CHAPITRE SIXIÈME
Le 5 décembre 18{)9, elles cherchent à s'asphyxier avec du charbon. La mère avait déjà perdu connaissance, quand sa fille, pensant qu'il valait mienx qu'elle mourût la dernière, Il rappela à la vie en ouvrant une fenêtre, près de hupiclle elle porta sa mère. Le lendemain, elles allumèrent du charbon , préparèrent de l'eau de Javelle où étaient jetées plusieurs poignées d'allumettes. La fille monta sur une chaise avec une embrasse de rideau que sa mère lui avait passée au cou , et l'accrocha à la targette de la porte de la salle à manger; puis repoussant la chaise du pied, elle ne tarda pas à succomber. La mère , en attendant l'action du charbon, avala de l'eau de Javelle phosphoréc. Le bruit de la chute du corps de sa fille , une personne qui sonna à la porte et à qui elle dit de revenir, la rappelèrent à elle. Elle se décida à appeler le concierge, lui dit d'aller prévenir le connnissaire , qui la trouva dans l'antichambre, où elle avait traîné le corps de sa fille. — A l'autopsie de celle-ci, on remarqua l'absence de la canine droite.
Transférée au Dépôt municipal des aliénés, madame 15u.. . y resie jusqu'au mercredi soir, 8 décembre, et elle est dirigée d'abord sur l'établissement d'aliénés de Passy, puis sur celui de Xeuilly. Mlle est abattue, fatiguée, du reste calme. Elle se plaint de n'avoir pu se coucher depuis deux nuits, de n'avoir pas été seule dans la pièce où elle était, demande si l'on fera du bruit au-dessus d'elle. Elle dit qu'elle est veuve, que sa fille est morte Tavant-veille , et qu'elle-même désire mourir. Pas d'allusion au genre de mort de sa fille. Nuit assez tranquille, bien que des bruits étranges et des secousses électriques venant du plafond l'aient tourmentée. Pouls à 90, peau chaude, langue blanche, urine trouble.
Le lendemain, visite d'un expert, à ([ui madame lUi... répond avec lenteur, mais assez volontiers. Elle lui raconte,
254 LE DÊLIRK DES PERSÉCUTIOX'S.
en réponse à ses questions , les persécutions dont elle a été l'objet, son voyage, son retour, entrecoupant le tout de gémissements, répétant : Ma fille! 6 ma fille! Arrivée à la catastrophe, il faut plus d'insistance pour obtenir une réponse; elle dit ne pas se souvenir, semble faire des efforts de mémoire qui lui coûtent, et parait fatiguée. Quant à son Gis, il aurait une vingtaine d'années-, elle ne sait ni où. elle est aujourd'hui, ni où elle était hier. Sa fortune est assez grande, trop grande même.
Le 10, même état; a cherché la nuit à avaler une petite cuillère.
Le 1 1 , vives secousses à la tête, au nez, à l'estomac, aux parties sexuelles. A sa belle-sœur, elle demande si on a ressuscité sa iille. Pourquoi, répèle-t-elle souvent, ces gens-là se sont-ils mis sur mon chemin? Larmes.
Le 12 , mieux ; pouls à 70, appétit meilleur, se lève, sommeil médiocre. A force d'insistance , on apprend (jue ses persécuteurs sont les agents d'un M. J — de V..., (jui veut l'amener à l'épouser. 11 ne lui a jamais fait part de ses intentions, et elle ne le connaît que de vue. C'est au moyen de son effigie qu'ils la font souffrir. Elle a vu cette effigie pendant son voyage; c'est un buste en terre cuite. — Sa fille n'étant pas ressuscitée, rien ne l'empêchera de mourir.
Les réponses sont plus nettes , plus faciles , et leur retard
paraît tenir non plus à de l'accablement , mais à de la répugnance à s'expliquer. — Le soir, elle manifeste le regret d'avoir répondu ; elle va payer cela cher.
14 décembre. — Madame Bu... parle d'odeurs désagréables, et dit avoir renoncé à tout projet de suicide. — Elle dit quelquefois à la surveillante que sa fille est ressuscitée.
janvier 1870. — Plus calme, s'occupani de divers travaux de femme, madame Bu... éprouve toujours de l'insomnie, des sensations diverses dans le côté droit de la tcte,
CHAPITRI': SlXIKMt:. 255
la poiliiiie et le ventre. Klle deiiiande souvent si elle doit rester lon^jtenips ici, et désire ardemment s'en aller.
Février. — Les hallucinations persistent, calme d'ailleurs; i)on appétit, assez bonne humeur.
Mars. — Mènie état, un peu d'excitation; revient plus souvent sur sou désir de sortir, se dit très-raisonnable et se plaint beaucoup d'être enfermée avec des fous. — Répond moins volontiers sur ses sensations; dit, en souriant d'un air (lissinudé, qu'elle n'en éprouve plus. De ses confidences à sa femme de chambre, il résulte que l'interne de l'établissement est enrôlé parmi ses persécuteurs.
Avril. — Même état, mêmes sensations; refuse de sortir de sa chambre, et reste muette quand on lui en demande le motif.
Mai. — Toujours calme, dissimulant ce qu'elle éprouve, répondant, selon la manièic dont la question est faite, ou qu'elle ne ressent plus rien, ou qu'elle est encore tourmentée, sans vouloir dire comment. « Vous le savez mieux que moi - , est tout ce qu'on en peut tirer. — Se promène presque tous les jours.
11 août 1871. — M. Semelaignc m'écrit que la malade est toujours dans le même état, qu'elle est calme, qu'elle continue à être hallucinée et qu'elle a toujours des idées de suicide, mais qu'elle n'a fait aucune tentative nouvelle. « Madame Hu... persiste à croire que des machines électri(jues ont été placées dans sa chambre par ses ennemis, dans le but de déterminer chez elle des sensations désagréables et pénibles. Parfois, prostration extrême et séjour au lit. D.ms l'intervalle de ces crises, madame lUi... travaille , lit et s'occupe avec quelque intérêt de ses affaires. Jamais un mot de sa fille. >
Lorsque j'inlerrogcoi pour la première fois ma-
clame Bu..., le 6 décembre 1869, elle était pâle cl un peu taciturne, mais rien ne révélait dans son aspect extérieur et dans ses réponses les tragiques événements de la veille. Elle n'avait pas versé une larme et soutenait le regard de son interlocuteur sans effronterie, sans timidité et sans trouble. N'arrivant pas tout d'abord à la faire délirer, et ne procédant vis-à-vis d'elle qu'avec cette circonspection discrète et bienveillante que commande le malheur, je m'étais placé un instant au point de vue d'une impulsion épileptique , mon cahier de visite ne portant que ce seul mot : assassinat. Je vis bientôt que je m'égarais. Je recherchai et trouvai des hallucinations de l'ouïe, puis des idées de suicide , et je passai tout naturellement aux idées de persécution. L'état mental de la mère me conduisit à la recherche de l'état mental de la fille, et je vis bientôt ce qu'il fallait penser du jugement sommaire porté au moment de l'entrée sur mon cahier de visite par un commis-grelBer. Tout le drame m'apparut.
Une heure auparavant , un fonctionnaire était venu interroger madame Bu... et l'avait heurtée. Il n'avait obtenu d'elle qu'un silence dédaigneux et obstiné.
Dans les rapports de médecin à aliéné — et surtout immédiatement après la perpétration d'un grave attentat — , H y a des précautions oratoires indispensables à prendre. Si l'on aborde le malade avec hauteur, sécheresse et sévérité, il vous regarde avec