CHAPITRE TROISIKMK
jets de vengeance, tout devient possible, et Tliypochondrio apporte dans ce cas un appoint très-grave, désolant et territ)le, au délire des persécutions. Il n'est pire persécuté que l'hypocliondriaque persécuté. Malheur à son médecin !
Un sieur Bourgeois, cocher de cabriolet, âgé de quarante-quatre ans, lira un jour deux coups de pistolet sur le docteur Bleynie, à Paris, et le manqua. Trois ans auparavant, il avait acheté un poignard, mais il ne « s'était pas senti le courage de s'en servir . De quelle faute médicale M. Bleynie s'était-il donc rendu coupable? C'est Bourgeois qui va nous l'appreudie lui-même :
.1 II y a seize ans , dit-il, j'ai «T[agné une fraîcheur dans les intestins; elle pouvait être guérie en huit jours, il snl'lisait de six bains de vapeur. Je vais trouver M. Ficvé ; il m'ordonne des drogues et me fait poser des vésieatoires sur le ventre. Après plusieurs mois de ce traitement, je retourne lui dire que je souffrais toujours, et que j'avais un mal de plus; que les vésicatoires m'avaient dérangé et resserré les organes. Quand je lui explicpie mon mal, il se met à rire, lui qui m'avait fait un mal affreux, qui m'avait mis hors d'état de dormir, de travailler. Je m'adresse à M. lilcyuic ; il m'ordonne des bains chauds. J'en prends pendant quatre mois; je m'aperçois que mon mal empire, et que les bains chauds affaiblissent mes intestins. Je me plains à M. Uleynie, il me conseille des bains de rivière (il faisait alors Irèschand). J'en prends, et ils empirent nia fraîcheur d'une manière abominable. Ne sachant plus que faire, je vais à l'hôpital Saint-Louis consulter M. Biett ; il me prescrit des
bains de vapeur. J'en prends plus de trois cents de suite ; mais il était trop tard, je n'éprouve aucun soulagenienl. J'avais les intestins si resserrés, que la transpiration ne pouvait se faire. M. Biett me conseille une tisane de coquelicot avec du miel. Je la continue trois mois, mais je reconnais qu'elle me donne une maladie déplus. M. Biett me conseille encore un vésicatoirc; j'hésite longtemps; mais me sentant mourir de souffrance, j'en applique un sur le ventre. Je m'aperçois qu'il me retire du corps un affreux mastic formé par cette affreuse lisane de coquelicot et de miel. Je me pose alors jusqu'à quarante vésicaloires sur le ventre. J'ai reconnu qu'ils m'ont desséché les organes et retiré le cuir charnu qui va du ventre à la tète , de manière que ça me tire la peau du visage quand je me baisse, et ça me fait faire la grimace. Je n'ai pas pu continuer mon état de cocher , qui m'est contraire, parce qu'il m'expose àl'injure du temps, et que les secousses de la voiture me font mal aux intestins, vu qu'ils ne sont plus à leur place. D'ailleurs, mon mal m'ôtant toutes les capacités, je ne puis plus mener; souvent je me suis perdu dans les rues de Paris, et les personnes que je conduisais m'indiquaient le chemin. J'ai voulu prendre l'état de marchand de vin; mais par rapport à ma fraîcheur, je ne pouvais rester dans les caves, ni mettre mes mains à l'eau. Souvent, la nuit, je pleurais à chaudes larmes; j'ai pensé que c'était ma fraîcheur qui concentrait dans ma tète l'humidité des caves. Enfin, depuis seize ans , par la faute des médecins, je suis dans la plus cruelle position. «
Douze ans avant l'attentat sur la personne de M. Bleynie, et alors qu'il n'avait encore reçu de soins que de M. Fiévé, Bourgeois en voulait déjà à ce dernier médecin au point de répéter à tout moment à sa femme : Fiévé est un gueux, un scélérat; je le
CIIAPITUI!; TROISIEME. 71
tuerai. Mêmes reproches, mèni^s menaces coulro M. lîiett et d'autres praticiens.
Ainsi qu'on vient de le voir, Bourgeois a dépeint lui-même dans les termes les plus véridiques le délire hypocliondriaque dont il était affecté. — Il a bénéficié des immunités pénales que confère la folie.
§ lit.
Cm intes d'e. m poi sonne nie n l .
La conception délirante la plus cruelle qui puisse s'emparer d'un persécuté, c'est la crainte d'être empoisonné. A partir du moment où le malade a des doutes sur la qualité de ses aliments et sur la manière dont ils sont préparés, il n'y a plus pour lui ni repos ni Li'ève. Préoccupé sans cesse de la question de savoir s'il peut manger des plats qu'on lui sert; épiant dans la cuisine les moindres actes de la préparation des mets; examinant avec une sollicitude inquiète le beurre, la graisse, le lait, la farine, le sel ou le vinaigre; allant puiser l'eau lui-même à la fontaine; se méfiant du vin qui se trouve dans sa cave et allant en acheter au détail; ne prenant d'un aliment qu'après qu'une autre personne en a déjà mangé; refusant tout ce qu'on lui sert et ne goûtant qu'à ce qu'on ne lui a pas présenté; scr rendant au marché et allant faire ses emplettes; n'achetant pas les mêmes denrées autant que possible et changeani
72 LE DiaiRK DES PERSÉCrTIOXS.
sans cesse de founiisseurs ; ayant des soupçons sur « les ingrédients que le boulanger a mis dans son pain il en arrive à s'enfermer dans sa cuisine, à faire cuire ses aliments et à les consommer sur place. D'autres fois, il renoncera à manger chez lui et ira de restaurant en restaurant , dans les quartiers ou il supposera n'être point connu. Qu'il souffre un jour de l'estomac, qu'il ait des coliques, un vomissement ou de la diarrhée, et il ne doulera plus : on l'a empoisonné. Il se rendra chez le traiteur qui lui aura servi à dîner la veille; il l'inveclivera , le menacera, le frappera, au besoin, ou il le dénoncera chez le commissaire de police du quartier, s'il ne dépose pas contre lui une plainte au parquet. P..., le fils du régicide, dont il va être question, a fait plusieurs procès à des crémiers chez lesquels il avait pris ses repas, et l'on verra plus loin l'épouvantable assassinat commis sur la personne de l'hôtelier du Grand- Monarque, à Melun, par L..., qui, un an plus tard, a trouvé le moyen de se pendre dans mon service, à l'hospice de Bicèlre.
Si le persécuté poursuivi par des craintes d'empoisonnement est un homme letiré, il achète des ouvrages de chimie et des traités de toxicologie. L'étude des poisons le caplive, et il donne toute son attention aux moyens rapides de neutraliser une substance nuisible. S'il est tout à fait étranger aux choses de la science, il porle ses aliments ou ses ■ déjections chez le pharmacien et le somme de lui
CIIAPITHK TROISIKMH 73
(lire quel est le poison qui s'y trouve contenu. Bourrelé (le soucis, à bout (rémolions, il finit j)ar côdcv la pinceaux empoisonneurs, et par abandonner, iout anxieux, son pays, son foyer, sa famille. 11 luit, prend pension n'importe où, et commence cette vie cosmopolite et agitée qui finira un jour ou l'aulie par un crime sur autrui ou sur lui-même.
Selon qu'on l'empoisonne dans ses aliments ou ses boissons, ce qui est le cas le plus fréquent, ou selon qu'on rempoisoune par des odeurs malsaines, des «gaz asphyxiants, des miasmes putréfiés, des efiluves toxiques, des poudres invisibles, des vapeurs pestilentielles ou des atmosphères chimiques iuipondéiables » , il ne reste jamais à court d'explications, et se montre souvent très-ingénieux pour parer aux effets funestes des manœuvres attentatoires qu'il subit. Il démontre invariablement, par exemple, que les corps gazeux pénètrent par le plafond, par le parquet., par-dessous la porte ou par le trou de la serrure, et c'est ce qui explique pourquoi il bouche si hermétiquement toutes les issues, alors que cependant il couche la fenêtre ouverte.
En arrivant cIkujuo soir dans un h(jtel , un persécuté demandait toujours une chandjre sans cheminée, et lorsqu'il ne s'en trouvait pas de libres, il couchait dans un cabinet, n C'est dans la cheminée que l'on venait commérer, et c'est par la cheminée que passaient à son intention certaines va|)eurs de carbone. «
Rien ne peut exactement dépeindre la vie misérable que traîne le persécuté qui craint d'être empoisonné. 11 prend tous les travestissements et use de tous les expédients pour se procurer des aliments salubres. En somme, il se nourrit Irès-incomplétemenl et dépérit d'une manière notable. La soif surtout s'impose à lui, et l'eau de la fontaine publique ou d'une source en pleine campagne lui inspire seule quelque confiance. Dans les établissements d'aliénés , on est souvent obligé de recourir à l'alimentation forcée , c'est-à-dire à l'emploi de la sonde œsophagienne. Dans ces dernières années se trouvait dans mon service, à Bicétre , un persécuté hypochondriaque et halluciné qui ne quittait jamais son lit, et qui, tous les deux ou trois mois environ, refusait obstinément tous les aliments , sous prétexte qu'on y avait mélangé des poisons. On lui passait la sonde œsophagienne quatre, cinq ou six jours consécutifs , et il n'opposait en général aucune résistance. Au bout de ce temps, il mangeait.
Les quatre observations qui suivent rendront bien compte de l'état spécial qui nous occupe.