CHAPITRE QUATRIÈME
de recueillir avec soia ses souvenirs, je lui ai demandé depuis quel moment précis il se sentait inquiet, tourmenté, triste et poursuivi par les sarcasmes et les méchancetés des deux frères F... « Il y a huit ans, me dit-il, mais cela a été plus ou moins fort. Maintenant ils veulent me tuer. »
M. Baillarger a connu un médecin, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, qui avait la crainte de devenir aliéné. Il commença par avouer que plusieurs de ses parents avaient été atteints de folie , et que lui-même était depuis plus de dix ans poursuivi par des idées fixes dont il appréciait bien la nature, mais dout il lui était impossible de se débarrasser. Ces idées n'avaient pas toujours été les mêmes, mais chacune d'elles avait persisté plusieurs années. Ainsi il n'avait pu pendant longtemps s'empêcher de regarder la saillie que font à travers le pantalon les organes génitaux des hommes , ce qui lui donnait l'inquiétude d'être accusé de mauvaises mœurs. Plus tard , ce médecin fut poursuivi par la pensée qu'on se moquait do lui et qu'on voulait l'insulter en toussant et en se mouchant à côté de lui dans la rue.
Malgré ces idées , il continuait à remplir les devoirs qu'impose une nombreuse clientèle, et passait aux yeux de tous pour un homme raisonnable. Le délire a franchi depuis ces étroites limites, et le malade est devenu complètement aliéné.
La période d'incubation du délire des persécutions embrasse donc parfois un assez grand nombre d'an-
nées, et Ton comprend que des renseignements exacts doivent souvent faire défaut sur les circonstances et les actes qui ont précédé l'explosion du délire. Dès que la maladie est confirmée, on doit nécessairement ne pas leurrer les familles, puisque dans les quatre cinquièmes des cas le persécuté est voué à l'incurabilifé.
Lorsqu'un malade va faire partie de la catégorie privilégiée (20 sur 100) des persécutés qui guérissent, il commence d'abord par s'améliorer lentement, puis il a de légères intermissions très-franches, est moins tenace dans ses conceptions délirantes, moins excité, ou moins déprimé, — selon que son état s'est accompagné d'excilalion ou de dépression, et il fixe un peu son attenlion sur les choses
courantes. Bientôt il se rapproche des personnes qui l'entourent et les interroge avec une froide bienveillance, puis il se montre moins méfiant, moins farouche, et, après avoir fouillé sans trop d'aigreur dans ses souvenirs, il raisonne les faits et parle sans détours. Il demande ensuite à voir ses parents et ses amis, et formule d'abord ce vœu d'une façon mesurée, timide, prudente, puis, plus sur de lui, il accentue son désir avec calme , sans affectation et sans forfanterie. Sa physionomie reprend son aspect normal, ses traits sont plus reposés, son embonpoint reparaît, son sommeil est meilleur de jour en jour. Si quelques idées déraisonnables reparaissent encore de temps en temps , si la croyance aux enne-
CHAPITHE QUATRIÈME. 133
mis n'est pas entièrement effacée, la réflexion ne taille pas à redresser ces fugitives aberrations et à ramener le sourire chez ce convalescent, que la confiance ranime chaque jour tlavanlage.
Lorsqu'il ne s'agit que d'une amélioration purement passagère, que d'une fausse convalescence, le malade nie ses conceptions délirantes passées ou il les dissimule, et, avec une fougue de mauvais aloi, il réclame insolemment sa sortie de l'établissement. A ce moment, le médecin doit se tenir sur ses gardes cl ordonner une surveillance de plus en plus active, car c'est souvent dans ces moments de trêve apparente et de lucidité relative que se perpètrent les plus graves attentats. Dans ces cas, le crime a été comnjandé par une hallucination tenace qui a pu échapper à l'entourage , mais qui a subjugué l'aliéné.
Le délire des persécutions peut se transformer. De folie partielle il devient quelquefois aliénation générale, soit avec excitation, soit avec dépression. Les idées de persécution, qui avaient été d'abord assez limitées, augmentent alors en nombre, en étendue et en violence, et l'on. assiste soit à un accès de délire maniaque, soit à un accès de mélancolie avec stupeur. Cette phase nouvelle a une importance considérable , car le sort du malade va se décider. La manie et la mélancolie cessant, les idées de persécution peuvent également disparaître. Si les convictions délirantes reparaissent plus que jamais après que les symptômes généraux aigus se sont dissipés.
tout espoir doit être abandonné. L'incurabilité vient
d'être promulguée.
Comme exemples de terminaison du délire des persécutions, voici deux observations très-différentes l'une de l'autre. La première témoigne d'un état incurable et dangereux, et la seconde d'une guérison bien inattendue.