu de tous les persécutés, de tous les mégalomanes. Sous ces noms, en effet,

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des espèces morbides bien diverses ont été englobées ; ces groupements, établis d’après la seule couleur du délire, constituent des faisceaux hétérogènes de formes psycbopatbiques à marche et à pronostic dilférents. Il importe au clinicien de reconnaître et de distinguer parmi les persécutés ceux qui sont appelés à devenir mégalomanes sans retour en arrière, ceux au contraire qui peuvent impunément être tour à tour persécutés, ambitieux, hypochondriaques, mystiques et dont le pronostic est tout différent. Enfin, dans le délire chronique, viennent se grouper, d’une façon naturelle, plusieurs étals considérés jusqu’ici comme des maladies distinctes, des monomanies : la démonopathie, le délire des persécutions, la mégalomanie, la théomanie. Nombre de ces diverses formes symptomatiques ne sont que des épisodes successifs de l’espèce pathologique dont nous entreprenons ici l’étude ; les autres doivent rentrer dans les délires des dégénérés.

Avant d’aborder la description des quatre périodes du délire chronique à évolution systématique, il nous faut faire rapidement l’histoire des variations par lesquelles ont successivement passé les conceptions des délires systématisés. De tout temps il a existé parmi les aliénés des

LE DÉLIKE CHRONIQUE

malades dont les allures caractéristiques, la physionomie spéciale ont attiré l’attention des observateurs. Manifestement délirants, ils n’en présentent pas moins ce phénomène singulier de l’intégrité plus ou moins apparente des facultés syllogistiques ; ce sont des fous sans doute, mais des fous qui peuvent vivre longtemps de la vie commune, qui savent discuter, écrire des mémoires justificatifs et défendre leurs conceptions délirantes avec parfois assez d’adresse pour convaincre leur entourage. L’attention, la mémoire, la réflexion peuvent paraître peu ou point touchées ; le point de départ de leurs raisonnements est faux, mais enfin ils raisonnent.

Paul Zacchias, Boerhaave, Lorry, Rush, Kant avaient, à la fin du siècle dernier et au début du nôtre, entrevu sans y insister d’ailleurs, les délires dits partiels, qu’ils confondaient sous le nom de mélancolie et les avaient distingués du délire général. Pinel, en 1809, décrivit les deux formes opposées que peut prendre le délire mélancolique : « c’est quelquefois une bouffissure d’orgueil, et l’idée chimérique de posséder des richesses immenses ou un pouvoir sans bornes ; c’est d’autres fois l’abattement... le désespoir. » Mais ce n’était là pour ainsi dire qu’un fait d’observation vulgaire : le clinicien avait le devoir

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d’aller au delà et d’établir parmi ces malades à délire limité des distinctions qui n’ont pas tardé à s’imposer. C’est Esquirol qui, le premier, fit entrer la médecine mentale dans cette voie nouvelle ; il donna de nombreuses observ'ations de ces diverses formes cliniques, les isola des autres espèces pathologiques, leur Imposa une dénomination spéciale et créa la monomanie (y-cyog, seul ; fxavta, folie), caractérisée par une lésion partielle de l’intelligence, des atfections ou de la volonté.

Esquirol divise la monomanie en lypémanie ou we7anco/fe, caractérisée par « un délire partiel et une passion triste et oppressive »,eten monomanie proprement dite, ayant pour signe caractéristique un « délire partiel et une passion excitante ou gaie ». La monomanie elle-même comprend diverses formes : dans la monomanie intellectuelle, « le désordre intellectuel est concentré sur un seul objet... les malades partent d’un principe faux, dont ils suivent sans dévier les raisonnements logiques, et dont ils tirent des conséquences légitimes qui modifient leurs alfections et les actes de leur volonté ; hors de ce délire partiel, ils sentent, raisonnent, agissent comme tout le monde ; des illusions, des hallucinations, des associations vicieuses d’idées, des

■ convictions fausses, erronées, bizarres sont la base (le ce délire... ». — Dans la monornduie affectivelQ^ malades ((.ne déraisonnent pas, mais leurs alfections, leur caractère sont pervertis ; par des motifs plausibles, par des explications très bien raisonnées, ils justifient l’état actuel de leurs sentiments, et excusent la bizarrerie, l’inconvenance de leur conduite. Tantôt la volonté est lésée : le malade, hors des voies ordinaires, est entraîné à des actes que la raison ou le sentiment ne déterminent pas, que la conscience réprouve, que la volonté n’a plus la force de réprimer ; les actions sont involontaires, instinctives, irrésistibles... c’est la monomanie instinctive, »

Dans le portrait que trace Esquirol de certains lypémaniaques et de certains monomaniaques, nous trouvons bien des traits qui appartiennent à nos délirants chroniques à la période de persécution ou à la période de grandeur : « Le lypémaniaque se croit soumis à l’influence funeste de l’électricité ou du magnétisme ; il se persuade qu’avec des agents chimiques on peut l’empoisonner, ou qu’avec quelques instruments occultes, la physique lui prépare mille maux, entend tout ce qu’il dit quoique à de très grandes distances, ou môme devine toute sa pensée. »

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Ksquirol faisait rentrer ainsi les malades que nous étudions ici, les uns dans la lypémanie, les autres dans les monomanies intellectuelles, à côté d’états psychopathiques bien dilTérenls et aujourd’hui décrits isolément {Délires des dégénérés. — Impulsions et obsessions, syndromes épisodiques delà dégénérescence mentale). Cette confusion ne devait pas être facile à détruire, puisque, dix ans après la publication du Mémoire de Lasègue sur le délire de persécution, on retrouve encore dans les auteurs cette dei’nière forme parmi les monomanies intellectuelles à côté du délire du toucher.

Malgré les critiques dont elle a justement été l’objet, cette conception des monomanies a eu sa raison d'être ; ç’a été une des étapes par lesquelles on devait passer pour arriver à la conception actuelle des psychoses systématisées et du délire chronique à évolution systématique. Pendant longtemps elle a régné presque sans conteste dans la scienceeta compté parmi ses défenseurs les noms les plus autorisés : « Quelle différence, dit Baillarger, entre l’aliéné qui, parmi les innombrables idées que l’intelligence peut enfanter, n’en olfre qu’un petit nombre de lésées, conserve une activité normale, peut vaquer au.x choses ordinaires de la vie, et le mania<|ue

OH le mélancolique, dont l’inlelligence entièrement bouleversée amène une activité désordonnée ou une inertie que rien ne peut vaincre. » Et cependant que de légitimes critiques les monomanies ont suscitées : division artilicielle, reposant bien plus sur l’aspect extérieur du malade, sur ses allures générales, que sur la pathogénie et l’évolution de la maladie, la monomanie, d’une part, groupait ensemble des espèces diiïérentes, de l’autre, répartissait dans des’ classes distinctes des formes identiques, enfin elle isolait et constituait comme entités pathologiques des aspects symptomatiques, des épisodes de la même affection.

Plus tard, des tentatives furent faites pour isoler des monomanes et des mélancoliques, des malades présentant un type tout particulier. La plus retentissante de toutes est la constitution de la forme décrite par Lasègue sous le nom de délire de persécution. Avant d’aborder l’examen de cette œuvre capitale, rappelons les travaux de Guislain qui, en 1832, séparait le délire accumteur ou monodélire accusateur de la mélancolie, et insistait sur l’attitude caractéristique de ce délire qu’il considérait môme comme un état maniaque : « Ce maniaque, loin de s’accuser, est une victime. Il lance des accusations contre ses

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amis, ses proches, contre des êtres imaginaires. Il se croit entouré de malfaiteurs... Il est en butte à la malveillance... on trame contre lui des complots, des conspirations, « on m’en veut... des influences malignes sont dirigées contre moi ; c’est l’électricité, c’est le magnétisme... »

Lasègue, dans sa monographie [Z)w délire de persécution, {Arch. gén. de Méd.,îé\r. 1852)], a eu le rare mérite de détacher du grand complexus symptomatique désigné par Esquirol sous le nom de lypémaixie, un groupe de malades présentant un délire partiel, caractérisé par l’existence d’idées de persécution systématisées. Il ne s’agissait pas de ces idées de persécution plus ou moins confuses que l’on peut rencontrer d’une façon épisodique dans le délire alcoolique, dans les états maniaques, dans la démence sénile, l’épilepsie ; dans la forme qu’il étudiait, le délire de persécution organisé en système constituait à lui seul toute la maladie. Certes, on ne saurait assez proclamer le progrès réalisé par Lasègue ; il faut cependant reconnaître qu’il est des points par lesquels son œuvre prête à la critique. Pour bien établir le type, il s'en est tenu à la période d’état, négligeant ainsi la marche de la maladie. Il a bien indiqué la période pro-

dromique, mais il a fait observer que, si certains persécutés arrivent lentement, progressivement à construire leur roman systématique, il en est d’autres chez lesquels ce travail de formation du délire est si rapide, quon saisit avec peine le premier degré. Si Lasègue ne se fût pas arrêté à la période de floraison, comme il le dit, et s’il eût continué à suivre l’évolution et la terminaison de la maladie, il serait arrivé à ce résultat inévitable que les persécutés chez lesquels la période prodromique fait défaut sont justement ceux dont il eût constaté la guérison assez prompte. Par suite, il n’eût pas rangé dans une même espèce pathologique, d’une part, des malades qui guérissent souvent, d’autre part, des malades qui ne guérissent jamais. Ces persécutés hallucinés qui guérissent rapidement sont, pour la plupart, des héréditaires dégénérés et, quelquefois aussi, des alcooliques suh-aigus, plus rarement des intermittents. Ils ont les apparences d’un délirant chronique à la seconde période, mais ils en diffèrent complètement par leurs antécédents, par le mode de début du délire et surtout par son évolution ultérieure. Ils n’offrent jamais la marche systématiquement méthodique du délire chronique.

Une seconde assertion que nous devons rele-

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ver, puisqu’elle a été cause de fréquentes erreurs, c’est que le délire de perséculion pouvait s’accompagner ou non d’hallucinations. Après avoir parlé des illusions et des interprétations délirantes du début, Lasègue ajoute : « Jusque-là le malheureux persécuté s’est maintenu dans les limites des sensations vraies sur lesquelles il a fondé ses inductions délirantes ; un certain nombre de malades ne vont pas au delà. Ce qu’il a entendu, il a pu, il a dû l’entendre, et, bien qu’il ne dépasse pas cette mesure, il peut parcourir tous les échelons et arriver au terme le plus avancé de la maladie; d’autres, au contraire, sont poursuivis par des hallucinations sans être ni plus ni moins gravement malades. » Plus loin nous voyons encore : « L’hallucination de l’ouïe n’est ni la conséquence obligée, ni l’antécédent nécessaire du délire de persécution, mais elle est la seule qui soit compatible avec lui. » Lasègue, ayant compris dans le délire de persécutions des persécutés sans période prodromique, des persécutés sans hallucinations, c’està-dire des persécu tés sou ven t eu rab les , s’est t ro u vé naturellement porté à admettre une période de décroissance du délire, comme il ressort du passage suivant : « J’ai suivi le délire de persécution depuis son début jusqu’à sa période d’état.

LE UÉLIUE CltHOXlQUE

Comme je ne veux établir qu’un type et déterminer les caractères qui doivent entrer dans sa définition, il sera hors de propos d’étudier sa marche décroissante ou de chercher les indications thérapeutiques. »

Du reste, d’après la statistique de Lasègue, la proportion desfemmes atteintes de délire de persécution s’élèverait à 25 pour 100. Ce chiffre énorme prouve éloquemment que Lasègue comprenait dans ce groupe un grand nombre de cas qui ne lui appartiennent pas. Cela est si vrai, que plus tard ce maître entrevoyait lui-méme les imperfections de son œuvre et, à propos du délire alcoolique suh-aigu, insistait particulièrement sur le diagnostic avec le délire de persécution. Plus tard encore, ayant eu à s’occuper de plusieurs aliénés persécuteurs non hallucinés, il présentait un groupe spécial de persécutés-persécuteurs distinct du délire de persécution. Le Mémoire de Lasègue se termine par quinze observations très écourtées sans doute, mais dont la lecture cependant vient confirmer ce que nous avons dit et montrer à côté les uns des autres des faits de nature différente.

En résumé, le délire de persécution de Lasègue a marqué un pas en avant, en séparant des lypémaniaquesetdesmonomanes d’Esquirol, un

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groupe de malades dont l’aspect clinique était bien caractéristique ; mais celte espèce pathologique, basée presque exclusivement sur un caractère symptomatique, l’idée nette de persécution, a dû englober des faits disparates. Ue là une confusion regrettable qui n’est pas sans exercer encore une certaine action sur les débats actuels. Aujourd’hui, il fallait nécessairement faire un choix parmi les persécutés de Lasègue, car les uns sont hallucinés, d’autres ne le sont pas ; les uns arrivent d’emblée à l’idée systématisée de persécution, d’autres n’y aboutissent qu’après une longue préparation ; les uns guérissent, les autres sont voués à l’incurabilité.

Morel, en 18G0 ('), à propos du délire et des actes consécutifs à l’hypochondrie-névrose, décrit le délire bypocbondriaque et, dans un chapitre spécial, parle des persécutés qui deviennent des ambitieux. S’il n’admettait que des persécutés devenant ambitieux, il s’en trouverait certainement parmi eux beaucoup qui seraient des délirants chroniques ; mais, pour Morel, il faut

(') Morkl. Traité des maladies mentales, 1860, p. 703.

qu’rrs soient hypochondriaques d’abord ; or, l’hypocliondric, nous le savons, est le plus souvent une manifestation des dégénérés, et, comme le délire chronique se montre exceptionnellement chez ses derniers, il ne paraissait guère probable que riiypochondriaque persécuté, ambitieux, pùt présenter des caractères assez fixes pour entrer dans le cadre du délire chronique. La lecture des deux observations que Morel donne comme exemples types montre surabondamment qu’il s’agit là de dégénérés apportant dans leur délire la mobilité qui caractérise la plupart d’entre eux. Dans la première il s’agit d’un homme de 28 ans, à tendances mélancoliques dès l’âge le plus tendre, d’une émotivité extrême, névropathe, migraineux, qui, à la suite d’un soufflet reçu dans une réunion publique, devient plus triste, craintif, et tout à la fois hypocliondriaque et persécuté. 11 a des alternatives de stupeur profonde et de violente agitation avec des paroxysmes de fureur ; il présente des troubles de la sensibilité générale et des hallucinations multiples de tous les sens, se croit en enfer, craint d’étre empoisonné ; puis devient rapidement ambitieux, entend la voix de Dieu qui vient le chercher pour régner, etc... Enfin, après la succession de tant de délires variés, le patient

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linit par guérir, ce qui ne nous surprend nullement avec cette mobililé et cette multiplicité des phases délirantes. Ce malade ne peut évidemment rentrer ni dans le délire de persécution de Lasègue, ni dans le délire chronique.

Dans la seconde observation, il s’agit d’un homme de 25 ans, ayant commis des actes extravagants toute sa vie ; c’est, dit Morel, un aliéné hypocliondriaque porté au suicide, à l’homicide, aux excès vénériens et bachiques. Voici du reste le passage relatif à ces dispositions maladives : « Pour échaj)per à cette tendance qui l’entraînait au meurtre d’une façon irrésistible, Lemaître s’enfuyait du toit conjugal avec l’argent qu’il pouvait emporter ; il par- - courait alors les campagnes, entrait dans les cabarets, et commettait des excès incroyables. Ce n’est que lorsqu’il avait épuisé ses dernières ressources qu’il revenait à la maison, hébété, abattu, abruti, honteux de lui-méme, mais calme en apparence. Il reprenait son travail, promettait de ne plus recommencer, demandait pardon à sa femme et déplorait ses égarements. La crise était passée ; mais, après quelque temps de repos, les mêmes phénomènes se reproduisaient, sous l’influence des mêmes causes, et les absences se prolongeaient toujours davan-

tagc. Puis arrive une bouffée de délire ambitieux ; le malade raconte qu’il est appelé à sauver l’Etat et qu’il doit devenir un des plus fermes soutiens de l’Empire. Plus tard, il est traduit en Cour d’assises pour avoir mis le feu à une meule de gerbes de blé afin de se faire rendre justice. Ce malade a guéri de ce premier accès et a pu quitter l’asile, mais après une rechute, il a été ramené à Quatre-Mares. Comme le précédent, ce malade n’est pas plus le persécuté décrit par Lasègue et M. Falret qu’il n’est notre délirant chronique.

Examinons maintenant le mémoire vraiment remarquable de Foville sur le délire des grandeurs ('). Nous trouvons dans ce consciencieux travail, la contre-partie du délire de persécution. Foville s’approprie quelques-uns des hallucinés persécutés de Lasègue devenus des hallucinés ambitieux, et il les range dans une nouvelle espèce pathologique : la mégalomanie. Si Foville s’était contenté de comprendre les seuls persécutés devenus ambitieux, nous serions bien près de nous entendre ; mais la mégalomanie de

(') Foville. Etude clinique de la folie avec prédominance du délire des grandeurs . Paris, 1871.

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Foville ne contient pas seulement les délirants chroniques (persécutés hallucinés à longue éclosion dev'enus plus tard ambitieux)'; cet auteur fait entrer aussi dans le cadre de la mégalo-r manie des sujets qui, d’emblée, ont des hallucinations et des idées ambitieuses ; d’autres qui ont des idées ambitieuses et pas d’hallucinations ; d’autres chez lesquels le délire des grandeurs se montre le premier et est suivi de délire de persécution ; si bien que nous nous trouvons encore en présence des mômes difficultés : nous avons un groupe clinique, la mégalomanie qui réunit des sujets très différents au point de vue non seulement des caractères mômes du délire, mais aussi du début et de l’évolution de la maladie.

Foville étaye la mégalomanie sur douze observations : dans les quatre premières, il s’agit d’héréditaires dégénérés. Le premier malade est un jeune homme de 22 ans, fils naturel d’une mère morte aliénée, qui a déjà antérieurement manifesté des anomalies d’instincts et de sentiments : le délire ambitieux s’est produit sans l’intervention d’hallucinations. Le malade suivant est un dégénéré avec délire ambitieuxconsécufifa des hallucinations. Dans la troisième observation, il s’agit d’un délire des grandeurs primitif avec

LE DKLIRE CHRONIQUE

hallucinations et idées de persécution secondaires. Le quatrième malade présente un délire ])olymorphe : idées de persécution et de grandeur simultanées. L’observation V est un cas de délire chronique : mégalomanie — délire partiel systématisé — hallucinations — idées de persécution — délire des grandeurs consécutif. L’observation VI est la seule sur les douze où l’on trouve du délire hypoebondriaque qui, nous l’avons vu, devrait, d’après Morel, se montrer constamment ; le sujet paraît être un dégénéré. Les six autres observations sont un peu écourtées, mais elles semblent se rattacher pour la plupart au délire chronique.

Cela sufQt pour nous donner une idée de ce groupement de faits, qui malgré le caractère symptomatique commun qu’ils puisent dans la mégalomanie, n’en constituent pas moins une mosaïque clinique où l’on chercherait en vain une marche et un pronostic pouvant sé rattacher à tous les cas.

- Nous trouvons dans les auteurs allemands des vues sensiblement analogues à celles que nous venons d’exposer ; mais une grande confusion règne dans la nomenclature psychiatrique. Les termes de Wahnsinn et de Verrücklheit ont pour divers auteurs une signification dilférente :

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on peut dire cependant qu’ils correspondent à peu près à la niononianie et aux délires partiels des anciens aliénistes français. Mendel (1881), Werner (1889) et tout récemment Snell ont proposé de renoncer définitivement aux appellations précédentes qui ont rendu inextricables les diverses classifications et d’employer pour désigner la folie systématique le terme de Paranoïa. Mais les dénominations anciennes de Wahnsinn et de Verrüohtheit n’ont point pour cela disparu de la terminologie et sont employés aujourd’hui concurremment avec le mot de Paranoïa. Sous cette dernière étiquette certains auteurs groupent d’ailleurs, comme nous le verrons, non seulement les délires systématisés {Paranoïa chronique), mais encore des formes hallucinatoires aiguës qui en sont bien différentes {Paranoïa aiguë).

Quelques considérations historiques nous fixeront sur la signification très-variable de ces divers vocables. Griesinger (1845-61) désignait sous le nom de Verrücktheit les formes correspondant aux monomanies et aux délires partiels (folies systématisées). Il les considérait comme n’étant que le second stade d’une alTection mentale dont la première période était affective (manie, mélancolie) d’où le nom de secundare Ver-

nicltheit. Snell (1865), Westphall (1870) et Sancler démontrèrent plus tard qu’il y avait une série de cas dans lesquels il n’exislait aucun stade mélancolique antérieur ; ces formes systématisées primaires constituèrent la primare Verrücktheit. Nous devons ajouter que Griesinger, en 1867, avait lui-même modifié sa manière de voir et croyait à la possibilité du développement primitif des états systématiques. Pour terminer ce qui a trait à la forme secondaire, disons tout de suite que Mendel, qui a substitué, comme nous l'avons vu, le mot Paranoïa à la Verriick- Iheit, affirme n çivoir trouvé que 3 états secondaires sur 150 paranoïaques ; Westphall, de son côté, déclarait en 1884 ne pouvoir admettre qu’un délire systématisé fût consécutif à un état pri- i maire.

Griesinger rangeait d’autre part les folies systématisées dans les états d’affaiblissement intellectuel. Baillarger a protesté contre celte conception ; d’ailleurs Griesinger lui-même avouait « qu il se faisait dans ces psychoses un travail intellectuel encore assez actif, et que le délire subissait 1 influence de la réflexion, du raisonnement et se systématisait. » Le môme auteur disüngue une forme de folie systématisée avec un délire actif, exalté (le sujet est Dieu, roi, maître

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de la nature) ; une autre avec délire passif, déprimé (le malade est persécuté, tourmenté par rélcctricité, etc.). Gricsinger insiste sur ce fait que les hallucinations et les illusions ne sont, dans aucune des formes de la folie, aussi fréquentes que dans la folie systématisée, et, dans beaucoup de cas, ce sont elles qui nourrissent et entretiennent principalement le délire.

Examinons maintenant les opinions des auteurs contemporains tels que Schüle, Kralît- Ebing, Kraepelin. Rappelons brièvement les grandes lignes de la classification du D"" Scbüle ('). Il distingue les psychoses survenant chez l’individu à développement organo-psychique complet et les psychoses de l’individu à développement organo-psychique défectueux (dégénérés avec leurs stigmates psychiques particuliers : lacunes morales et intellectuelles, idées obsédantes, perversions sexuelles). — Dans la première division l’auteur établit deux grands groupes basés sur la force de résistance cérébrale et décrit ainsi les psychoses ducet'veau va-

(') ScnuLE. Traité clinique des maladies mentales. 3® (^“dilion. Trad. française de MM. Duliamel et J. Dagonet. Paris, 1888.

liée et celles du cerveau invalide. — L’aiïaihlissement de la résistance cérébrale peut être congénital (simple prédisposition), ou acqnis : les psychoses du cerveau invalide pouvant, par exemple, succéder à des psychoses du cerveau valide. Certains délires systématisés (délires de persécution, délires ambitieux) rentrent parmi les psychoses des dégénérés : c’est le délire systématisé originel des héréditaires (origincire Vôrrüc/ctheit^ ; los autres font partie des psychoses du cerveau invalide. Citons parmi ces derniers le délire systématisé chronique {chronischer Wahnsinn) qui comprend deux formes : le délire de persécution et le délire systématisé ambitieux chronique. Voriginüre Verrücktheit ressemble au Wahnsinn chronique par les symptômes, mais en diffère par les signes des dégénérés , dans cette forme, le délire des persécutions et le délire ambitieux peuvent se précéder l’un l’autre, éclater simultanément, marcher parallèlement, se remplacer brusquement, s’entremêler.

Dans le chapitre consacré au Wahnsinn chronique, Schüle, après avoir décrit le délire des persécutions avec sa période d’incubation, étudie <( la complication de délire ambitieux qui s ajoute ou se substitue au délire des persécu-

ENCYCLOPKDIE SCIENTIFIQUE

lions. Tantôt elle peut se produire d’une manière en quelque sorte spontanée, inconsciente, tantôt elle est la suite logique du délire antérieur. Ce caractère ambitieux de l’alîection est le signe d’une haute gravité, sinon de l’incurabilité... » A côté de ces faits qui répondent à notre délire chronique, Schüle décrit, toujours sous le nom de Waliminn chronique, des formes débutant par une phase de manie ou par un délire systématisé à forme dépressive aiguë ; il range aussi sous ce nom des cas où un délire de persécutions périodique alterne avec un délire ambitieux également périodique ; d’autres où, dans le cours d’un délire des persécutions, éclate brusquement soit un délire hypochondriaque, soit un délire ambitieux qui revêt parfois la forme d’un accès maniaque ; d’autres encore danslesquels le délire des persécutions se produit d’une façon inconsciente et subite. La terminaison en est très variable. Le chronischer Wahnsinn est donc bien, pour employer l’expression de Schüle lui-même, une alfection protéiforme. A part ces distinctions de délire de persécutions chez les dégénérés et de délire de persécution chez des cerveaux invalides, distinction qui du reste ne l’épond en aucune façon à notre manière de voir, nous en sommes toujours au point

LE DÉLIUE CimONIQUE

OÙ en élait Foville dans sa mégalomanie.

V. Ki’aiït-Ebing (') désigne sous le nom de A^"allnsinn des formes différentes de notre délire chronique et du Walinsinn de Schüle. L’hallucinatorischer Walinsinn est essentiellement caractérisé par « l’excitation des centres sensoriels dans un cerveau épuisé » ; la multiplicité des hallucinations amène un trouble profond de la conscience avec production secondaire d’un état maniaque ou mélancolique. Ces formes hallucinatoires aiguës qui correspondent pour la plupart aux délires d’emblée des dégénérés n’ont rien à voir avec le délire chronique. Laissant de coté la distinction établie par Schüle, l’auteur décrit dans le groupe des dégénérescences psychiques la Paranoïa ou primcire Verrücklheil qu’il distingue en originare Paranoïa et en Paranoïa tardive. La première forme débute dans l’enfance ou à la puberté, elle est relativement rare (16 cas sur 550 paranoïaques). La seconde comprend elle-même parmi ses subdivisions le délire de persécutions et la mégalomanie. « Ces deux délires peuvent d’ailleurs, dit

(9 R. V. Krafft-Edino. Lehrbuch der Psychiatrie 3o ûdit. Stuttgart, 1888.

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•Kraiïl-Ebing, se présenter soit sirnultancrnent, soit isolément... 11 n’est pas rare que, dans le cours de l’évolution d’un délire de persécution, des idées de grandeur surviennent, si puissantes qu’elles supplantent presque entièrement le délire primitif. Le malade jusqu’alors persécuté devient empereur. Dieu, n L’auteur décrit ces persécutés comme ayant dès l’enfance un caraclCTC sombre, excentrique, des idées hypochondriaques. Il admet qu’il peut, bien que très rarement, ne pas y avoir d’ballucinations ; il déclare n’avoir pas vu un cas de guérison sur 500 observations, mais seulement des intervalles lucides de durée éphémère. L’exposé qui précède nous montre que le chronischer Wahnsinn de Schüle, que la Paranoïa persecicloria de Krafft-Ebing sont bien plus compréhensifs que le délire chronique, et renferment comme le délire de persécution de Laségue, comme les persécutés hypochondriaques de Morel, comme la mégalomanie de Foville, des formes cliniques disparates.

■ Kraepelin (•) admet comme Schüle que la VerrUcktheit (délires systématisés) se développe sur

' (') Kraepelin. Psychiatrie, dritte Auflage. Leipzig,

« un terrain d’invalidité psychique avec insufnsancc de la critique ». Cette invalidité peut être congénitale ou être survenue dans le cours de l’existence du sujet. L’auteur critique les dénominations de Westphall, de Schüle et de Mendel, qui désignent sous un môme nom des espèces cliniques très diverses, telles que les formes hallucinatoires aiguës (acüle Verrücklheit, Westphall ; aciïtes Waluisinn, Schüle) et les délires systématisés chroniques (Primare Verrücklheit, Wesphall : Chronischer Wahnsinn, Schüle). 11 se refuse à placer à coté de psychoses aiguës curables ayant pour origine principale des causes extrinsèques à l’individu, des psychoses constitutionnelles chroniques incurables. Il constate les difficultés qui se sont opposées jusqu’ici à toutes les tentatives faites pour établir dans le groupe des folies systématisées, des divisions réellement cliniques. Les causes de l’alfection, la genèse des conceptions délirantes, la couleur du délire ne peuvent servir de base à une classification scientifique des formes di\''erses de. la Verrücktbeit. Cependant Kraepelin, après avoir avoué l’insuffisance des conceptions des délires systématisés émises jusqu’à ce jour en Allemagne et malgré les critiques très fondées qu’il adresse a la classification symptoma-

ENCYCLOPÉDIE SCIENTIKIQL'E

üque basée sur le contenu du délire (idées de grandeur, idées de persécution), se contente, faute de mieux, de diviser la folie systématisée en deux grandes classes comprenant la forme expansive et la forme dépressive.

Les considérations dans lesquelles nous venons d’entrer au sujet des dillérentes opinions sur les délires systématisés en France et en Allemagne nous permettront d’être brefs dans l’étude des doctrines acceptées en Angleterre et en Italie. En 1882, Buccola (‘) fit connaître, dans ce dernier pays, les idées des Allemands sur les folies systématiques primitives. Morselli etBuccola (1883)(') insistent sur les dillérences qui doivent faire isoler ces formes des autres espèces cliniques : nous retrouvons là les arguments qui avaient, il y a longtemps, fait créer en France pour ces états psychopathiques, le terme de délire partiel. Mais les auteurs précédents englobent dans la. pazsia sistematizzata primitiva des malades bien divers : on y voit à côté des monomanies

(') Buccola. I delirii sistematizzati primilivi (Rie. sperim. di freniatria, 1882).

(2) Morselli et Buccola. Contributo clinico alla dottrina délia pazzia sistematizzata Torino,

LE DÉLIRE CIinONlQUE

inlcllectuclles d’Esquirol et des délires de persécution, des idées fixes, des folies hypochondriaques, des délires liystéric[ues à forme érotique, des états raisonnants (mattoïdes), etc. C’est pour eux une psychose dégénérative ; ils en signalent la marche chronique, le peu de retentissement sur les facultés intellectuelles proprement dites, la transformation très tardive en une véritable démence (distinction avec la manie et la mélancolie) ; ils insistent sur la rareté des guérisons et sur le niveau intellectuel des sujets qui constituent la partie la plus intelligente et la plus laborieuse des asiles.

Amadei etTonnini(’) admettent, contrairement aux auteurs précédents, qu’il existe des délires systématisés primitifs survenant en dehors de la dégénérescence mentale, et ils opposent cette 'paranoïa, psycho-névrotique à la paranoïa dégénérative. Ils distinguent bien les formes aiguës des chroniques, les originelles des tardives, les formes hallucinatoires des formes non hallucinatoires ; ils signalent la transformation du délire de persécution en dé- (*)

(*) Amadei et Tonnini. La Paranoïa e le sue forme (Archioio italiano i^er le malattie nervose. Milan, 1883-84).

ENCYCLOI'KDIE SCIENTIFIQUE

lire de grandeur, mais ils ne lienncnl ]>as compte de l’évolution particulière des conceptions délirantes pour isoler une espèce particulière.

En Angleterre, MM. Bucknill et llack Tuke, dans leur manuel de médecine psvchologiijuc, rapportent la classification admise par le Congrès do médecine mentale de 1807 dans laquelle figure le délire de persécution, « Delusion of persécution », mais n’adoptant pas cette classification, ils comprennent les délires de persécution dans une forme mentale qu’ils désignent sous le nom du « delusional imanily », où se trouvent confondus les délires des dégénérés et le délire chronique (’).

Dans son intéressant ouvrage I-e crime et la folie, M. Maudsley fait rentrer dans la folio partielle intellectuelle les délires de persécution sans établir aucune distinction entre eux. Us figurent d’ailleurs à côté de la mélancolie avec hallucinations hypochondriaques, de la folie homicide, etc. (p. 177).

Sous le nom de folie intellectuelle, llam-

(I) John Charles BüOknill and Daniel Uack Tuke. A manual of 2)sijcholbgical medirine. 1874, p. 51 et 202.

LE DELIHK ClIHONigUE

moml(') englobe les formes les pi us diverses ayant pour caractère essentiel la delusion. « Les délusions peuvent reposer sur des illusions ou suides hallucinations : d’antres fois, elles résultent d’un raisonnement faux, fondé sur des prémisses imaginaires, mais n’ayant elles-mêmes aucun rapport avec les impressions sensorielles. » En somme, nous retrouvons là la monomanie intellectuelle d’Esquirol.

Nous venons de voir les lacunes des travaux de nos devanciers et les desiderata des contemporains. Les persécutés de Lasègue, les mégalomanes de Foville, les paranoïaques des Allemands présentent-ils les caractères d’une espèce pathologique à marche et à pronostic constants? Nous n hésitons pas a repondre par la négative. La conception du déliré chronique à évolution systématique nous paraît de nature à jeter quelque lumière dans le groupe des délires systématisés ; elle nous permet de pousser plus loin l’analyse et d isoler parmi des formes actuellement confondues une espèce distincte. Le caractère du délire se montrant insuffisant pour servir à la

(’) Hammond. Traité dns maladies du système nerveux. Traduct. fiànçaisc, 1879.

EXCYCLOPKDIE SCIENTIKIQU’E

détermi nation de groupes cliniques homogènes, il est nécessaire de faire intervenir les antécédents du malade, d’étudier l’histoire eut ère de l’affection, son début et son évolution pour dégager, sous l’apparente uniformité des sym[)tùmes, des types morbides foncièrement dissemblables méritant une description et une dénomination spéciales.

CriAPITRE II

DÉLIRE CHRONIQUE A ÉVOLUTION SYSTÉMATI- QUE : PÉRIODE D’INCUBATION ; PÉRIODE DE PERSÉCUTION

SoMiiAiRE : Age auquel apparaît la maladie. Etat mental antérieur. Fréquence. Durée. Période d’incubation : inquiétude, soupçons, idées vagues de persécution, illusions et interprétations délirantes.

Apparition de l’hallucination de l’ouïe : période de persécution. Marche progressi7e des troubles sensoriels : chuchotements, mots isolés, monologues, dialogues. Echo de la pensée. Hallucinations unilatérales. Hallucinations motrices verbales. Troubles de la sensibilité générale, hallucinations génitales, olfactives et gustatives. Rareté des hallucinations de la vue.

ENCYCLOPKDIE SCIENTIFIQUE

Systématisation du délire. Modes de réaction du malade : il fuit les dangers imaginaires, il se défend, il attaque. Néologismes. Attitude caractéristique du patient. Réticences. Altérations de la personnalité.

Avant d’aborder la description des quatre périodes du délire chronique, nous devons donner quelques indications générales sur l’âge auquel apparaît habituellement la maladie, sur l’état mental antérieur du délirant chroniipie, sur la fréquence de l’affection suivant le se.ve et aussi par rapport aux autres psychoses et enfin sur la durée.

Par l'époque de la vie à laquelle il débute, le délire chronique se sépare déjà du délire des dégénérés. Chez ces derniers, des conceptions délirantes peuvent éclore à tout âge, souvent d’une façon précoce, révélant ainsi d'une manière indéniable ta tare originelle. Idées de suicide, dépression mélancolique, états maniaques, obsessions, impulsions, délires systématisés mêmes, toutes ces formes mentales morbides peuvent se manifester dès la jeunesse, parfois même dès l’enfance. Le délire chronique, au contraire, apparaît toujours à l’âge adulte, d’ordinaire vers 33 à 43 ans, assez souvent à la suite de cluigrins et de

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