‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 28 sur 234 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

rhospicc de Laon jusqu'à treize ou quatorze ans. Double gibbosité. Il est venu à Paris en 184G, afin d'y exercer son métier de tailleur. Il travaille avec peine; quelques dettes, beaucoup de misère ; se reproclie d'avoir vécu avec un compagnon qui a volé une paire de draps. « J'éprouve la transmission de mes pensées ; ce que je pense , les autres le pensent avec moi, ce qui me jette dans un état de folie. Cela a commencé une semaine avant le jour de l'an , par des rêves que je faisais et que j'interprétais. J'écrivais mes rêves, et je les interprétais en travaillant. J'avais mis à la loterie, et j'espérais gagner, mais je ne sais pas si elle est tirée; j'avais rêvé où il fallait prendre les billets, mais pas le numéro. La nuit, je dormais peu, j'étais tourmenté, je bâtissais des cbàfeaux en Espagne. J'ai su hier ou avanthier définitivement que ma pensée était transmise. La nuit, on berçait un enfant, je ne savais pas ce que cela voulait dire. J'aime une jeune personne de quinze ans et demi, je présumais qu'elle avait eu un enfant et qu'on venait le bercer : les parents, que j'ai interrogés, ne m'ont pas éclairé là-dessus. Quand je pense, je vois sur les figures qu'on me comprend, et je ne comprends pas les parolïs que mes camarades prononcent tout haut. Je pense souvent deux choses à la fois qui sont toutes contraires. Ils ont des signes pour montrer qu'ils me comprennent. Cela me tourmente. Je ne suis plus libre, parce qu'on connaît ma pensée. On ne répète pas ma pensée, mais je devine qu'on me comprend. Une fois, il est venu par le poêle une voix qui a crié : « Lamotte! » , et en quittant la maison, j'ai trouvé des papiers qui annonçaient que j'étais associé à des voleurs répandus dans toute la France. Des papiers que j'avais écrits ont disparu depuis que je me connais avec des doubles pensées; je n'écris plus, car souvent je pense autre chose que ce que j'écris. J'avais signé la mort du président de la Ré-

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publit|uc, et cil ce moment la chandelle s'est soufflée. J'agissais pour le Iriouiplie de la République; comme ma pensée se transmet, je me suis figuré qu'on devait le savoir.

On a pu déjà remarquer que certaines expressions sont familières aux persécutes : On me fait parler ; on est maître de ma pensée ; o?i m'insulte par la pensée; on devine ma pensée; on m'empêelie de faire ceci ou cela; je ne m'appartiens plus ; je suis devenu indépendant de moi-même ; on me dirige comme on veut; on répète mes jjaroles ; on parle par ma bouche y etc., etc. Ces malades se composent, en outre, un i/ocabulaire à part, et ils créent une foule de néologismes en rapport avec leur éducation, leur milieu social et leurs conceptions délirantes, avec la nature des persécutions dont ils se prétendent les victimes, et la qualité de leurs persécuteurs. On retrouve facilement dans les termes bizarres, imagés et hainei^x dont ils se servent, une preuve frappante de tous les tourments qui les agitent, de loufes les douleurs qui les oppressent, de toutes les tortures qu'ils redoutent; mais on se demande souvent, avec un véritable élonnement, comment des malades absolument illettrés peuvent avoir retenu certaines expressions techniques empruntées la plupart aux sciences physiques, ils désignent ordinairement leurs hallucinalions de l'ouïe par ces termes : mes voix, mon partage j mon idée parlante, mon langage, mes secrètes, ma suggestion, mon âme, mes invisibles, mes locutions^ et ils allachent parfois à un mol ou à plu-

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sieurs mots réunis un sens particulier très-difficile à saisir, se relusant souvent d'ailleurs à toute traduction de leur langage pathologique. Un malade soigné par Ksquirol a|)j)e!ait ses voix, mes bavardes.

Une dame que j'ai observée pendant longtemps avait l'habitude de s'exprimer ainsi : Mes bonnes me disent ceci, tnes mauvaises me disent cela. Cette malade, que la perte de son mari et de ses trois filles avait cruellement éprouvée, vivait seule dans une maisonnette des environs de Paris. Elle avait fini par ne plus prendre de domestiques, car elle les conservait rarement plus de quinze jours, tant « ils la tourmentaient par la physique ». En proie à des hallucinations de Touïe, elle entendait tantôt ses mauvaises qui lui donnaient des ordres impératifs et terribles, et tantôt ses bo?ines qui la retenaient et la consolaient. Plusieurs fois elle avait failli brûler sa maison , et elle avait maintes fois projeté de se pendre ou de se laisser mourir de faim ; mais des encouragements suprêmes lui avaient, au dernier moment, relevé le moral et l'avaient sauvée. Ce phénomène d'antagonisme, que l'on pourrait appeler le phénomène de la double voix, n'est pas trèsrare, et peut arriver parfois à conjurer plus d'une catastrophe 1

J'ai vu, en 1864, avec AI. Gallier lîoissière, un acteur de l'Odéon qui se plaignait d'être dédoublé. «Je n'existe plus, nous dit-il, mon individu est partagé en deux moitiés distinctes et absolument indé-

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pendantes de moi-même; la moitié droite entretient des conversations avec la moitié gauche, la moitié gauche répond à la moitié droite, et je ne suis plus qu'un spectateur! » Ces hallucinations étaient entretenues chez ce malade par l'inanition.

M. Morcl a observé plusieurs cas analogues. 11 a rapporté l'observation d'une vieille demoiselle, d'un caraclèrc très-doux et d'une grande religion, qui « le plus ordinairement était calme, tranquille, et d'une excessive prévenance pour tout le monde, et qui se livrait subitement à de violentes exacerbalions. Alors on la voyait se boucher vivement l'oreille gauche, se frapper cruellement ce côté; d'autres fois elle riait aux éclats, puis se levant avec vivacité, elle sortait dans les cours, parlait et gesticulait, en proie aune vive excitation. Ces actes, incompréhensibles pour quiconque n'aurait pas étudié la nature intime du phénomène, s'expliquaient par l'hallucination à double voix. A gauche, existait un démon lascif, espiègle, qui tantôt faisait à cette malade des propositions impures, l'incilait à des actes dés/wnnêtes, et tantôt se livrait aux excentricités de son humeur joviale en lui racontant des choses plaisantes qui provoquaient chez clic une grande hilarité. Le plus ordinairement, elle reslaii neutre; son bon ange du coté droit se chargeait de répondre, en sorte qu'elle n'avait qu'à se tenir tranquille. " Cette malade assistait donc à l'accomplissement d'un fait qui lui était en quelque sorte étranger.

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