CHAPITRE PREMIER
ment établir le passage entre les actes dont il se plaint et leurs auteurs. Pourquoi soupconnerait-il celui-ci ou celui-là, puisqu'il ne connaît pas de raisons pour qu'on le tourmente? Cependant, à la longue, et pour les besoins de sa défense, il finit par se fixer tant bien que mal. La raison pour laquelle il se décide, il la puise encore, comme toute l'œuvre de son délire, dans la nature des impressions qu'il a ressenties; elles lui semblaient en dehors de la nature : il accuse des êtres mystérieux, la police, les physiciens, les magnétiseurs. Par là, il comble le vide et il établit, à l'aide des pouvoirs occultes qu'il se représente vaguement, une sorte de transition plausible entre l'imaginaire et le réel. Si les faits dont il a eu à souffrir n'offrent pas trop de singularités, il se contente de mettre en cause des voisins qu'il n'a jamais vus, dont il suppose l'existence, et qu'il n'a jamais eu la curiosité de chercher à connaître.
" Voilà donc un malade travaillé par le besoin d^expliquer, et qui limite spontanément ses interprétations dans le cercle le plus étroit. Une fois qu'il a découvert que ses ennemis le persécutent il se résigne au rôle de victime, et ne lient pas autrement à se renseigner. »
L'observation suivante, recueillie par l'auteur au mois de juin 1870, représentera assez nettement les versatilités, les embarras et les doutes qui peuvent marquer le début de l'état mental dont il s'agit.
LE DÉLIRl-: DES PERSÉCUTIONS.
OliSKUVATION
Changements nombreux de profession. — Irrilabilitc. — Angoisses diverses. — Doutes. — l'iusions de l'ouïe,
11... a (rente-qualrc ans. Il a été élève en pharmacie, clerc (Vhuissicr, surveillant du balayage, vérificateur de travaux chez un entrepreneur, voyageur de commerce, photographe, et surnuméraire, à trois reprises différentes, dans les bureaux de l'hôtel de ville. Il a dissipé trente mille francs depuis dix ans. Il est marié, a deux enfants, n'exerce plus aucune profession , et s'occupe de littérature dramatique. Il est atteint de phthisie pulmonaire, mais il l'ignore.
Très-intelligent, d'une mobilité excessive, ne pouvant pas tenir en place, se brouillant avec tout le monde, il a Cuit depuis dix-huit mois un vaudeville, deux comédies et nu drame en cinq actes. Le vaudeville est « admirable ; les comédies sont ce splendides " ; le drame est « sublime » . Seulement, toutes ses pièces n'ont encore été jouées nulle part. 11 tousse, il ne dort pas, il s'emporte au plus futile prétexte et brise les premiers objets qui lui tombent sous la main.
11 ne peut plus rire, il est inquiet, il est malheureux, il soupire, il s'affaisse, il gémit, et il croit souvent à tort que Ton a sonné à la porte de son appartement. Mais pourquoi se désolc-t-il? il n'en sait rien. L'une de ses voisines joue du piano plusieurs heures par jour; le rôtisseur qui demeure au bas de chez lui n'emploie qu'une graisse infecte; sa femme regarde souvent par la fenêtre; il est brun, et l'un de ses enfants est blond; il a été suivi dernièrement, au sortir du Vaudeville, par un homme qui sifllait l'air du
Sire de !• ramboisy » ; il croit qu'on évite de lui rendre ses saluts dans la rue, etc., etc.
La réflexion aidant, R... reconnaît que toutes ses suppo-