CHAPITRE SEPTIËMi
rhagie, soit un ramollissement aigu ou chronique; mais que la débilité mentale résulte d'une apoplexie préalable ou qu'elle dépende d'un ramollissement lent et progressif du cerveau, les modifications intellectuelles n'en sont pas moins identiquement les mêmes.
S'il y a eu une attaque d'apoplexie, tous les troubles de la molilité peuvent consister en une hémiplégie; mais s'il y a ramollissement, la contractilité musculaire s'affaiblit, les mains sont inhabiles à saisir et à tenir les objets, les bras ne peuvent plus soulever quelque chose de lourd, les jambes ont perdu tout ressort et ploient sous le corps, la poitrine s'intléchit en avant ou penche d'un côté, et l'altitude brisée et décrépite témoigne de désordres profonds et avant-coureurs de ladissolutioo physique.
L'état s'aggrave. Le vieillard en démence perd une à une les notions de son identité, du temps et des lieux, oublie les choses les plus simples de la vie, méconnaît les personnes, parle seul, ricane niaisement ou sanglote sans cause, erre çà et là, s'égare dans la rue, ne retrouve plus sa maison et ne reconnaît pas sa chambre. Interrogez-le, et il vous répétera constamment les mêmes choses et sur le même ton, vous fera quelques réponses courtes, enfantines, incohérentes, décousues, traduisant assez bien la dissociation de ses idées, et, au milieu de ce désastre cérébral, il vous spécifiera quelques détails très-précis sur des événements anciens et qui ont
286 LE DÉLlRIi DES PICRSIÎCUTIONS.
produit auliclois une impression piofonde sur son esprit.
En 18G5, j'ai interrogé à Aleaux une femme âgée de cent ans et quatorze jours. Elle était en démence depuis très-longtemps, mais elle m'a donné sur son village natal et sur des faits extrêmement lointains des renseignements d'une netlelo lumineuse.
Ainsi que l'a si justement signalé AI. J. Falrel, le vieillard, une fois qu'il est arrivé à cette période de démence sénile, ne tarde pas habituellement à exprimer quelques conceptions délirantes. Tout lui fait peur. 11 a des terreurs involontaiiTs et dit qu'on veut lui faire du mal, le voler, le ruiner ou le tuer. Il se croit compromis, accuse et craint de passer en jugement et d'être condamné. Il a des visions effrayantes pendant la nuit, ou bien il voit passer sous ses yeux tout un panorama d'objets affreux, bizarres, insolites. D'autres fois, il a une véritable excitation semi-maniaque, ne dort pas, pousse des cris, interpelle tout le monde, et d'une voix sourde, mâchonnante, pâteuse, il menace ou injurie son médecin et ses serviteurs. Faites écrire cet homme, comme Marcé en a donné le conseil, et vous n'obtiendrez bientôt qu'un griffonnage sans nom, plein de fautes d'orthographe, d'omissions, de mots soulignés, de ratures et de taches d'encre. Quant à l'écriture, elle sera irrégulière, tremblée et presque illisible.
A un degré plus avancé encore, c'est-à-dire à la période ultime de la démence sénile , le malheureux
CHAPITRK SKFTIKMIC. 287
vieillard est plus chancehint encore : il est tellement faible que ses pieds s'élèvent à peine au-dessus du sol, qu'il trébuche au plus léj^er obslacle, qu'il ne fait plus que quehpies pas en écarlanl les jambes afin d'élargir sa base de sustentation, et qu'il est encore obligé de s'appuyer sur un bras solide. Les lueurs dernières d'intelligence ont disparu; omnia deficiuni , a dit encore Lucrèce.
Le corps meurt peu à peu, pailiellement , et tous les foyers de la vie s'éteignent par degrés. De petites congestions, une hémorrliagie cérébrale, un épanchement séreux, une entérite chronique, une pneumonie ou des eschares gangréneuses viennent enfin mettre un terme à une gâterie invétérée et à une dégradation physique et intellectuelle vraiment navrante. Aussi , lorsque la mort arrive , n'est-elle plus que l'ombre posthume de la vie.
Le dément a expiré, mais un acte lui survit, et cet acte est commenté, critiqué, attaqué. Au moment oïl il a réglé son hérédité , le testateur a-t-il obéi à ses seules incitations? sa volonté n'était-elle pas assoupie, et sa liberté morale n'était-elle pas évanouie ou tout au moins compromise?
Sans croire, comme I^a Bruyère, que « le discernement est ce qu'il y a de plus rare au monde après les diamants et les perles», j'ai cependant l'intime conviction que tous les jours des familles sont indignement frustrées par des actes signés à la dernière heure, sous la dissolvante pression de l'intérêt, et à
la faveur des facultés mentales qui s'écroulent ou qui ne sont déjà plus. Les tribunaux jugent et décident, mais non sans avoir entendu dans l'enquête préalable la déposition du médecin traitant ou celle de quelques médecins experts consultés ad hoc. Or, si nous rencoalrons dans la pratique de noire art des respousabilités qui nous rabaissent et nous attristent, nous pouvons, on le voit, en trouver aussi qui nous élèvent et nous honorent.
En thèse générale, l'extrême vieillesse n'empêche pas de tester. Senium quidem œlatis , vel œcjritiidinem corporis, sincerilalem mentis ienenlihus , testamentij'actionem certum est non auferre. Mais il faut du moins, ainsi que le dit celte même loi, que la volonté ne soit pas éteinte ou assoupie par l'effet de la décrépitude corporelle.
Toutes les fois que la faiblesse d'esprit ou le grand âge du testateur entraîne votre intervention en matière de testament ou de donation , il faut redoubler de réserve et de circonspection, caries parties intéressées nous transmettent souvent des renseignements inexacts, exagérés ou faux, et cherchent à influencer notre jugement. S'il s'agit d'une consultation médico-légale et si notre rôle doit rester purement officieux, il faut être d'une prudence mille fois plus grande encore. La cause est -elle douteuse ou nous paraît-elle mauvaise, nous devons nous récuser sans hésitation. Ce qui donne dans le monde quelque prestige au vrai médecin , c'est qu'il