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CHAPITRE II

La paraphrénie fantastique.

(Psychose hallucinatoire chronique).

Bien que le terme paraphrénie fantastique soit seulement employé à l'étranger, son usage est ici justifié, puisque Krœæpelin fut le premier à en faire une description un peu étendue, après l’avoir isolée. L’étude de ce groupe morbide présente un double intérêt. C’est en lui, en effet, que les idées fantastiques trouvent leur expression la plus parfaite, et leur abon- | dance peut être telle qu’elles constituent le fond même de la trame délirante. C’est le véritable délire fantastique. D’autre part, un problème nosologique se pose à son propos, celui de la parenté de la psychose hallucinatoire chronique et de la démence précoce. Il est évident que la question ne peut être actuellement résolue, puisqu'il n’est pas encore prouvé que ces deux entités soient des maladies, dans la véritable

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acception du mot. Mais parce que la discussion peut éclairer quelques points cliniques, elle mérite qu’on en donne un bref aperçu. Ce point est assez secondaire et la description clinique a plus d'importance ; c’est à elle que la première partie de ce chapitre va être consacrée.

[..— Description clinique.

Il est impossible de définir la maladie, sans rappeler l’évolution des idées de Krœæpelin, concernant la démence précoce, et la facon dont s’est constitué le groupe des paraphrénies.

L'origine de la démence précoce est tout à fait composite. C’est la résultante, d’une part, de la fusion de l’hébéphrénie et de la catatonie, et, d’autre part, d’une dislocation de la paranoïa. Pour les prédécesseurs de Krœpelin, cette dernière était un vaste groupement englobant tous les délires chroniques hallucinatoires ou non, à évolution démentielle ou à intégrité psychique indéfiniment conservée. Se basant sur ce fait que, dans cette entité, certaines formes aboutissaient à un état particulier d'apparence démentielle, alors que, dans d’autres, l’activité mentale ne subissait aucune diminution, Krœæpelin pratiqua une scission : « Je me suis astreint, dit-il, à séparer des autres, en tant que paranoïa, an sens strict, les formes à développement tout à fait lent, ne conduisant pas à des états manifestes d’affaiblissement intellectuel ; le reste, très

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compréhensif, représentant les maladies paranoïdes, un groupe nullement cohérent mais formé de parties franchement différentes. Comme ce groupe était ex majorité formé de cas qui, par maintes particularités cliniques, présentaient des ressemblances évidentes avec la démence précoce, j'ai cru devoir, jusqu’à plus ample informé, les considérer comme des formes paranoïdes de la maladie. » La modification consistait, somme toute, à faire entrer dans la démence précoce, sous le nom de forme paranoïde, tous les délires hallucinatoires se terminant par un affaiblissement intellectuel. La Maladie de Magnan était du nombre et s’y trouvait englobée. ;

En France, une conception si générale fut longue à s’acclimater. Si, après quelques résistances; l’hébéphréno-catatonie reçut droit de Cité, la forme paranoïde ne fut jamais admise dans son intégrité. A part quelques auteurs, Deny et Roy en particulier, qui suivirent l’opinion krœæpelinienne dans son intégrité, limmense majorité des autres considérèrent comme seule forme paranoïde authentique, quelques délires très polymorphes et mobiles, sombrant rapidement dans la démence. Même actuellement, certains, dont M. Rogues de Fursac, suppriment complètement la forme paranoïde, la rattachant en majeure partie à la psychose hallucinatoire chronique. Toutes ces discussions, sur lesquelles il est impossible de s'étendre, sont, d’ailleurs, bien résumées dans la thèse de Nayrac, sur la démence paranoïde.

Il faut rendre cette justice à Krœæpelin, que jamais ses études ne furent empreintes d’un dogmatisme ou-

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trancier, et les formules correctives abondent dans ses descriptions, laissant deviner toutes ses incertitudes; et, dans la huitième édition de son traité, il modifia sa façon de voir. Procédant à une large soustraction dans le domaine de la démence paranoïde, il créa le groupe nouveau des paraphrénies. Sans cependant pouvoir se résoudre à une irrémédiable séparation, c’est dans un chapitre commun des paradémences endogènes, qu’il place paraphrénie et démence précoce ; et de nombreuses réflexions, au cours de sa description, prouvent qu’il admet entre les deux d’incontestables liens.

Les paraphrénies correspondent assez sensiblement à la psychose hallucinatoire chronique ; les raisons qui ont déterminé Krœæpelin à en faire une nouvelle unité clinique paraissent être les suivantes. Pour lui, ce qui domine dans le tableau de la démence précoce, ce ne sont pas des signes purement intellectuels d’affaiblissement psychique, mais « une perturbation de l’affectivité et de la volonté ». Or, ces troubles sont : presque absents de la paraphrénie. « Le maintien persistant de la personnalité psychique est avant tout ce qui nous a porté à distinguer des maladies décrites ici, les formes paranoïdes de la démence précoce. On peut, bien entendu, douter que ce point de vue soit justifié : même dans la démence précoce, notamment dans ses formes paranoïdes, la décadence de la personnalité peut rester absente, comme nous l’avons vu dans l’affaiblissement hallucinatoire ou paranoïde. Il semble que les conditions ne soient pas ici les mémes. L’affection ne s’immobilise pas après quelques

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années, pour laisser derrière elle un état final également persistant ; mais elle progresse encore constamment, quoique très lentement, après une ou deux dizaines d'années, et elle ne conduit presque jamais, ou seulement après une durée infiniment longue, à un état final immuable, mais qui encore nuit à peine à la continuité de la vie psychique. A cela on peut objecter que nous avons éliminé les cas courants, proportionnellement bénins de démence précoce et que les signes d'affaiblissement que nous avons rencontrés sont assez fréquents dans les périodes tardives de la maladie : polymorphisme des idées délirantes, sentiment d’influence, élocution confuse, jeux de mots. Mais, d’autre part, les particularités déjà citées de la marche de la maladie, comme la rareté et le peu d'importance des troubles mentionnés pourraient signifier que nous avons affaire ici à un exemple particulier, distinct de la démence précoce. Mais enfin, la question demeure provisoirement en suspens : savoir si la ligne de démarcation, indiquée ici, est nettement fixée, et si elle est tracée à la vraie place ; en tout cas, il est actuellement difficile, au début de la maladie, de savoir s’il s’agit d’une démence précoce ou d’une paraphrénie. Ce qui peut faire pencher pour cette dernière, c’est l'apparition tardive des hallucinations sensorielles bien marquées, malgré un délire de persécution durant depuis plusieurs années ; ensuite une assimilation mentale spéciale des idées délirantes, la vivacité et la fougue de l’affectivité, le manque de troubles spontanés de la volonté, le maintien de la circonspection et de l’ordre dans la conduite et les actions, au

A milieu d'idées délirantes ayant beaucoup progressé. » Ce qui, en définitive, consitue la maladie, c'est le développement d’un délire hallucinatoire à thème de persécution et de grandeur. L'évolution est chronique, dure des dizaines d’années et aboutit rarement à la désintégration psychique. Cette dernière, lorsqu'elle existe, est toujours peu marquée, et les troubles affectifs et volitionnels sont toujours moindres que ceux de la démence précoce, ce dernier caractère étant le plus important et permettant de faire la distinction entre les deux maladies.

L'auteur distingue quatre formes dans la paraphrénie : une paraphrénie systématique, correspondant sensiblement à la Maladie de Magnan, mais sans démence términale; puis des formes expansives et conbafulantes; enfin la paraphrénie fantastique.

Dans cette dernière variété, « il s’agit d’une production luxuriante, extraordinairement étrange, de représentations délirantes décousues et mobiles ». Krœpelin en donne une description longue et touffue, dont il suffit d'indiquer les principaux points (1).

Il existe, au début, une période d'inquiétude et d'interprétation. « Le malade devient abattu, découragé, déprimé, taciturne et inquiet... Les idées de persécution surgissent après, peu à peu. Le malade remarque qu’on le regarde, que ses voisins se moquent de lui, tiennent des propos blessants ; ce sont des tracasseries continuelles. » Puis, après une période plus ou moins longue, surviennent des hallucinations

(1) Kræpelin, — Psychiatrie, 5e édition,

auditives, avec écho de la pensée et énonciation hallucinatoire des actes. « Les troubles sensoriels paraissent d'emblée nombreux et actifs, on poursuit le malade par le téléphone, on lui reproche ses défauts, on l’appelle. Le malade dialogue avec ses voix, s’entretient avec les ministres de Berlin, téléphone à Dieu. Les voix l’accusent, le louent, le menacent, lui dictent des ordres, lui disent à haute voix ce qui se trouve dans ses lettres et ses journaux, savent ses pensées et les lui énoncent. » Par contre, à ce moment, les hallucinations visuelles sont rares et peu différenciées. Puis, assez rapidement, surviennent des troubles cœnesthésiques et des idées d'influence, et « ils occupent une très grande place dans le tableau de la maladie. Le malade se plaint de douleurs et de sensations désagréables de toutes sortes, son corps est métamorphosé par sorcellerie et sortilège La nuit, on l'hypnotise, on l’entraîne, on lui fait faire des saletés avec des femmes. « Les hommes ont une telle influence sur moi, que c’est effrayant, disait une malade, je ne puis écrire, quand ils ne le veulent pas ; ils ont de l'influence sur toutes les parties de mon corps. » Ces idées d'influence prennent rapidement une allure tout à fait monstrueuse et aboutissent à des idées de transformation corporelle et de possession. « On casse les os du malade, on lui arrache le foie, la rate, On lui fracasse quatorze fois la tête et les parties arrachées sont remplacées par de nouvelles. Ses bras sont lancés au loin. Les yeux lui sortent de la tête. Un malade croyait qu’il était assailli par des «ntentions de volonté », par des hommes étranges invisibles,

un autre prétendait être attaché au monde entier... Mais le plus remarquable, c’est que le malade voit et sent d’autres hommes se glisser dans son corps. Un malade remarque qu’une automobile tout entière entra en lui, la roue motrice sortait par les oreilles. Le malade se compose de quatorze personnes ; il y a huit femmes en lui. Un autre disait : « Je fais l'effet d’une chambre vide, dont les locataires se renouvellent sans cesse ; à quoi sert de les expulser, ils ont l’effronterie de revenir. »

« Parfois, les obsessions sont d’ordre sexuel. On a fait un modèle du malade; aussitôt qu’on en touche les parties sexuelles il est excité et induit au péché. I a une princesse dans son membre viril. Des impératrices et des reines demandent à y jouer, en disant : « Le puis-je ? le puis-je ? » Un malade se sentait enceint (e), s'appelait Françoise, désirait être délivré de ses parties génitales et tranféré à la clinique d’accouchement. Il voulait être la plus belle femme sur terre. »

A côté de ces idées d’influence et de possession, se trouvent des idées de grandeur et de persécution. « Les autres idées chimériques mises en avant par le malade sont à peine moins extraordinaires que ses idées d'influence et de possession. Elles doivent se ranger en partie sous la rubrique « idées de persécution, idées de grandeur » ; mais il s’agit aussi en partie d’un jeu insensé et sans but d’une imagination aventureuse. » Les idées de persécution sont abondantes, toujours avec un caractère de grandeur colossale. « Les parents sont coupés en morceaux...

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deux cents personnes chaque jour sont étranglées dans un grenier ; il y a, dans la maison, une guillotine.. Il existe une entreprise internationale de disparition, au moyen d’ascenseurs d'hôtel, qui descendent à l’improviste, dans des souterrains ; là, il y a une machine à saucisse pour les nombreux hommes égorgés depuis six ans déjà, des milliards d'hommes sont égorgés journellement, des villes entières sont vides ; c’est un crime diabolique. »

Les idées de grandeur ont le même caractère d’énormité, plus accentué encore s’il est possible. Ce sont des romans compliqués, d’origine princière, avec substitution d’enfants, de vols de fortunes énormes, des épisodes romanesques de mariages clandestins avec enlèvements et poursuites, des entrevues secrètes avec de hauts personnages et un rôle important, autant que caché, joué dans le cours des événements politiques mondiaux, etc « La peinture des idées de grandeur surabondantes conduit parfois à un luxe extraordinaire de superlatifs, dans lesquels des malades cherchent à décrire leurs qualités et leurs souffrances infinies. » « J’ai enfanté ici l'être le plus haut, le plus infini, le plus élevé, le plus colossal, le plus absolu, le plus notable : le seul qui soit le plus haut, le plus infini, le plus élevé, le plus colossal, le plus absolu, le plus notable. (et pendant six pages in-folio).

L’envahissement délirant ne s’arrête pas au présent, mais englobe tout le passé du malade, et de singulières paramnésies se constatent. « Le malade a eu de tout

temps une âme qui pressentait ; étant enfant, il fut

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enlevé, souillé, fit des voyages en Chine, au Pôle Nord, fut repêché dans le fleuve des Amazones, enduit de salive, rapetissé par des appareils plâtrés, traqué par des bêtes pendant vingt-cinq ans. Il était le Christ et Pâris, Eve, Moïse, Alexandre le Grand, César; fut tué plusieurs fois, a créé les premiers hommes, dut gouverner le monde pendant sept ans ; il renaît toujours, a vécu déjà plusieurs douzaines de fois... Le malade a participé lui-même à tous les événements historiques dont il est question, était Guillaume, Bismarck, Napoléon... tout dans la même personne. Un malade découvrait dans toutes ses promenades des lions, des villes englouties, des mines d’or et d’argent ».

A côté de toutes ces fabulations paramnésiques, il s’en trouve une foule d’autres qui ne présentent pas la forme d’événements personnels. Un malade prétendait que le Christ avait été crucifié à Augsbourg.. Une malade croyait que le sperme des naufragés allait de l’eau de mer dans les requins, que là il devenait « Rochus, saint Roch », et redevenait ensuite des hommes. De l’union de la femme et des animaux naissent les demi-hommes «Gnômes».… Une malade faisait une description arbitrairement étendue d'événements historiques, en déclarant que toutes les familles royales étaient illégitimes, que toutes les indications de l’histoire étaient falsifiées; elle avait fait de nombreuses recherches, consulté beaucoup de journaux américains et possédait une faculté remarquable de pensée ».

Tous ces propos, d’une singulière fantaisie, peuvent être sans grand retentissement sur la conduite des

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malades. « Ils demeurent complètement réfléchis, nets et ordonnés dans leur conduite. » Ils peuvent cependant méconnaître, d’une façon morbide, et leur milieu et les personnes qui les entourent. « Ils sont dans leur royaume, dans l'établissement de pénitence, dans la cabane diabolique d’assassins : ils ont de fausses reconnaissances. Parfois, les malades ont un certain sentiment du changement survenu en eux, mais n’ont pas une conception nette de son importance. » Quant à l'humeur et au langage, ils ont quelques : particularités. « L’humeur est généralement un peu élevée ou indifférente ; mais aussi, parfois, sombre, surexcitée et portée aux actes de violence. Dans les longs entretiens, les malades entrent dans une certaine agitation. Ils ont coutume d’exposer leurs idées fantastiques, en termes courants, prolixes, souvent très confus et détachés ; pendant qu'ils peuvent donner des renseignements positifs et clairs, sur des questions éloignées du délire.Leurs manières sont fréquemment affectées, occasionnellement, on observe du grimacement. Leur manière de s'exprimer est ordinairement faite de tournures singulières, souvent de néologismes. Les jeux de mots, les rimailles extraordinaires, les lazzi ne sont pas rares non plus. Malgré de telles intercalations, les malades peuvent se faire entendre très bien ; ils écrivent parfois des lettres irrépro-

chables. »

L'évolution est progressive. « Dans le cours des an-

nées, les propos des malades deviennent peu à peu plus confus et moins cohérents. Souvent, les néologismes et les formules tortillées surabondent ; sou-

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