‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 25 sur 234 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

lui. Si on le touclio, il cric à l'assassin, il en appelle aux magistrats, à la justice du pays; à chaque^ instant il est en danger de périr; la fureur est à peu près son (Hat normal. — Une femme voit toutes les personnes qui l'entourent se moquer d'elle, ricaner, lui faire des grimaces ; elle est l'objet de la risée publique : l'indignation chez elle est constante. — Cet autre a été arrêté et amené à l'iiospice après s'être porté à l'égard de son père à des violences 'qui ont eu pour résultat de lui casser le bras. Il a en horreur toute sa famille : sa mère lui a fait d'infâmes propositions; son père est un scélérat qui complote; ses parents se sont ligués contre lui , sont parvenus à s'entendre avec les médecins , etc. C'est \h un exemple remarquable de la perversion la plus complète des sentiments affectifs. Ce malade serait au milieu de sa famille extrêmement dangereux.

L'atlitnde des persécutés présente parfois d'étranges anomalies, li'un prend un air mystérieux et parle à voix basse; l'autre place sa main devant sa bouche ou se pince le nez; un troisième se lenferme dans le mutisme. Ces malades sont tourmentés par des hallucinations, obéissent passivement à ce qui leur est enjoint et tentent de se soustraire à quelque influence pernicieuse , à de mauvaises odeurs ou à un « souffle empoisonné ». Ils regardent avec inquiétude autour d'eux et au-dessus de leurs têtes, passent l'inspection silencieuse de l'appartement, remarquent si la fenêtre est ouverte ou

fermée, si le tablier de la cheminée est levé ou baissé, si le parquet a ou n'a pas d'interstices, s'il y a des armoires capables de renfermer quelqu'un , si l'on parle dans le corridor, et chacune de leurs remarques est immédiatement interprétée dans le sens de leurs convictions délirantes. La défiance chez eux ne se dément jamais.

Les persécutés sont des êtres si malheureux, si profondément égoïstes et si absorbés par les tourments qu'on leur suscite, que rien ne les louche, ne les intéresse ou ne les émeut, si le fait dont on les entretient ne se rapporte pas directement à leurs souffrances. Que peuvent sur eux un renversement dynastique, la guerre, les déchirements de la patrie, la famine, le bombardement, la terreur révolutionnaire , l'émeute et l'incendie de Paris? Rien. Leur attention ne se porte que sur les menées perfides dirigées contre eux, que sur la voix souterraine qui apporte l'injure, que sur le pouvoir surnaturel qui s'exerce sur leur personne, que sur les odeurs qui les asphyxient, et que sur le poison qui va trancher leur existence. L'homme est transformé par le délire : le citoyen a disparu , le père n'est plus, l'aliéné seul survit. Pendant les plus mauvais jours du siège de Paris ou de la guerre civile, les malades retenus dans les établissements spéciaux ne se préoccupaient ni de la fusillade, ni de la canonnade; absolument étrangers à toutes les émotions patriotiques et ne cherchant même pas à connaître la cause de cette

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pluie (l'obus sifllanl au-dessus de leur (èle, ils coiitinuaienl à vivre dans leur monde à eux. Ils ne s'élonnaient que d'une chose, c'est que les médecins fussent inquiets des événements du dehors et ne leur consacrassent peut-être pas autant de temps que pendant les époques de calme politique et de prospérité publique! Dans leur inconscience du péril encouru, ils auraient continué à errer et à se lamenter dans leurs préaux, si la vigilance de leurs protecteurs naturels ne les eût pas mis à l'abri des projectiles.

Il importe de signaler encore ici une parlicularilé propre aux persécutés. Lorsqu'on s'approche d'eux et que l'on commence à les questionner, ces malades hésitent à lépondre, et avec un sourire de dédain ou de pitié, ils^tienncnt presque invariablement ce langage : « Vous savez bien qui je suis; vous connaissez bien mon affaire; vous n'ignorez pas ce qui m'est arrivé, » Et lorsqu'on leur affirme qu'on ne les a jamais vus, qu'on n'a jamais entendu parler d'eux et qu'on ne les connaît pas du tout, voici ce qu'ils répliquent avec autant d'étonnemcnt que d'incrédulité : « Vous ne lisez donc pas les journaux? vous ne regardez donc pas les affiches ? Mon histoire doit être rapportée partout. " Ces malheureux se sont tellement identifiés avec leurs perplexités douloureuses, qu'ils se persuadent de bonne foi que chacun a eu connaissance de leurs aventures et qu'ils bénéficient en quelque sorte d'un semblant de célébrité. De leur infortune cérébrale , ils se font un

piédestal. Comment, dès lors, ne les connaîlrait-on pas ?

Tels sont les traits les plus caractéristiques de cette étrange vésanie. Mais le tableau est-il complet? Non, sans doute; et il ne saurait l'être après une description didactique, tant les objets sur lesquels portent le délire, les discours et les hallucinations offrent de variété. Il est donc indispensable d'avoir observé des persécutés, ou d'avoir lu les observations, pour que rien de vague ne reste plus dans l'espriL

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