‹ Le délire des persécutions [electronic resource]Chapitre 36 sur 234 · OBSERVATION XVIII · texte numérisé non relu

OBSERVATION XVIII

Veuve d'un iiisurfîé fusillé. — Idées de persécution, d'empoisonnement et (le jrrandeur. — Hallucinations de l'ouïe. — Tœdium vitœ.

Une femme 0..., ouvrière en bijouterie, âgée de soixantesix ans, déclare qu'elle a pris part à la construction des barricades de son quartier pendani les journées de mai. Son mari a été fusillé par l'armée de V^crsailles. Elle est très-exaltée et rapporte ce qui suit :

« J'ai du Iluide en moi. Je ne peux ni manger ni me coucher, parce qu'on méfait trop enrager. Ils mcllcnl du ciilo-

rofornie parloiit : dans mon lit, dans mon armoire, dans mon café. Quand je n'y fais pas attention, ils m'en fourrent dans les poches. Lorsque j'ai été arrêtée, le 30 mai, j'avais sur moi quatre bagues en or appartenant cà mon patron ; ils m'ont fouillée et me les ont prises, puis ils m'ont relâchée; apparemment que le fluide leur aura donné une secousse. Mais ils se vengent et me crient depuis ce jour-là des tas de choses : Propre à rien , coquine, voleuse. Ils me font toutes les niches imaginables, ils ont fait des petits trous dans ma porte, et ils ont seringué du chloroforme dans ma chambre. J'ai pris alors deux jupons très-épais et je les ai cloués en dedans de ma porte , pensant bien que je Gnirais par avoir la paix; eh bien, pas du tout, huit jours après, ils ont percé le plafond avec un vilebrequin, et tout a recommencé.

La femme 0... ne désigne personne. Ses ennemis sont innombrables, mais elle ne les connaît pas. Elle entend toujours des voix d'hommes,- « excepté celle de la petite somnambuliste , qu'elle connaît bien. .» Pressée alors de questions , voici ce qu'elle rapporte :

« Mon mari était républicain révolutionnaire de la reine d'.'\nglcterre et membre de la commune de Belgique révolutionnaire ; ils disent qu'ils l'ont fusillé, mais cela n'est pas vrai. Je suis sûre, moi, qu'il est parti pour rassembler les drapeaux révolutionnaires et pour présider toutes les communes. Alors est arrivée contre lui et contre moi la li(jue des monarques. J'ai déjà été empoisonnée cinq fois! Il y a dans ma maison une petite somnambuliste — cl vous savez que les somnambulistes savent tout et voient tout, puisqu'ils ont en eux une fée , là, au creux de l'estomac ; — et chaque .fois que j'ai été empoisonnée, elle a dit : Coup de sang, vile, dépêchez-vous , fuites ceci , faites cela , et j'ai été sauvée. Aussi , c'est bien moi qui serai un jour la reine de toutes les communes. »

CHAIMTIIE TROISIEME. 77

La feimno O. .. est tfès-niai|i[re et paraît avoir beaucoup souffert. Klle s'alinienle à peine, et u dans le cas où ils la poursuivraient toujours , elle ne résistera plus et se lera mourir.

Celte malade a été dirigée par l'auteur, en juillet 1871, sur un établisseinent d'aliénés.

OBSEUV.ATIOX XIX.

Fils (le <(uilIotiiu' et IVère d'iiiie aliénée. — Délire des persécutions. — Idées creiiipoisoniieineiil. — llypoehoiulrie.

\..., ancien commis et ex-voyageur de commerce, âgé de trente-six ans, est lilsd'un régicide qui porta sa tête sur réchafaud. Il est beau garçon, intelligent, et a des manières distinguées. Lorsqu'on l'arrête, on trouve sur lui une somuje de trois mille francs, un revolver cbargé et à six coups, quelques papiers et des pommes.

Interrogé le lendemain au Dépôt municipal des aliénés, il refuse d'abord de me faire connaître son identité. « Tout le monde connaît mon affaire, dit-il; vous la connaissez aussi bien que les autres, et il ne s'agit pas de faire ici des singeries. Finissons vite, rendez-moi ma liberté, ou cela ira mal. ;>

Après avoir, à l'aide de beaucoup de détours, de circonlocutions et de promesses, amené X.,. à me faire des aveux complets , j'appris de lui que sa mère avait eu tt la chance » de pouvoir changer de nom en se remariant, mais qu'il avait dù subir depuis très-longtemps « tous les procédés des Philippins, qui lui envoyaient sans cesse des p/Js et des tacs » ; qu'il avait été abreuvé d'humiliations et de poursuites < à cause de l'affaire de son père » ; que sa sœur était morte folle à la Salpêtrière ; qu'il avait perdu sa mère depuis trois ans, qu'il avait hérité d'elle de dix mille francs, qu'il avait constanunent porté toutes ses valeurs sur lui ,

qu'il n'avait plus travaillé, qu'il avait alors entamé sou capital, qu'il avait déjà été empoisonné plusieurs fois, qu'il ne mangeait jamais deux fois de suite chez le même traiteur, et qu'en (in de compte les Philippins avaient fini par le suivre partout, « même d'une manière invisible îi , et par altérer tous ses aliments.

Quant aux pommes dont il avait été trouvé porteur, il en expliquait ainsi la possession : « Dès le matin, lorsqu'il n'y avait encore personne en cliair et en os dans la rue, j'avais acheté douze pommes à une marchande des quatre saisons, .le les avais moi-même choisies, tout en regardant ce qui se passait auprès de la petite voiture, je les avais mises dans ma poche, et j'étais allé en manger quelques-unes dans une allée obscure, car je mourais de faim, n'ayant pas diné la veille, puis je continuai mon chemin. »

t< Pourquoi portiez-vous un revolver à six coups?

Pour me défendre contre les raballcurs, \ei ficelles, les lanceurs de poisoin , les roussards à bobines magnéliqiies , les mécréanls de la philipperie et les agents à procédés. Oh! ils me le payeront, ou alors y.

« Depuis trois ans, vous avez dépensé sept mille francs. 11 est probable qu'il ne vous serait plus rien resté dans quatorze ou quinze mois; et, comme vous avez perdu tout à fait le goût du travail, je me demande ce que vous seriez devenu? — Il ne s'agit pas d'en voir si long. Est-ce que d'ici là je n'aurais pas pu tomber dans un de leurs traquenards, ou bien on bien je ne crains pas la mort.

Puisque vous êtes médecin , vous devez bien le voir. »

X... a été envoyé par l'auteur dans un établissement d'aliénés.

Le médecin qui lui donne des soins me fait par nir, au sujet de P... , la note suivante :

CHAiMTRb: THOISIKME. 79

L'idée d'cMiipoisonncmont est en général l'idée prédoniinanto; on met dans ses aliments et dans sa boisson des substances chimiques qui agissent sur lui , l'empêchent de penser.. Les coliques qu'il ressent un jour, il les attribue aux substances dangereuses qu'on lui a fait prendre... On met dans son pain du nitrate d'argent, ce qui lui donne une sensation de vide dans la tète et une grande dillicullé pour penser... Lorsqu'il a été arrêté, il a entendu une voix trèsdistincte lui dire : l'ous avez raison. Il ne comprend pas ce que voulait dire celte voix.

On lui met de la potasse, du tan dans son pain, qu'il émiette une partie de la journée. C'est surtout un nommé Sion , de la police , qui le persécute , et qu'il ne connaît pas. Ce persécuteur est acharné après lui, il ne sait pas pourquoi; tout ce qui lui arrive et ce qu'il ressent vient de ce Sion.

Le nitrate d'argent qu'on met dans son pain exerce sur lui un tel état de dépression et d'affaissement de la volonté, que s'il lui fallait sortir, quitter sa place, on serait obligé de le pousser. On l'empoisonne aussi avec le nénuphar , qui porte son action nuisible dans la masse cérébrale et les parties génitales ; le poison qu'il absorbe lui fait sentir comme des piqûres dans la tète.

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