‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 112 sur 234 · OBSERVATION XLIX · texte numérisé non relu

OBSERVATION XLIX

I.a fonime et le mari. — Délire des persécutions. — Hypochoiidrie. — Aliénée jféniisseuse. — Guérison. (Maret, tlièse citée.)

Madame G..., àgcc de quarante-deux ans, d'un bon tempérament et d'une constitution nervoso-sanguine , entre dans un établissement d'aliénés le 12 novembre 1867, dans un état d'agitation à nous faire croire qu'elle est à la veille de mourir d'asphyxie; elle demande de l'air, crie qu'elle ne peut respirer et qu'on, lui a volé son respir. Elle fait de violents mouvements d'inspiration, et, parfaitement lucide en dehors de ses appréciations fausses , elle convient qu'elle est folle, contrairement à tant de malades, mais soutient que ce n'est pas une folie comme une autre; c'est une folie nerveuse. Elle ne cesse de pousser de profonds gémissements dans ses inspirations désordonnées, et bientôt en arrive à répéter à chaque moment qu'elle va mourir; la douche va lui donner la mort. Il ne sert de rien de lui représenter qu'hier elle en disait autant et que pourtant elle avait survécu à ses prédictions sinistres.

Mais comme avec ces sortes de malades les conseils rai-

238 LE DÉLIRK DES PERSÉCUTIOMS.

sonnablcs restent toujours sans résultat, elle n'en persiste pas moins à prophétiser pour le lendemain tous les maux dont elle nous avait entretenu la veille. Notre malade ne mourant toujours point, maljîré ses présages de malheur, changea bientôt son système de délire et tinit par s'imaginer qu elle ne pouvait mourir ; mais elle n'était point pour cela immortelle; elle prétendait nêlre ni morte ni vivante, ^ei qu'on l'enterrait dans cet état. Avec cette nouvelle manière d'envisager l'avenir, elle poussait des gémissements à faire trembler, et s'écriait souvent : « Hélas! ne pas pouvoir mourir, el être enterrée sans être morte, quel supplice! » C'était toujours demain, dans deux ou trois jours, qu'on devait procéder à celte triste cérémonie. Puis, comme son attente était constamment trompée, et que nous ne cessions de lui en faire remarquer le ridicule, elle fixa au 1" mai de celte année le jour où décidément on devait l'enterrer. Ce terme expiré , elle prétendit que sa famille avait payé pour qu'elle eût encore un an à vivre, et c'est depuis cette époque qu'elle a commencé à se tranquilliser davantage. C'est à peu près vers ce temps-là qu'elle eut une gingivite, et comme on lui prescrivait un gargarisme astringent contre cette affection : « Ah! je crois bien, dit-elle, vous allez me soigner comme si j' étais vivante! » Aucune des malades ses compagnes n'était aussi affligée qu'elle; au moins elles étaient vivantes. Depuis lors, celte malheureuse ne parle plus d'enterrement, et elle a cessé aussi de se plaindre qu'elle ne pourra jamais mourir. Aujourd'hui, elle est calme, laborieuse, et sait au moins se contenir; elle gémit encore, mais tout bas, sous forme d'un profond soupir et moins souvent qu'autrefois. Ses gémissements formaient, dès le principe, l'unique phénomène maladif quelle présentât; ce sera probablement aussi celui qui disparaîtra le dernier, si elle guérit, comme nous l'espérons. Elle appartient à une

CllAIMTUt: SIXlÈMli. 239

famille fortement entachée (riiérédité, et il n'est pas rare, on effet, de rencontrer des «juérisons chez des aliénés de cette catégorie; mais ils sont aussi plus exposés que les autres à rentrer un grand nombre de fois dans nos asiles. Ses sentiments affectifs ne lui font pas défaut, et souvent nous lavons entendue s'écrier, en parlant de sa lille : « Stirlout (j H elle n épouse jamais un ivrogne! "

A la date du 20 août 1871 , AI. Maret nous écrit que madame G... a guéri, qu'elle a quitté depuis deux ans environ l'asile qui abritait sa souffrance , mais qu'elle a conservé le type gémisseur. Elle est devenue énorme et souffre beaucoup de son excessif embonpoint. M. Maret ajoute que madame G... se plaignait déjà beaucoup de cette polysarcie commençante au moment où elle était aliénée, et il incline à penser que la plupart des persécutés hypochondriaqucs éprouvent véritablement des malaises réels, que le délire dérive dans ce cas de la douleur physique , et que , pour arriver à la guérison des troubles intellectuels, il faut d'abord commencer par améliorer sensiblement l'affection corporelle.

W&r'i de la préc(^dciitc.

AI. G. . . , docteur en médecine , a commis des excès alcooliques et a dû èire placé dans une maison spéciale. Il a des idées de persécution et est trèsanxieux; il a peur d'être poursuivi, il craint d'èire assassiné, ne dort |)as, et décrit lui-même son délire

240 L!i DKLIHE DES PERSÉCUTIONS.

dans les lettres suivantes, qu'il adresse le même

jour au chef du parquet de la localité :

1° « Monsieur, j'ai l'honneur de vous faire part de la déclaration que j'ai faite à M. le suhstitut G... L'une de mes tantes, madame veuve G..., m'a menacé de me tuer, ainsi que mon épouse et mes enfants, un jour que je lui faisais visite, sous prétexte que je n'avais pas épousé sa demoiselle. «Je vous ai manqué, m'a-t-elle dit, à Saint-Valéry, à » Dieppe, au Havre; mais je vous rejoindrai chez vous, ou » sur les routes que vous parcourrez. Des forçats que je » paye vous ont manqué chez D..., mon locataire; il en )) est un sur le port que je ne puis retrouver, il fera bien le « coup; et puis, si je vous manque et que la mort me sur- « prenne avant d'avoir réussi, les jésuites me vengeront, )> ils me l'ont promis : vous avez dit du mal d'eux, cela » suffit. Vous saurez ce que c'est que la haine d'une mère; „ ma fille est morte de chagrin pour vous ; partez , et , je ,) vous le répète, je dépenserai toute ma fortune pour réus- » sir. Le fils G..., entrepreneur à...., est aussi chargé de

cette besogne ; mais il est trop lâche et trop mou , il fau- » dra que je le tente par l'argent. Je lui joindrai votre an- » cienne maîtresse, Élisabeth L..., de G..., en Picardie;

elle vous en veut depuis longtemps; enfin, je ne saurais )) trop vous le répéter, coûte que coûte, je vous aurai tous. »

» Je pri-e Monsieur le procureur impérial , en recevant cette première noie, d'agréer les salutations empressées de son tout dévoué.

)) Signé : G . . . »

2° « Monsieur, je vous adresse par cette seconde lettre une liste d'individus que je dois vous signaler comme provocateurs insolents à mon égard , et qui pourraient devenir

CIIAl'lTUE SIXIÈAII;;.

(lanfîjereux. » (Suivent les noms et l'adresse de onze personnes lionorables, qui ont toujours été les meilleurs amis et clients du nialiieiireux nuilade.)

Il continue à en signaler d'autres comme il suit : C .., restaurateur à B. .., de chez qui j'ai raj)porlé un ci<i[are, gardé dans nui conuiiode , et qui doit encore contenir une préparation cliimique dont la présence ne s'e\pliijuc pas.

)) Je vous prie aussi, Monsieur le procureur impérial, de ({uestionner M. L... et son épouse, mes locataires au hameau des ; M. H.. ., restaurateur, qui m'a dit connaître

trois individus qui fréquentaient sa maison, très-redoutables pour moi; M. L..., mon locataire, cordonnier, rue du — , hors ville; puis M. l'abbé F..., vicaire à , qui m'a menacé de m'étran<]ler le jour où son frère, Clovis F..., est mort de la variole, et cela devant plusieurs témoins, nolanmient sa servante, la garde du défunt, sa mère et son frère Léon F..., en me disant que j'avais tué son frère.

5? Enfin . Monsieur le procureur impérial , je vous prie de demander au sieur Et..., maître menuisier à R.,., qui m'a dit, devant son épouse, qu'il avait dépensé une certaine somme afin de me protéger, qui l'avait chargé de cette lâche et quels sont ceux dont il m'a obtenu la protection. En ajoutant à cetle liste le nom de M. P... (Eugène), boucher à..., provocateur dangereux, et en questionnant M. et madame B..., rentiers à , ainsi que M. et madame L...,

rentiers dans la même commune, je crois, Monsieur, que vous seriez à même d'obtenir des renseignements sur des individus • très-dangereux pour la société. .le classe aussi dans la même catégorie des individus à l'air menaçant, qui longeaient la route de Neufchàtel le jour où je me suis rendu au parquet déposer ma plainte entre les mains de M. le substitut G...

„ Je ne nie rappelle pas présentement d'autres noms à vous signaler.

r, Hecevez, Monsieur, l'expression de mes bons sentiments.

» Signé : G. .. »

M. Maret nous apprend que M. G..., qui s'était rétabli et avait été rendu à la liberté, est de nouveau retombé malade. En ce moment (20 août 1871), il est encore en instance auprès des tribunaux pour obtenir sa sortie.

A l'époque même où M. G... envoyait au parquet, comme on vient de le voir, la liste de ses ennemis, il a écrit à sa fille au sujet d'un mariage que celte dernière était sur le point de contracter. Les conseils qu'il lui donnait à cette occasion étaient de la plus <jrande sagesse et motivés sur des considérations de l'ordre le plus élevé. Il lui montrait l'action de l'influence héréditaire dans sa famille sur plusieurs générations successives , tant du côté paternel que du côté maternel, et finissait en lui disant a Ta mère est aliénée, je le suis également et il laissait a une réticence bien calculée le soin de la conclusion qui, découlant naturellement des prémisses, signifiait : " Tu le seras aussi. »

Dans celle double observation, il faut bien reconnaître que des influences très-diverses ont agi sur les deux malades. Tandis que madame G... avait à se défendre contre une menaçante hérédité, M. G... appelait en quelque sorte les idées de persécution par son ivrognerie. Mais le rapprochement n'est pas

Cli.Ai'lTRH SlXllhlIi. 2.3

moins curieux à faire. Le délire, du à deux causes ori^jineiles différentes, trouvait là un terrain tout préparé, cl s'est aisément communiqué de l'un à l'autre. La femme a d'abord été mise en traitement, mais il est Irès-prohable que le mari a été atteint le |)remier et a rempli le rôle, dans ce malheureux ménage, de persécuté actif.

0BSE11VATI0\ I,.

liCS (lon\ s(i>iiis. — Délire de persccutioii. — Accusation de madcinoisL'Ik' \... coiilre s')ii i>ùro, son frùriJ, etc. — Idées érotiiiiies. — IMaiiites adressées aux autorités. — Ma;5ic. — Insomnie. — ïenlaliies d'iioinicide. — Transfèrerac-iit dans un asile. — Fureur. — Hallucinalions de i'o.iïe. — Craintes d'empoisonnement. — Menaces de suicide. — Dénonciation de séquestration arbitraire par un tiers. — l'rocès intenté à un médecin , et demande de vinjjtcinq mille francs de domma^jes et intérêts. —Amélioralio:i natable. — Sortie de l'asile. — Interdiction. (Dajp-on, Arc/iioes cliniques des inal'idies mentales el iieroeiises , 18 -il.)

Mademoiselle X..., âgée de trente-huit ans, et sa sœur, madame .\..., âgée de trente-six ans, ont été admises dans un asile d'aliénés le 20 février 185G.

Il résulte des renseignements (pii nous ont été fournis (pie ces dames ne jouissaient pas depuis longtemps de leur raison et que partout elles se faisaient remarquer par leur excentricité.

Mademoiselle X... nous occiq^era seule ici. llaisoniiahle lorsqu'il s'agissait d'affaires d'intérêt, il n'en était plus ainsi lorsqu'on scrutait sa vie de famille. Logée avec son père, cette malheureuse fut toujours pour ce pauvre vieillard une source de chagrins. Que de faits absurdes d'immoralité ne lui a-t-elle pas reprochés ! que de mémoires n'a-t-elle pas adressés à l'autorité pour ([u'elle eut à la protéger contre

ta.

lui ! que de visites n'a-t-elle pas faites aux hommes d'affaires pour leur confier ses soucis imaginaires !

M. X... père fut accusé par elle d'avoir favorisé sur sa personne et sur celle de sa sœur un attentat énorme. Après lui avoir fait prendre un narcotique, M. X... aurait introduit dans leur chambre, elle ne suit comment, car leur porte était toujours fermée en dedans, M. le sous-préfet de X..., qui avait assouvi sur elles sa passion; une grossesse, dont mademoiselle X... a attendu l'issue pendant près de deux ans, s'en serait suivie. L^nc chemise trouvée à son domicile portait une étiquette ainsi conçue : « C/iemne

que je portais dans la nuil fatale du "

Pénétrée de cette idée , de nombreuses démarches ont été faites par mademoiselle X... pour avoir une entrevue avec son séducteur; des luenaces ont été proférées contre lui, et elle aurait même , ne pouvant pénétrer à la sous-préfecture, cherché à l'attirer dans une autre maison, où elle et sa sœur s'étaient rendues armées de pistolets.

M. M... tîls, élève du lycée, âgé de seize ans environ, ayant été pendant les vacances conduit chez son père , mademoiselle X..., après l'avoir entouré de soins, parce qu'il ressemblait, disait-elle, à l'un des enfants de sa sœur, qu'elles avaient eu le malheur de perdre , le prit tout à coup en aversion; c'était un émissaire de son frère, un polisson qui vouùit les violer : il les suivait pour les compromettre, elle le voyait et rencontrait partout; une fois môme, elle poussa l'extravagance jusqu'à faire culbuter une barge de fagots , croyant le trouver caché dessous.

Mademoiselle X... ne marchait jamais sans armes; les plus grandes précautions étaient prises par elle lorsqu'elle se renfermait dans sa maison , et dans une construction qu'elle devait faire, elle ne voulait employer que des serrures de sûreté , non pour se protéger contre les voleurs ,

Page 1