‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 118 sur 234 · OBSERVATION LU · texte numérisé non relu

OBSERVATION LU

Délire à trois personnes : la mère et les deux fils. — Persécutions.

— Hallucinations. — Hypocliondrie. — Craintes d'cnipoisonuenient.

— Idées de ifrandeur.

En seploinbre 1H51 , cuirait à l'asile public des aliénés de *'* madame V... (Marie-Amélie), âgée de soixante-cinq ans, veuve d'un oftîcier ministériel mort de phlhisie pulmonaire en 1830. Madame V... avait trois enfants : Jules V . .., âgé de quarante et un ans; Marie V..., âgée de trente-huit ans; Bernard V..., âgé de trente et un ans. Tous les trois étaient restés célibataires.

Madame V..., habituellement sombre cl taciturne, fréquentait les églises, s'occupait volontiers d'œuvres de charité, voyait beaucoup de monde et passait une grande partie de son temps à Aiire ou à recevoir des visites. Ses enfants habitaient chez elle.

En 1849, Bernard V... s'étant rendu acquéreur d'une ferme à six lieues de la ville, manifesta bientôt l'inlenlion de faire valoir lui-même ses terres, d'aller vivre à la campagne, et, au besoin, de s'y marier. A partir de ce moment, des querelles eurent lieu chaque jour pendant les repas entre madame V... et ses enfants. Jules V..., que

258 LE DÉLIRE DES PERSÉCUT lOXS.

des préoccupations bypochondriaqucs tourmentaient depuis lougleiups, vint à Paris et resta trois mois à Thospicc Dubois. Il avait alors, m a t-il dit souvent, une gastrite. A son retour chez sa mère, Bernard V... venait de partir pour la campagne.

Madame V... tomba dans une profonde tristesse, à partir du mois d'octobre 1850, et elle prévint un jour sa fille quelle entendait, pendant la nuit, du bruit dans sa cbambre. Elle s'empêcha bientôt de dormir, afin de mieux se rendre compte des « murmures » qui frappaient son oreille, et elle ne tarda pas à dépérir et à s'halluciner. Poursuivie par les plus sinistres appréhensions et gémissant sans cesse, on l'entendait répéter cent fois dans une journée : « Mon Dieu! Jules est au cercle, qu'est-ce qu'il y fait? ils vont

l'attendre et lui donner un mauvais coup Bernard a des

chevaux ombrageux qui le tueront Marie est bien malade, elle va mourir Mon Dieu, qu'est-ce que je vais

devenir? »

En proie aux angoisses les plus tenaces, madame V... ne veut plus sortir de chez elle. On la remarque, on se moque d'elle; on l'accuse d'avoir donné du laudanum à son mari; on la soupçonne d'avoir été mauvaise épouse et mauvaise mère; on la nargue, on lui retire sa respiration, on lui glace le sang, on lui paralyse les jambes en lui jetant du fluide; les faiseurs de tours lui ont tout pris, sans que personne ait rien vu, car ils ont des gobelets avec des doubles fonds; on lui a physiqué sa tabatière, on l'a fait éternuer; sa cuisinière a mis du blanc de céruse dans le pot-au-feu , du soufre dans un plat de lentilles et du bleu de Prusse dans le vin ; elle se désespère , gémit , pleure, refuse de manger, et est transportée à l'asile des aliénés sur un brancard, les membres liés avec des courroies.

Madame V... accusait les jésuites de l'empoisonner, de

CHAPlTRl!] SIXIÈME.

lui travailler les boyaux, de lui prendre son souffle, et de l'endormir malgré elle avec des poussières « qu'on ne pouvait pas voir ». KUe fut alimentée très-diflitilement, mangea par boutades plusieurs jours de suite, puis dut être de nouveau nourrie avec la sonde œsophagienne. Elle succomba dans le marasme le 1 1 novembre 1851 .

Pendant les deux mois qu'elle passa à l'asile, madame V... n'avait jamais voulu recevoir ses enfants. On les (il entrer plusieurs fois dans sa chambre; elle les reconnut et ne leur adressa que des paroles ordurières.

Kils (le la précédente.

Le 17 décembre suivant, Bernard V... est amené dans le même établissement. 11 est anxieux, effaré, terrorisé. Les prêtres le calomnient, les jésuites le poursuivent. Sa mère n'est pas morte, elle lui a parlé et l'a averti du danger, u On lui tire aux jambes de tous les côtés; il y a des traquenards partout; le curé du village l'a dénoncé en pleine chaire; les persifleurs veulent lui faire démolir sa maison, parce qu'elle n'est pas à l'alignement; tout le conseil municipal est ligué; on a dit au brigadier de gendarmerie qu'il avait des babitudes contre nature; ils l'épuisent par des souliroirs locomotifs; ils le laminent par des procédés à échappements en cuivre, et ils lui font pénétrer par l'anus des vapeurs de métaux en fusion. »

Hei 'uard V... fut pendant onze jours nourri à la sonde œsophagienne, puis il consentit à manger, devint plus calme, moins sombre, et commença à parler de moins en moins des jésuites. Les intermissions se succédèrent à de courts intervalles, et, le 9 mars 185!2, le malade sortait guéri.

Frère du précédent.

Le 29 janvier 1852, Jules V... était tout à coup parti

pour Paris, en proie à une profonde dépression mélancolique, aux préoccupations hypochondriaques les plus pénibles, et ne parlant rien moins, dans une lettre qu'il écrivit à sa sœur, que " d'avaler un poison quelconque un de oes quatre matins . 11 consulta un grand nombre de médecins, et fut tour cà tour affecté, d'après lui, " de maladie du cœur, d'hydropisie de poitrine, de cancer du pylore, de rétraction du foie, d'inflammation générale des intestins, d'un commencement de gangrène intérieure, d'ébuUition de sang, de décomposition des humeurs, de diabète sucré, de gonflement de la rate et de petites tumeurs dans le ventre. » Il tenta tous les traitements imaginables, pendant deux ou trois jours chacun, et déclara n'avoir été amélioré que par des breuvages qui lui avaient été indiqués par des somnambules. Chaque jour, il écrivait à Marie V... une lettre de six ou huit pages, ne l'entretenait que des détails les plus repoussants au sujet de sa santé, et terminait généralement sa lettre sans demander des nouvelles de Bernard V... Il changeait fréquemment d'hôtel, prenait une chambre sur la rue ou sur la cour, au levant ou au couchant, au nord ou au midi, ne se trouvait bien nulle part, allait lui-même dans les pharmacies, faisait peser avec un soin méticuleux les médicaments , et , s'il se rendait dans la journée à la bibliothèque de la rue Richelieu , il demandait invariablement à consulter « des ouvrages sur la bile » .

Jules V... est mort en 1854, dans une maison de santé. Dans les derniers temps de sa vie, il avait eu des idées de grandeur. Il a prétendu, par exemple, que l'empereur l'avait fait venir à Saint-Cloud et l'avait nommé premier bibliothécaire de France, avec cent mille francs d'appointements. Quelques jours après, il s'est dit général en chef, fabricant de diamants, puis comte de Paris.

L'observation de la famille V... s'arrêtait là, lorsque je

Page 1