CHAPITRE SIXIÈME
jue souvins que madame veuve V... avait un frère, un peu plus jeune qu'elle, et qui était autrefois officier de santé à la cauipaguc. VAlmanach général de médecine de Tannée 1870 enregisirant encore son nom, je lui écrivis k lout hasard. Sa réponse, (jui ne s'est pas fait attendre , renferme des renseignements très-précieux et complète le bilan clinique d'une famille bien cruellement éprouvée. Je transcris textuellement :
***, le août 1871.
Il Monsieur, j'ai été bien surpris en bonne part de recevoir votre lettre, car je n'aurais pas pu penser que depuis le temps vous auriez encore l'idée de penser à ma pauvre su'ur, qui est morte si tristement. J'ai toujours su bien bon gré à toutes les personnes qui ont fait quelque chose pour ma sœur ou ses malheureux enfants , et vous avez été du nombre; aussi, je vous remercie bien. Je n'exerce plus la médecine comme vous le pensez bien, et je n'y vois presque plus; mais vous médites qu'il s'agit, dans l'intérêt de la science, de savoir ce que sont devenus Bernard V..., ainsi que ma nièce Marie N..., et je m'empresse de vous répondre. Monsieur, et je vous remercie bien encore une fois.
Mon neveu Bernard V... n'a fait que des sottises. Il n'aurait jamais dù sortir de la maison des fous. On a bien tort de les faire expulser si »à la légère, quand ils ne sont pas tout à fait raisonnables. II a cru qu'il élait millionnaire et il a jeté l'argent par les fenêtres, et on lui en a volé. Puis, il voulait rendre tout le monde heureux; cela ne m'a pas étonné, parce que je l'avais toujours connu brave garçon. Knfin, il a eu comme plusieurs coups de sang, et il a fait sous lui pendant tout un hiver. On ne pouvait plus le raisonner, il était comme un enfant, mais il ne parlait plus.
Je suis allé le voir plusieurs fois, cela faisait de la peine. Il est mort en 1855, vers la Saint-Martin.
Ma nièce Marie V... n'a pas seulement pu retirer dix mille écus de sa succession. Elle a tout liquidé. La pauvre fille était tout en Dieu , mais si triste qne cela faisait peine. Pensez un peu ce que sa famille était devenue : cela n'est-il pas affreux? Elle n'a jamais voulu venir ici, elle est restée dans son coin ; la dévotion l'a occupée , et après avoir toussé plus de cinq ans, m'a-t-on dit, elle s'est un jour éteinte comme une chandelle. Moi, je crois qu'il y a eu de la phthisie pulmonaire là-dessous, et peut-être aussi un petit grain de folie, comme les autres; car il n'est guère naturel qu'elle ait donné plus de cinquante mille écus aux pauvres des hospices, quand elle savait bien que je n'avais presque rien à laisser à mes enfants, à part ma maison, qui est trèsgrande, c'est vrai. Enfin, que voulez-vous, c'est tout de même bien malheureux pour ma famille que d'avoir été lésé par une vieille bigote. Ma sœur valait mieux que ses enfants, et si elle était morte la dernière, cela aurait bien changé les affaires. Mais cela ne servirait à rien de récriminer, et je n'en parle pas souvent. Je vous en dis un mot parce que je pense que cela vous intéressera avec le reste.
)) Adieu , Monsieur le docteur ; j'espère que vous n'aurez pas été brûlé, à Paris, et que vous vous portez bien. Je me dis avec une haute considération
» Votre serviteur très-humble,
Il résulte d'autres renseignements que j'ai reçus de personnes très-dignes de foi, que le père et la mère de madame veuve V..., née D..., étaient parfaitement sains d'esprit et qu'ils sont parvenus à un
âge très-avance. D'autre part, il n'y aurait jamais eu d'aliénés dans la famille de M. V..., mort phthisique en 1830. J'avais entrepris tout ce système de recherches afin de voir si madame veuve V^.. ne provenait pas d'ascendants entachés de folie, car j'admettais tout d'abord assez difficilement que Bernard V... et Jules V... ne tinssent que de leur mère seulement les prédispositions cérébrales si fâcheuses qui les ont rendus si malheureux et les ont fait succomber encore si jeunes; mais mon enquête, on le voit, a été négative. Dans ce seul fait, quel enseignemeni !