‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 184 sur 234 · CHAPITRE DIXIKAIE. 3S · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIKAIE. 3S

une pluuie, du pnpior ot de l'encre, et pendant le temps que l'on prépara son lit, il parut impatient, préoccupé, alfairé, inquiet. I.a fenêtre de la chambre qu'il allait occuper donnait précisément sur la i)lacc où stationnait encore la diligence; il la ferma et se promena en long et en large, visiblement agité et ému.

Le lendeinain, à neuf heures et demie du malin, on frappa à sa porte à plusieurs reprises, et comme on ne reçut point de réponse, l'intiuiélude gagna tout le personnel de l'hôlel. I.e commissaire de police fit ouvrir la porte par un serrurier, pénétra dans la chambre et trouva le voyageur de la veille baignant dans une mare de sang. Il s'était coupé le cou avec un rasoir. Le corps était froid. La mort avait dù probablement survenir vers minuit ou une heure du matin.

La malle n'avait pas été ouverte. Un étui à chapeau, un gros porlefeuilic, deux bourses, des papiers, une pipe, un couteau-canif, un trousseau de clefs et différents objets avaient été placés sur le marbre de la commode. Sur la table, au milieu de la chambre, on trouva la déclaration suivante :

« Je me nomme je suis né à j'ai cinquante-

cinq ans; je suis chirurgien militaire. Un infiuue colonel, qui ne m'a jamais pardonné de lui avoir fait prendre un jour des pilules renfermant du mercure, m'a fait mettre en refraife, après m'avoir fait huer par tout le corps d'ofliciers du régiment, et même par tout le régiment. J'ai été abreuvé d'avanies. Mon affaire a transpiré, et alors c'est umi que l'on a injustement accusé d'élre une canaille, un syphiliti(|ue et un gobeur de pilules au mercure. Maintenant il n'y a plus moyen d'y tenir, et fout le monde me ricane au nez , me montre du doigt ou me crie : . Poitrii, pourri. » Com.ne il faut que cela Hnisse et que j'ai déjà beaucoup

trop passe; pour un jocrisse, je suis bit^n décidé à me détruire, et cela ne va pas être long.

- 11 y a de l'argent dans nia malle. Je le laisse, avec ladite malle, au médecin, quel qu'il soit, qui sera requis par l'autorité de constater ma mort ; mais je veux qu'il lasse mon autopsie avec le plus grand soin , qu'il en dresse procèsverbal et qu'il envoie une expédition de cette pièce au colonel '"^ ' , président du conseil d'administration de mon ancien régiment , à ***.

» Je n'ai pas été marié. J'ai deux frères, mais ils m'ont lâchement abandonné et ont fait chorus avec le régiment. Aussi, je ne veux pas qu'ils aient un sou de moi. C'est là ma dernière volonté.

„ Gb. .

D Ce 16 juillet 1847. i

« Premier posl-scripliim. — Si le médecin a peur de se piquer et de s'inoculer la syphilis , ce qui serait aussi honteux qu'absurde, j'entends qu'il ne lui sera donné que cinq francs pour sa visite. Tant pis pour lui !

« Deuxième posl-scriptum: — Comme il y a certainement plusieurs médecins dans cette ville, on en ira chercher un autre. S'il remplit les conditions que j'impose, c'est lui qui héritera de moi. Cependant, s'ils avaient tous le mot, ce qui se pourrait bien, l'aulorité remettrait à l'hôpital d'ici, ou, s'il n'y en a pas, ce que j'ignore, à l'hôpital le plus voisin d'ici, tout le contenu de ma malle, après avoir prélevé le nécessaire pour mon enterrement.

)' Troisième posl-scriptum . — J'arrive d'Afrique. C'est affreux ce que l'on m'y a lait endurer! Je ne sais pas combien il y a dans la malle, mais cela ne fait rien du tout.

ClIAPITRK DIXIKME.

Seulement, je préviens les personnes qui vont entrer judiciairement dans cette chambre que la grosse femme d'en bas ne m'inspire aucune confiance. Je Tai déjà vue à Alger. Elle venait proposer des petites Juives aux officiers. Je crois que je suis mal tombé. Je ne voudrais pas seulement boire un verre d'eau dans celle cassine.

» Quatrième posl-scripla tu . — Deux hommes sont sous ma fenêtre. Je reconnais celui qui est en casquette; il était sur le bateau à vapeur avec moi , et il m'a suivi avec un air narquois. On le paye là pour lui faire faire un joli métier ! Je vais le prendre par la famine. Voire serviteur, monsieur, il ne va plus y avoir personne.

» Et je signe : Ch.

> -Même date que ci-dessus, t

L'affaire fit alors un certain bruit. Les journaux du temps commentèrent révénement, et une enquête fut ordonnée en Algérie. Le médecin que le hasard conduisit dans la chambre du suicidé refusa l'héritage pour Jui-méme, mais il l'accepta, sous bénéfice d'inventaire, en faveur de l'hôpital. Des difficultés judiciaires furent soulevées, le testament fut attaqué comme étant l'œuvre d'un fou, et, à mon très-grand regret, il vient de m'étre impossible de savoir quelle solution juridique avait définitivement reçue cette

affaire.

Dans mon opinion. Ch. était atteint du délire des persécutions. Il a testé sous l'empire évident de sa folie partielle. Ses dernières dispositions étaient nulles.

Nous voici arrivé à la relation d'une affaire médico-légale qui, par le nom et la position scientifique des médecins qui furent consultés, et aussi par l'intérêt qui s'attache à un établissement aussi recommandable que l'hospice des Quinze -Vingts , produisit une certaine sensation il y a quelques années. Nous résumons le procès.

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