‹ Le Délire FantastiqueChapitre 4 sur 22 · PAS 5 VE · texte numérisé non relu

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Cette simple énumération montre que le délire chronique n’est pas une maladie au sens qui est habituellement attaché à ce mot, mais qu’il constitue un large cadre, artificiel au fond, où sont réunies des espèces morbides ayant comme trait commun une ressemblance symptomatique superficielle. Cependant, pour la facilité de l’exposition, ce groupement a été conservé ; il suscite, en outre, une série de comparaisons entre les divers mécanismes du délire et permet de mettre en relief des aspects cliniques intéressants. Ce caractère essentiellement didactique des grands cadres psychiâtriques, est un fait très général. Dans l’état actuel de nos connaissances, les causes productrices de troubles mentaux sont à peu près complètement ignorées, les relations et le mécanisme des symptômes demeurent profondément obscurs ; c’est là la raison des imperfections et du caractère tout relatif des classifications proposées jusqu’à ce jour. En réalité, en psychopathologie, la preuve n’est pas encore faite qu’il existe autre chose que des syndromes mal délimités. Il est permis de se demander « si l'expression maladie mentale n’est pas tout simplement une contradiction dans les termes » (1).

Avant d'aborder la définition des idées délirantes fantastiques, il est nécessaire d'indiquer la signification de ce qualificatif. La tâche est malaïisée, à cause du caractère abstrait et forcément vague de ce vocable. Tout au plus est-il possible de donner quelques brèves indications sur ses aspects les plus spécifiques.

(1) Barat, —. Journal de Psychologie, 1914,

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C'est l’activité imaginative qui domine dans la création du fantastique, et c’est parmi les idées factices de Descartes qu’il pourrait trouver place. Ribot distingue, dans le travail d'invention du psychisme, deux grands modes, qu’il oppose plus ou moins, sans cependant les séparer complètement. Ce sont : l’imagination plastique et l'imagination diffluente.

La première est « celle dont les matériaux sont des images nettes, se rapprochant de la perception, donnant l’impression de la réalité, et où prédominent les associations à rapport objectif, déterminable avec précision C’est l’imagination qui matérialise ». Quant à la seconde, « les images (y sont) à contours vagues, indécis, évoquées et liées suivant les modes les moins rigoureux de l’association des idées Dépendant des dispositions changeantes de l’esprit, elles ont un caractère très marqué de subjectivité ». Bref, une série d'images, dans la succession desquelles il n’y a aucune intervention de l’activité logique, et qui s’évoquent les unes les autres par contiguité ou ressemblance fortuite, exprimant d’une façon détournée les tendances affectives profondes, telle paraît être l’imagination diffluente, dont le meilleur type est réalisé par la rêverie.

Intermédiaire entre les deux, mais beaucoup plus apparentée à la dernière, c’est de cette façon que se présente la création fantastique. Ce n’est ni une idéalisation du monde extérieur, ni une reproduction minutieusement réaliste ; mais la création purement subjective d’un univers de fantaisie, faite « sans tenir compte des lois naturelles et avec le mépris de

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l'impossible : c’est un réalisme affranchi., une rationalisation de l’invraisemblable ; hommes et choses se meuvent dans une atmosphère irréelle, où l’on sent plus que l’on ne perçoit » (1).

On caractérise l’idée fantastique d’une façon suffisante, en la considérant comme le résultat de l’imagination pure, dont l’activité construit de toute pièce un monde artificiel et purement subjectif, sans conformité avec les données immédiates du réel.

Le fait le plus spécifique, ou tout au moins le plus dominant, paraît être cette irréalité. C’est elle que l’on retrouve dans toute une littérature, voisine du morbide, dont Hoffmann et E. Pœë sont des représen- tants de marque. Il est intéressant de signaler chez eux un certain nombre de procédés, que l’on rencontre amplifiés et déformés dans les constructions délirantes de quelques malades. C’est la précision et le réalisme du détail, contrastant avec le flou du milieu, aux contours fuyants comme ceux d’un rêve. C’est l’agrandissement illimité et la déformation systématique des êtres et des choses, sorte de caricature à la fois horrible et étrange. Enfin, la notion de puissance supranormale, qui se joue des lois naturelles et domine tout sous la tyrannie de son impitoyable caprice.

Bien que, par définition, toutes les créations délirantes soient des idées fausses, en contradiction avec l'évidence, elles n’ont cependant pas toutes cette allure de fantasmagorie irréalisable, qui vient d’être indiquée. Une distinction, à ce point de vue, est néces-

(1) Ribot. — Imagination créatrice.

saire, que des exemples vont faire immédiatement saisir.

I y a quelques mois, on arrêtait, sur un grand boulevard, une jeune femme qui venait de tirer trois coups de revolver sur des passants inoffensifs, complètement inconnus d'elle. Interrogée, elle expose tout un système délirant remontant à sept ans, et dont le thème de persécution est à la fois de formule hallucinatoire et interprétative. Elle est poursuivie depuis longtemps par un individu qui la désire et qui a tramé contre elle un véritable complot. Calomnie savamment organisée, filature, tentative de meurtre, rien n’y manque, et le tout a été exécuté avec la complicité de la police et sous le couvert de quelque haut personnage. Aussi, désireuse d’en finir et d’attirer l’attention de la justice sur elle, la malade avait acheté un revolver et accompli son acte brutal. Le récit très cohérent a une allure tout à fait logique, les conceptions surtout, étayées sur les interprétations délirantes, n’ont pas ce cachet d’invraisemblance qui frappe chez d’autres aliénés. Et ceci est d’une telle exactitude que cette jeune femme qui, toujours sous l’influence de ses idées de persécution, avait tenté d’étrangler un amant, quelques mois auparavant, s’était vue condamnée à quatre mois de prison, sans que la justice paraisse avoir songé à une expertise. Le roman pathologique n’a eu en lui-même rien d’impossible; le caractère morbide relève uniquement de l'incompatibilité entre les idées et les circonstances,

c’est à ces dernières qu'il est relatif.

L'opposition est tout à fait marquée, avec l’exemple suivant, bon type de délire fantastique. La simple lecture révèle le caractère pathologique absolu ; chaque idée délirante est absurde en elle-même ; les idées se suivent sans lien, et elles abondent, sans le moindre souci de ce qui constitue le réel.

Fille d’Israël, épouse de l'Eternel, impératrice de l'Univers, sans renier son véritable nom, Angèle E.…., dit s'appeler Mireille, et être âgée de 30 ans. Si elle en parait soixante et si ses cheveux blanchissent, c’est qu'elle a beaucoup souffert, et résisté à nombre d’empoisonnements; d’ailleurs elie ne tardera pas à rajeunir. Elle naquit au château de « Petenhor »’en Russie. Son père est le tzar Alexandre le Grand, sa mère l’illustre Adélaïde, fille de Ménélik, empereur d’Abyssinie,

Elle vint au monde trois mois après sa conception et n’a rien oublié de cet événement. Dans les entrailles de sa mère, elle entendait la voix de l’Eternel. Dès la première minute, elle eut conscience d’elle-même et posséda un cerveau mûr pour accomplir la haute mission qui lui serait confiée.

Trois jours après sa naissance, elle fut enlevée du châteaufort familial, Elle était couchée dans son berceau près du lit paternel; un poison l’avait engourdie, en même temps que ses parents; à la fin de cet engourdissement, le tzar, son père, ayant porté les mains à droite et à gauche, ne trouva plus ni sa femme, ni son enfant; au même moment l’incendie dévorait une partie du palais. Le tzar s'enfuit aussitôt, passa sur le corps de sa fille, déposé sur le palier, et l’emporta dans ses bras à travers les flammes. Quant à sa femme, la belle Adélaïde, on ne la revit jamais.

(4) Malade présentée à la Société médico-psychologique, en 1912, par MM. Capgras et Terrien,.

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Cet enlèvement et cet incendie furent l’œuvre de la Damnation, dirigée par la grande Caroline, criminelle célèbre par ses monstruosités. Cette Caroline est l’ennemie la plus acharnée de Mireille ; elle la poursuit depuis des centaines de siècles, car toutes deux vivent depuis la création du monde. Si la dernière incarnation de Mireille ne date que de trente ans, elle apparut pour la première fois sur la terre peu après la création, de par la volonté de l'Eternel qui, à cette époque lointaine, la nomma Ophélie.

La grande Caroline naquit peu après. En ce temps-là, quelqu'un demandant à l'Eternel pourquoi il ne se mariait pas, l'Eternel répondit : « Je me marierai avec une fille d'Israël, mais cette femme n’est pas encore née ». Cette femme, c’est Mireille. Or, Caroline a essayé de passer pour fille d'Israël, mais l'Eternel ne l’ayant pas épousée, elle en conçut une haine féroce pour sa rivale plus heureuse.

Mireille et Caroline eurent toutes deux des milliers d’enfants qui, pour la plupart, s’entretuèrent. Parmi ces descendants de Caroline, il en est deux plus particulièrement terribles : Jof et Jaf, fils de Laure (nom d’une tante de la malade), qui habitèrent longtemps le Japon avec leur peuple, d’où ils se répandirent dans tout l’univers pour massacrer la progéniture de Mireille.

Cette race de vandales pillait, ravageait tout. L’Eternel sauva les châteaux de Mireille, en les faisant rentrer sous la terre, d’où ils sortiront bientôt. Jaf, le plus jeune et le plus méchant des deux frères, essaya de se faire passer pour le fils du tsar Elonanoff (déformation du nom de Mme E..), mais son imposture fut découverte. Il eut un fils, Jopin, qui devint lui-même le père d’une multitude d’enfants, lesquels se révoltèrent contre l4 Damnation et furent martyrisés ou enfermés dans les souterrains.

Aussitôt née, Mireille devint donc l’épouse de l'Eternel. A un an et demi, elle eut sa première fille, Henriette, sans la moindre douleur, grâce à l’Eternel, qui eut pitié de son jeune âge et de sa constitution délicate. Vinrent ensuite plus de quinze cents enfants. Nombre d’entre eux sont morts torturés et empoisonnés par Caroline, qui venait les ravir en passant par les souterrains. Caroline en arracha même plu-

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sieurs des entrailles de Mireille, À diverses reprises, le tzar , trouva sa fille baignant dans le sang; mais, comme il était grand chirurgien, il la soigna et la guérit.

Au cours de ses nombreuses existences, Mireille a porté quantité de noms ; elle s’est appelée Rachel, Elvire, Marie d’Anjou, Proserpine, Jeanne de Valois. Elle a été Proserpine; c’est elle qu'Orphée vint délivrer aux Enfers. Elle a vécu en Egypte, sous le nom de Marie l’Egyptienne. Elle se rappelle être née une fois à Jérusalem, en face du temple d’Alissaba. A une autre époque, elle a vécu dix ans sans vieillir d'un an. Elle a connu Clovis, qui combattit pour elle la Damnation. Charlemagne, au contraire, venait des souterrains et usurpa sa couronne. L’Eternel avait endormi Mireille à l’époque où parut Jeanne d’Arc, il y a deux cent cinquante ans ; la malade sait que celle-ci fut brûlée vive sur la place du Marché, à Rouen; mais il est faux qu’elle ait chassé les Anglais de France ; elle lutta, au contraire, avec les Anglais, contre la tourbe immonde qui sortait des souterrains, dont toute l’Angleterre est creusée. Dans ces souterrains vécut celle qu’on appela la reine Victoria, et qui n’est qu’une « routière », Il reste encore des malfaiteurs dans ces souterrains d’Angleterre ; les Arabes sont occupés à les vider entièrement.

Mireille a voyagé dans tout l’univers, car l'univers lui appartient ; elle a vu surtout l'Orient. Elle a vécu au Mont Sinaï, dans une forteresse entourée de beaux arbres et de fleurs variées ; elle y siégeait à gauche de l'Eternel, qui avait son père à droite ; de là, elle voyait de très près les planètes et les étoiles. Pourchassée par Caroline, elle traversa la Sibérie avec Napoléon, dormit sous la tente au milieu des armées et fut ensevelie sous les neiges, dans les steppes glacées.

Innombrables sont les œuvres de Mireille.

Elle à écrit de grands in-folios en caractères hébraïques sacrés, de quatre à cinq couleurs ; elle ne peut donner les titres exacts de ces volumes, parce qu'ils sont encore manuscrits,

Elle a composé la vraie Bible, en cinq ou six tomes ; l’Ancien Testament, œuvre de la Damnation, n’est qu’un tissu de

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mensonges. Il ne faut pas croire qu’Eve soit la premiére femme, sortie de la côte d'Adam, car Mireille l’a connue ; c’était même une très honnête personne, L’homme existait des milliers d’années avant la date fixée par les Ecritures ; l'Eternel n’a point eu besoin de prendre de l'argile pour créer le premier homme, son souffle suffit à former une âme.

La terre était beaucoup plus belle alors qu’aujourd’hui. Il y avait des arbres merveilleux ; le chocolat se trouvait tout préparé dans les graines du cacaoyer. Il est bien exact qu’il existe une Trinité en une seule personne : cette Trinité, qui comprend l'Eternel, Mireille et le tzar Alexandre, s’appelle le grand INV, dont le nom signifie : regard tourné vers les quatre points cardinaux ou bien imperatrix imperator, maître de l’univers, gouverneur de l’Asiatique, Tous les gouvernements du monde ne sont que des délégations ou les usurpations du pouvoir du grand N. Ainsi, Guillaume II est un de ses lieutenants, tandis que la République française est une fabrication infernale.

Mireille a produit encore bien d’autres œuvres philosophiques, littéraires ou dramatiques. D’ailleurs, elle réunit en elle tous les noms de la terre. Elle a écrit la Philosophie de Platon, la Divine Comédie de Dante Alighieri, la Jérusalem délivrée du Tasse, l’opéra d’Orphée, l'Histoire de Duruy ! La Revue des Deux-Mondes lui appartient, mais elle a été volée par Cherbuliez. Ce Cherbuliez est un monstre qui l’épouvante : elle à entendu son souffle derrière le mur du chàteau fort.

Depuis quelque temps, Mireille a été séparée de l'Eternel, son époux, qui vit au grand duché de Montebourg. La grande Caroline a réussi à l’enfermer dans le fort Epinay, vaste enceinte, close de murs épais, avec un château de trois étages et creusée de souterrains immenses de trois étages également ; Ville Evrard est une partie de ce fort, tout près de la maison des commandants d'armes. Le château de Monte bourg est en face et, chaque jour, Mireille peut converser, sans le voir, avec l'Eternel. Celui-ci lui interdit de sortir de sa chambre avant qu’il soit venu la chercher. Dans cette chambre, elle reçoit les visites de ses nombreux cousins, les

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grands-ducs Romanoff de Russie, qui arrivent souvent fatigués, car ils vivent dans les profondeurs des souterrains.

En d’autres souterrains vivent aussi les démons, fils de Caroline, De là, on lui lance des jets asphyxiants de chlorhydrate d’ammoniaque et surtout de nathole, le plus violent des poisons. L’électricité la suffoque, car toute la maison en est remplie. Elle aperçoit quelquefois de la fumée et des flammes dans sa chambre. On ne lui sert que des aliments imbibés de mercure et de potasse. Le comte-chef lui prépare à la cuisine des mets succulents, mais ils sont dérobés par les femmes loups et les femmes gardes, autres suppôts de la Damnation.

Si elle souffre ainsi, c’est avec le consentement de l'Eternel, qui lui impose cette épreuve, mais sans la laisser opprimer. Sa puissance reste souveraine. L’an dernier encore, avec la Trinité, elle a élu, à la place de Sarto, le pape Wampa, fils du grand cardinal Antonelli, un de ses oncles. Aussi supporte-t-elle stoiquement sa réclusion, heureuse de pouvoir causer avec sa nombreuse famille, d'évoquer les souvenirs tristes ou glorieux, fière de donner des ordres au Sénat et

de résister victorieusemert à tous les assauts de Ia Damñnation, »

Tel est ce délire, tissu de fantaisies extravagantes, où se mêlent, aux souvenirs historiques déformés, de pures fables ; où rien ne paraît même vraisemblable. Ces deux exemples ne sont que des cas extrêmes, entre lesquels tous les intermédiaires sont possibles ; il est même relativement rare de rencontrer un délire strictement fantastique, qui, d’ailleurs, en aucun cas, ne saurait constituer une psychose autonome.

Cependant, l’existence de ce dernier est indiscutable. Longuement décrit par Krœpelin, sous le nom de paraphrénie fantastique, il a été signalé par MM. Sérieux et Capgras, qui en indiquent ainsi les carac-

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téristiques : « Association d'interprétations délirantes nombreuses, de récits imaginaires multiples, de paramnésies étranges, de troubles sensoriels actifs et d’excitation hypomaniaque, ces formes représentent une sorte de psychose combinée où s'accumulent les symptômes de tous les délires systématisés » (1). Il s’agit, en définitive, d’une variété un peu spéciale de psychose hallucinatoire chronique.

C’est dans cette dernière que le délire fantastique paraît surtout exister. Dans toutes les formes non hallucinatoires du délire chronique, l’apparition de conceptions plus ou moins extravagantes et chimériques est possible. Mais un fait demeure indiscutable, c’est leur rareté et leur caractère éphémère, simples épisodes qui ne constituent jamais le fond même du délire.

A ce point de vue, les deux grands groupes du délire chronique s’opposent nettement et leur étude comparée va peut-être permettre de dégager certaines constatations intéressantes, en ce qui concerne les conditions de développement des idées fantastiques.

Les considérations précédentes justifient donc les deux chapitres suivants :

Paraphrénie fantastique (psychose hallucinatoire

chronique) ; Idées délirantes fantastiques dans/le délire d’inter-

prétation (Paranoïa).

(1) In Psychiatrie, Traité Sergent.

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