CHAPITRE PREMIER. n
les premiers temps. Le malade se dit et dit aux autres que son inquiétude, ses angoisses ne sont pas naturelles; il n'en trouve pas la cause dans le milieu où il vit, dans l'état de sa santé, dans celui de sa fortune; il ne sait à quoi rapporter ses sensations, ses craintes. Naguère il a pu avoir de grands malheurs, niais il les connaissait et ses soufTrances n'étaient pas les mêmes, n'avaient pas ce caractère vague, indéfinissable, qu'elles affectent aujourd'hui. Ce malaise si grand, ces impressions si pénibles et nullement justiilées doivent avoir une cause secrète. Et c'est ainsi qu'il est naturellement amené à penser que des ennemis cachés, qui sont intéressés à sa perle, se réunissent contre lui et cherchent à le faire souffrir.
Ainsi que l'a si justement dit M. Lasègue, lorsque le délire tend à se concentrer sur une idée fixe de persécution, le malade commence par la poser avec une certaine réserve. Il hésite, il exprime de lui-même son doute; il demande si, à défaut de cette explication, on en trouverait une autre qui rendit compte des épreuves auxquelles il est soumis. J'ai cru, dit-il, qu'on m'en voulait, mais je n'ai pas de preuves; je me suis démontré l'absurdité de mon opinion. Donnez-moi une meilleure raison, je suis prêt à l'accepter. Peu à peu le vague s'efface, l'hésitation est remplacée par une certitude, et l'aliéné compose d'une manière définitive le système de délire auquel il doit s'arrêter. Ce travail s'effectue avec plus ou moms de lenteur; chez quelques-uns il est si rapide,
qu'on saisit avec peine ie premier degré; chez les autres, c'est très-graduellement, et avec une progression sensible pour l'observateur, que s'écbafaude son délire, qui devient de moins en moins variable.
« Supposez, dit M. Lasègue, un homme sain d'esprit et persuadé qu'il est en butte à une persécution; son premier soin est de rechercher les mobiles qui peuvent porter les autres à lui nuire, pour remonter ainsi jusqu'aux personnes qu'il convient de soupçonner d'abord et plus tard d'accuser. Voilà comment procèdent toutes les enquêtes, qu'elles soient ou non judiciaires. L'aliéné suit une autre voie. Parti de la croyance qu'on le tourmente, il est le premier à s'étonner qu'on lui en veuille. Je n'ai fait, s'écrie-t-il, de mal à personne; on n'a rien h me reprocher , je n'ai eu ni discussions ni querelles, je ne sache aucun grief dont on ait à se venger. Son étonnement, toutefois, ne l'entraîne pas plus loin; il ignore pourquoi on le persécute, l'avoue ingénument, et ne cherche pas à en savoir davantage. Vous avez beau le presser, lui remontrer l'absurdité d'une persécution sans motifs, il persiste obstinément dans cette impasse. Tout au plus, à force d'insinuations, l'amènerez-vous à accepter un mobile auquel il ne songeait pas. Le plus insignifiant fixera presque toujours son choix parmi ceux que vous lui proposerez ; il en est de même quant aux personnes. Du moment que les intermédiaires lui manquent, il ne sait corn-