CHAPITRE SlXIÈMl
privée des cxtravaganees , des insanités qui démontraient d'une façon évidente l'état maladif de ses facultés mentales. La nuit, il sortait de son lit, et, armé d'une hache, parcourait les chanihres de sa maison à la recherche de ses prétendus ennemis. 11 î'aisait lever ses enfants, les amenait tremhlants dans le salon, les forçait à se metire à genoux, et là, hrandissant sa hache au-dessus de leur tète, il les menaçait à tour (h- rôle et les jetait ensuite à la porte en leur disant : Allez voks coucher, dindons d'enfanls. U aimait à retenir auj)rès de lui sa lille de prédilection (devenue depuis madame L...), alors âgée de douze ans. Le plus souvent il la plaçait sur ses genoux et lui disait : Pretids une plume cl du papier, tu vos écrire mes mémoires. Il commençait une phrase ou deux et ne pouvait aller plus loin ; les idées lui iiiaiKjuaient. (Cela arrive chez les persécutés hypochon- (hiacpies de celte catégorie : ils prétendent avoir la tôte pleine d'idées, de projets, de conceptions, mais ils sont iucapahles de dire et de l'aire ce qu'ils annoncent.)
C'est alors (|ue \\. V... se mettait en colère, renvoyait sa fille hrulalement ou la retenait pour la faire se suspendre à une porte justpi'à ce qu'elle tomhàt en syncope. Lorsqu'il la voyait dans cet état, il pleurait, se lamentait et la comblait de caresses.
Dans ses mouicnts de bonne humeur, il ouvrait ses appartements et jetait de l'argent par les fenêtres.
Il avait fait placer son cercueil dans une armoire et y déposait ses vêtements.
U est mort dans un accès de folie furieuse.
Madame F..., sa femme, était devenue extrêmement im[tressionnal)le et craintive, en raison principalement des craintes (jue lui inspirait son mari.
es •«
V? "« iT"*
ta Ci
o o o c o ^ S-l CO
ITi
SSL .
tu c
cr .
te
eu
es
ac o o
fe3 Ci i;s 5
o o o ^ r- (M CO
en c/i t/:
O oc i.'î
-3 .cs -nJ
$S en 'S 3
es
o en
su
— o ta ■■=
"ô îS -
o en ^
en çj .en - -aj
c§ 'iTci Ê
o c o GO C5 O
es
en
attei
ZJ
nior-t
eu
tt)
en
'ey
ta
en e« ■ — -■ 3 ~ ci en S ÇS t- =
CH.AIMTRK SIXIKMIC. ^67.
La socondo génération se compose de leurs dix cnlauls : les trois premiers sont morts subitement à seize, dix-lmit et quinze ans.
4" Une tille hypochondriaque , émotive, scrupuleuse en reli}}iou jusqu'à l'excès. Elle est mariée à un individu actif, entreprenant, mais légèrement excentri(|uo. Ses dix enlanis, qui commencent la troisième génération, uo sont plus représentés que par cin(| garçons intelligents, pleins d'activité commerciale ou littéraire; ils ont tous les oreilles déformées. Trois d'entre eux sont mariés; mais leurs enfants, qui seuls représentaient la quatrième génération, sont tous morts en bas âge. Les deux autres ne sont pas mariés : l'un exerce une profession libérale, l'autre est marin et a déjà eu trois accès de délire transitoire. Ils prennent tous vaillan)ment leur parti et ne craignent pas de dire : Nous deviendrons fous et nous aurons des enfinits fous. Les cinq autres enfants sont morts en bas âge.
5° Lue lille devenue folle à l'âge de vingt ans, et placée depuis dans une maison de santé. Elle n'a pas eu d'enfants.
()" Eille faible d'esprit, dont l'unique enfant est imbécile et atteint d liermaphrodisme.
7° Une lille, madame L..., la fille de prédilection, remarquable par son intelligence et la droiture de son jugement. Vers cinquante ans, elle a eu un délire de persécution des plus intenses avec tendances invincibles au suicide.
Pendant les cinq années qu'elle put être observée à Sainl- Yon, elle fut toujours lucide; mais, un jour que son mari avait insisté pour la faire sortir, elle parvint à se suicider. Ses enfants (numéros 12, 13 et 14 de la troisième génération) présentent des signes de transmission héréditaire : l'aîné , après avoir fait de brillantes études , est mort d'apoplexie à vingt-quatre ans; le cadet, imbécile complet, érotique, kleptomane, est pour toute la famille une source
d'ennuis et d'inquiétudes : il vit dans sa famille. Le plus jeune enfin, marié depuis longtemps, n'a pas eu d'enfants. Artiste, musicien, d'une imagination assez vive, mais bizarre, remuant, mobile, inconstant, et d'un esprit vacillant , il mérite bien le nom de fou romantique , qui lui a été donné par les gens qui l'entourent; il est de plus atteint d'érotonianie.
8° Garçon simple d'esprit et de mœurs , et qui actuellement est atteint de démence sénile. 11 raconte indéfiniment les mêmes histoires. 11 a eu deu\ enfants (numéros 15 et 1 6) : un garçon névropathique ayant des aptitudes spéciales pour les sciences exactes, et qui esi mort jeune encore dans un accès de folie furieuse; une fille jeune, instinctive, qui a disparu depuis longtemps, et dont la famille n'a jamais entendu parler.
9" Garçon hypochondriaque et excentrique, délirant par persécution. Le jour de son mariage, il s'imagine, à la sortie de l'église , que sa femme n'est pas vierge : il l'abandonne sur-le-champ , et depuis il n'a jamais fait apparition au domicile conjugal.
10" Garçon hypochondriaque et semi-imbécile. 11 n'a pas eu d'enfants.
La quatrième génération a seulement été représentée par quelques enfants morts en bas âge.
Cette famille, étudiée dans quatre générations, nous a servi à démontrer d'une façon irrécusable la dégénération , la stérilité, et finalement l'extinction d'une race entachée d'hérédité morbide progressive.
ClIAPITHE SIXIÈME.
De 1(1 (ransiiiission de (a folk à cvolulion siiitilaire.
Comme il faut toujours battre en brèche les préjugés et ruiner de ("ond en comble les idées préconçues, je liens à revenir dans un paragraphe spécial sur la question si émouvante de la transmission de la folie. Les parents des malades sont si inquiets et interrogent le médecin avec tant d'anxiété sur tout ce qui a trait aux intluenccs héréditaires !
Il est hors de doute que la transmission de certains élats maladifs s'opère par la voie générative. Les scroluleux, les phlhisiques, les cancéreux et les goutteux sont très-fréquemment fils de scrofuleux, de phlhisiques, de cancéreux et de goutteux. Mais les névroses se transforment, et, loin de conservei* intact le type originel, elles tendent sans cesse à s'éloigner du point de départ et à se modifier chemin faisant. Les transformations des névroses sont telles que souvent, dès la seconde génération, les mêmes anomalies intellectuelles ne se retrouvent plus et que des nuances pathologiques nouvelles s'introduisent à la troisième génération. Je suis donc ramené à dire que le llls d'un persécuté, s'il est prédisposé à la folie, ne deviendra pas, du moins dans la très-grande majorité des cas, un persécuté lui-même.
Tout observateur sérieux remarquera chez les
270 LE DKLIHM DES PEUSÉCUTIOXS.
parents des aliénés de très-iVé(juentes singularités. On les voit, par exemple, se livrer à de fausses appréciations sur les iails les moins discutables, excuser toutes les déHiillances de la raison ou justifier des actes délirants de la plus accablante évidence. Ils sont soupçonneux, défiants, mobiles, insaisissables, et donnent volontiers des démentis. Ces parents d'aliénés ne sont point des aliénés ; mais soit qu'ils représentent un retentissement lointain de la folie d'un de leurs ascendants, soit que leurs propres anomalies cérébrales à eux ne leur aient pas permis de donner naissance à des êtres indemnes, toujours est-il que, sans avoir été jetés bors des voies de l'intelligence, ils constituent une catégorie sj)éciale d'irrégulicrs de la pensée. Le monde ne s'en aperçoit pas; mais le médecin, qui traite le malade et qui interroge sa famille, a bien vile étudié les rapports qui peuvent exister entre le rameau compromis et les rameaux sains de cet arbre éprouvé. Au point de vue scientifique, il en fait son discret profil, et, s'il y a lieu, ne s'en montre que plus indulgent.
Je ne fais que poser là une règle générale, mais elle comporte des exceptions. La transmission de la folie à évolution similaire n'est même pas très-rare , et elle n'a point écbappé à l'observation des cliniciens : « On a vu, dit M. Moreau (de Tours), le délire se reproduire chez les enfants avec les mômes caractères, les mêmes nuances qu'il avait présentés
CHAIMTRK SIXiliME. 271
chez les parents. Tous les auteurs rapportent des laits de ce genre : les enfants perdent la tète, sont frappés des mêmes anomalies intellectuelles, sous J'influence des mêmes causes , à la même période de l'existence que leur père ou leur mère.
« On a essayé d'expliquer ce fait, tantôt en se plaçant exclusivement au point de vue moral , tantôt en ne tenant compte que des conditions physiques au milieu desquelles le mal a paru se développer. Quoi qu'il en soit de ces explications, il est évident qu'ici le principal rôle appartient à la prédisposition héréditaire. Dans aucun cas cette prédisposition ne se montre sous un jour plus éclatant; elle met en relief toute la puissance de la loi d'hérédité, qui, ainsi que cela s'observe sous la forme plastique pour la conformation extérieure, fait procéder rigoureusement d'un type primitif la constitution morale elle-même, se plaît à mouler en quelque sorte certaines idées, certaines convictions, certains penchants des enfants sur les idées, les convictions, les penchants du père, de la mère, des aïeux. »
Il y a eu, de 18G7 à 1870, dans mon service, à l'hospice de Bicêtre, un sieur D..., mélancolique et halluciné, qui avait été renfermé après l'assassinat à coups de hache d'une vieille femme qu'il n'avait jamais vue et qui sortait paisiblement d'une église. Quelques années auparavant, son frère, mélancolique et halluciné, avait été conduit à Bicêire pour assassinai d'un homme qu'il ne connaissait i)as. Les
272 LJi: DÉLIHK DES PERSÉCUTIONS.
deux frères ont eu le même élal mental , et sous l'influence d'impérieuses hallucinations de l'ouïe, ont commis tous deux des crimes analogues.
Mademoiselle H..., observée par M. Aloreau (de Tours), s'imagine que le roi Charles X est amoureux d'elle. Elle lui voue en retour l'attachement le plus tendre. Sa passion la rend audacieuse. Mademoiselle H... trompe les gardes du palais des Tuileries et pénètre dans les appartements du roi. On s'en)pare d'elle et on l'envoie à Charenton, sous la garde de sa sœur aînée. — Quelque temps après, cette même sœur est enfermée dans la même maison, atteinte d'un genre de folie entièrement semblable.
M. Morel n'a jamais vu la transmission de la folie héréditaire, à évolution similaire, se présenter d'une manière aussi frappante à son observation que dans une famille issue d'un père hypochondriaque et d'une mère affectée de névropalhie protéiforine, et douée en outre d'une intelligence faible.
Cinq enfants, trois fils et deux filles, provinrent de ce mariage. Une d'elles, la cadette, qui avait du reste avec son aînée la plus grande analogie, tant au point de vue physique qu'au point de vue moral, fut confiée ultérieurement à ses soins, et souffrait d'une folie hystérique. Les trois fils, qui sont aujourd'hui des hommes de trente-cinq à quarante-cinq ans, sont tous remarquables par la faiblesse et la pusillanimité de leur caractère, ainsi que parleur ressemblance physique. Ils sont tous atteints, à des
CHAiMTUlC SIXIEME. 273
degrés à peu près semblables, de névrose hypochondriaque ; néanmoins, leur état habituel de souflrance ne les a pas emj)écliés d'avoir une existence commerciale assez active et de montrer de l'intelligence dans la direction de leurs affaires. Ils ont uni leurs intérêts, et comme ils ne peuvent vivre séparés les nus des autres, aucun ne s'est déterminé à se marier, les frères pas plus que les sœurs. Lorsque la cadette était isolée dans un asile, les visites fréquentes de ses frères et de sa sœur ne permirent pas d'imprimer au traitement une direction convenable; et les regrets provenant d'une séparation forcée s'exprimaient d'une manière si vive, que l'on dut hâter le retour de la malade pour ne pas exposer les autres à devenir à leur tour complètement aliénés.
Ce n'est pas le seul exemple que AI. Morel possède de fiunilles dont tous les membres sont condamnés à la folie par suite de dispositions héréditaires, et qui se sont voués volontairement au célibat. Dans une génération composée de trois enfants, deux fils et une fdle, et dont le père s'est suicidé, M. Morel a pareillement remarqué cette similitude d'idées délirantes et de sentiments anormaux qui semblent résumer en une seule entité morbide la folie de plusieurs membres d'une môme famille. La fille de la (iimille dont on parle fut confiée à ses soins, et les frères, avec lesquels le médecin était obligé d'entretenir une correspondance active, tombèrent indirectement sous son observation. Ces trois êtres, bizarres, excentriques
et lîévropalliiques au plus haut degré, s'étaient créé l'existence la plus malheureuse qui se puisse imaginer. Réunis, ils ne pouvaient vivre ensemble, tant ils s'influençaient réciproquement d'une manière IVicheuse par les oppositions continuelles de leurs goùls, de leurs caractères et de leurs sentiments; séparés , il leur était impossible d'allier leur manière de vivre avec celle de personnes étrangères, et leurs tendances au suicide se développaient alors avec une intensité spéciale. Leur vie se passa à combiner les modes les plus variés d'une existence en commun, sans atteindre jamais d'autre résultat que celui d'exaspérer leur position maladive. Chacun , individuellement, appréciait très-bien la situation de l'autre, et ne pouvait arriver pour lui-même à cet état qui est l'indice de la sagesse et de la raison , savoir se posséder et se connaître soi-même.
Si les névroses se transforment en se propageant de génération en génération, il faut bien avouer que la tendance au suicide se transmet d'une façon vrai-
ment déplorable. 11 y a des familles entières qui, en proie à la| fascination maladive de la mort, finissent par disparaître. L'un de mes camarades de collège , qui avait perdu par le suicide son père et sa mère , s'est jeté dans son puits il y a quelques années. En prévision du sort qui l'attendait, disait-il, il était resté célibataire.
J'ai donné des soins, en 1852, à la maison de Charenlon, à une jeune demoiselle anglaise qui, à