CHAPITRE SIXIÈME
car elle ne craignait pas pour sa bourse, mais conho los ennemis imaginaires qui en voulaient à son honneur et à celui de sa sœur.
Son frère, versé dans l'art de la magie, ne lui laissait pas, disait-elle, un instant de repos; son influence occulte s'étendait même jus((ue sur les animaux qu'elle alTeclionnait. Tanlôt il faisait trembler le plancher sur le(|uel elle marchait, ou la faisait danser malgré elle; tanlôt il lui faisait éprouver des sensations étranges, qui toutes se rapportaient aux organes génitaux ; d'autres fois il lui faisait changer de visage, au point que sa sœur avait de la peine à la reconnaître. Son pauvre chat lui-même se ressentait de ses malélices : que de fois, après avoir longlemps fixé le même endroit, ne s'est-il pas rapproché d'elle en miaulant, etc. ?
Ce délire, qui durait déjà depuis plusieurs années, devint assez intense en 185G pour que M. X... dût songer à prendre des mesures pour sa sûreté personnelle et celle de ceu\ qui l'environnaient. Le 18 février, il écrivait : « Monsieur, je suis le plus malheureux des pères; mes filles sont dans un état d'aliénation extrême. Venez constater leur état, je vous prie, et me donner des conseils. »
Le lendemain 19, M. X... lils vint me prendre, et nous nous rendîmes à X..., où j'eus avec le père une entrevue chez l'un de ses neveux. Ou me raconta que depuis dix iiuils ces dames ne s'étaient pas couchées. Henfermée avec sa sœur, mademoiselle X... ne voulait pas lui permettre de dormir, et si la malheureuse, succombant à la fatigue, fermait les yeux, elle la réveillait aussitôt; le moindre soupir était un indice qu'on la violait.
La veille, elles s'étaient, sans molifs, précipitées sur une personne qui traversait la cour de leur père, et elles lui eussent fait un mauvais parti si l'on ne fût venu leur faire lâcher prise. Le malin, quittant leur appartement,
2V6 LE DLLIRK DES PERSÉCL'TIOXS,
elles s'étaient rendues dans la maison où nons nous trouvions, et là mademoiselle X... s'y était livrée à des cxtrava<]anccs sans nombre. Leur exaltation était, me dil-on, h son comble : un malheur était imminent.
Dans une telle occurrence, je crus devoir conseiller le transfert dans une maison d'aliénés, un tel état de choses , en effet, ne pouvait durer plus longtemps sans que l'autorité s'en émût. On y consentit; mais la difficulté était de se rendre maître de ces pauvres folles, qui, une fois barricadées chez elles, pouvaient y soutenir un siège.
Nous en étions là de notre entrelien , lorsqu'on vint nous prévenir qu'une femme et son enfant venaient d'être renfermés dans leur cuisine, et que l'on craignait un accident. M. X... se rendit sur les lieux, tit tout ce qu'il put pour les calmer, puis, n'y pouvant parvenir, m'envoya dire de venir à son aide.
Accompagné alors d'un gardien que j'avais avec moi et de deux ou trois personnes de bonne volonté, je courus à la maison, où, me glissant le long des murs, je pus parvenir jusqu'au perron de la cuisine, sur lequel elles se tenaient avec leur père, qui se trouvait heureusement dans la porte pour les enquVher de rentrer.
A ma vue, elles se récrièrent; mais avant qu'elles eussent eu le temps de faire un mouvement, j'étais sur le seuil , les prévenant qu'elles ne pourraient entrer qu'après moi. u Je suis, leur dis-je, M. Dagron ; je viens pour constater votre élal et vous engager à vous rendre dans une maison de santé. » Madame X..., qui m'avait vu près de son mari, atteint lui-même d'aliénation mentale, me dit que je n'étais pas M. Dagron, et toutes deux alors se précipitèrent sur moi. L'ne lutte dont je ne pouvais prévoir l'issue , car j'apercevais à douze pas un fusil de chasse, s'ensuivit; les malheureuses me déchirèrent les mains, me mordirent, et l'on