TOME
50 LE DÉLUGE DE NOl?
. . . Opertique sunt omnes montes excelsi sub universo cœlo.
Les derniers versets du même chapitre sont plus significatifs encore, s'il est possible :
21 . Ainsi fut détruite toute chair qui se meut sur la terre, oiseaux, animaux, bêtes sauvages, reptiles, et tous les hommes.
Consumptaque est omnis caro quœ mooebatur super terram, volucrum, animantium (1), bestiarum omniumque reptilium. . . universi homines.
22. Et tout ce qui avait, sur la terre, le soufjle de la vie dans ses narines (2) mourut.
Et CUNCTA IN QUIBUS SPIRACULUM VYTte EST IN TERRA
mortua sunt.
23. Ainsi périt tout être vivant qui était sur la terre, depuis l'homme jusqu'aux bêtes... Il ne resta que Noê seul et ceux qui étaient avec lui dans Varehe.
Ei delevit omnem substantiam quœ erai super terram, ab homine usque ad pecus... remansit autem solus noe et qui cum eo erant in arca (3).
Enfin quand, au chapitre VIII, verset 21, Dieu parlant à Noé à la suite du sacrifice que lui offrait en holocauste le patriarche sorti de l'Arche, lui promet
(1) Ici encore le mot hébreu que saint Jérôme a représenté par animantia, le mot behema, Arias Montanus le traduit plus littéralement par Jumenta, François Lenormant par bétail.
(2) Ce membre de phrase : dans ses narines, manque dans la Vulgate, quoiqu'il soit dans le texte hébreu. Il a son importance en ce qu'il semble exclure de rémunération les animaux qui vivent sous l'eau, lesquels n'ont pas de narines.
(3) Montanus traduit ainsi ce dernier passage : Et remansit tantum Noach et qui cum eo in arca. C'est le même sens, mais un peu moins accentué.
de ne plus répandre sa malédiction sur la terre, il dit encore : '
Je ne frapperai donc plus, comme je Fai fait, tout ce qui est vivant et animé.
Non igitur ultra percutiam omnem animam viventem sieut feei.
Et il confirme plus loin au chap. IX, v. 15, cette parole en ajoutant :
Et il n'y aura plus à l'avenir de déluge qui fasse périr dans ses eaux toute chair qui a vie.
Non erunt ultra aquœ diluvii ad delendam uni-
VERSAM CARNEM .
Comment pouvoir restreindre une universalité sî absolument et si itérativement affirmée ? N'y a-t-il pas là une objection absolue ?
La difficulté n'est qu'apparente.
Ces termes absolus, ces assertions d'universalité sont des hyperboles conformes au génie des langues orientales et en particulier de la langue hébraïque. On en trouve maints exemples dans les livres sacrés et en des circonstances qui excluent toute portée universelle,
Joseph, au chap. XLI, v. 30 de la Genèse, annonce au pharaon une famine qui consumera toute la terre: «Consumptura est enim famés omnemterram. » Plus loin,f $ . 54, 56, il est dit que la famine s'étendit sur tout le globe terrestre : « in universo orbe famés prœvaluit », qu'elle croissait de jour en jour, toujours sur le monde entier : a crescebat autem quotidie famés in omni terra. » Cette assertion est encore répétée au chap. XLIII, v. 1 : « Intérim famés omnem ter* ram vehementer premebat.
Aucun commentateur, cepeadant,n'a jamais interprété ces paroles autrement que concernant les contrées avoisinant l'Egypte ; nul n'y a jamais vu une famine englobant toute la sphère terrestre.
Pareillement Isaïe, annonçant la ruine de Babylone et la délivrance d'Israël, étend métaphoriquement ce châtiment et ce bienfait à toute la terre :
Le Seigneur des armées a donné des ordres à ses troupes qui viennent d'un pays lointain, de l'extrémité des deux. Le Seigneur et les instruments de sa fureur vont détruire toute la terre.
Dominus exercituum prœeepit militiœ belliy venientibus de terra proeul a summitate cœli; Dominus et vasafuroris ejusy ut disperd at omnem terram <Is. XIII, 5)...
Toute la terre est dans le repos et dans la paix, elle est dans la joie et l'allégresse.
Conquievit et siluit omnis terra, gavisa est et exsultavit (XIV, 7) .
Plus loin, v. 26 : C'est là le dessein que j'ai formé au sujet de toute la terre ; et voilà la main qui est étendue sur toutes les nations. •
Hoc consilium quod cogitavi super omnem terram, et hœe est manus extenta super universas gentes.
Il ne s'agit, en tout cela, que de l'empire assyrien et du peuple juif. — On pourrait citer d'autres exemples (1). Par conséquent tout ce qui, aux chapitres VI et suivants de la Genèse, semble concer-
(1) Ainsi au Deutéronome* II, 25, où les peuplades limitrophes de fa Palestine, à l'époque de l'invasion hébraïque, sont l'objet de <3ette désignation hyperbolique : « populos qui habitant sub omni cœlo ; les peuples qui résident sous le ciel tout entier. »
ner toute la terre, tous les êtres vivants, tous les animaux, tous les hommes, peut bien ne s'appliquer en réalité qu'à la contrée, à la région du globe habitée par Noé et sa famille, et aux êtres vivants, hommes et animaux, répandus sur cette même région.
Et ce qui tendrait à montrer l'exactitude de cette interprétation, c'est que, quand l'auteur de la Genèse (chap. VII, v. 14, 15) raconte l'entrée dans l'arche des animaux en quantité déterminée et restreinte pour chaque espèce, il emploie les mêmes expressions d'universalité :
Tout animal selon son espèce, tous les bestiaux selon leur espèce, et tout ce qui se meut sur la terre selon son espèce, tout volatile selon son espèce, tous les oiseaux, tous les animaux ailés, — entrèrent avec Noé dans l'arche, deux à deux, de toute chair en laquelle est le souffle de la vie.
OxMne animal secundum genus s uum, univers aque jumenta in génère suo^et omne quod movetur super terram in génère sko, cunctumque volatile secundum genus suum, univers^e aves omnesque volucres, — ingressœ sunt ad Noe in arcam, bina et bina ex omni carne in qua erat spiritus vitœ.
Or, toutes ces universalités censées d'animaux se composaient de sept couples de chaque espèce des animaux classés comme purs, et de deux couples seulement des autres. (Gen. VII, 2 et 3.)
Il n'y a donc aucune conclusion solide à tirer, en faveur de l'universalité du déluge, des expressions absolues employées par le récit biblique.
Une seconde objection qu'on n'a pas manqué de
formuler, mais qui, étudiée suivant les règles d'une saine critique, n'a guère plus de force que la précédente, consiste à mettre en avant « le sentiment unanime de la tradition et des Pères ». Jusqu'au milieu ou tout au pius jusqu'au commencement du «iècle dernier, l'universalité du déluge ne faisait pas question parmi les catholiques, nul ne la révoquant en doute. On ne peut pas admettre, disait feu M. l'abbé Jaugey dans la défunte Controverse de Lyon (novembre 1885), que, pendant dix-huit siècles, l'Eglise se soit trompée au sujet d'un fait de cette nature.
L'Eglise, répondrons-nous, cela ne fait aucun doute pour les catholiques, est infaillible en matière de dogme et d'enseignement moral. Toute la question revient à savoir si l'universalité ethnique du déluge intéresse le dogme et la morale.
« Pour être une règle infaillible d'interprétation, la tradition ou le sentiment des Pères, dit M . l'abbé Pelt (1), doit réunir deux conditions : 1° être réellement unanime, et 2° porter sur un point de dogme ou de morale. Dans les autres cas, les Pères parlent comme docteurs privés.
Or, rien n'est moins unanime que les opinions, au contraire infiniment variées, des Pères de l'Eglise sur la question diluvienne. Plus on multiplie les recherches sur ce point, plus on voit, dit le regretté abbé Motais, « la mosaïque des idées se bigarrer de plus en plus ». D'autre part, il paraît difficile d'établir que la foi et les mœurs soient intéressées à ce que des hommes aient vécu en dehors des régions
(1) Hist. Ane. Testant., 2'édit, t V\ introduction, p. 15, 1898. Observation dans le même sens, 4# édit., t. I, p. 101.
ravagées par le déluge. Que Noé soit ou non le second ancêtre de tout le genre humain, cela, semble-t-il, importe assez peu, du moment que le fait de l'unité de l'espèce humaine reste intact ; or, il n'est pas ici mis en question.
On objecte aussi certains textes des livres saints postérieurs à la Genèse et faisant allusion au déluge, tels que les suivants :
Sagesse, X, 3 et 4: Lorsque l'injuste, dans sa colère, se sépara d'elle (de la Sagesse), il périt par la fureur qui le rendit meurtrier de son frère. — Et lorsque, à cause de lui (?) l'eau inonda la terre, le salut vint encore de la Sagesse qui dirigea le juste par un bois méprisable.
Sap. X, 3, 4 : Ab hac (sapientia) ut recessit injustus in ira sua, per iram homicidii fraterni deperiit. — Propter quem (?) cum aqua deleret terrain, sanavit iterum sapientia, per contemptibile lignum justum gubernans .
V Ecclésiastique , après avoir rappelé que Noé, ayant été trouvé juste et parfait au temps de la colère divine, est devenu la réconciliation des hommes, ajoute, chap. XLIV, ff . 17, 18 :
C'est pourquoi un reste fut laissé à la terre, lorsque survint le déluge.
Ideo dcmissum est reliquum terr/E, cum factura est diluvium.
Saint Mathieu, chap. XXIV, f i . 37 à 39, rappelant les paroles de Notre-Seigneur relatives à son dernier avènement lors de la fin des temps, s'expri-ne ainsi :
(Jomme aux jours de Noé* ainsi sera l'avènement
du Fils de l'homme. — Car, comme ils étaient aux jours d'avant le déluge, mangeant et buvant, se mariant et mariant leurs enfants, jusqu'au jour où Noé entra dans l'Arche et qu'ils ne reconnurent point le déluge jusqu'à ce qu'il arriva et les emporta tous.
Sicut in diebus Noe, ita erit et adventus Filii horninis. — Sicut enim erant in diebus ante diluvium, comedentes et bibentes, nubentes et nuptiœ tradentes, usque ad eum diem quo intravit Noe in aream, et non cognoverunt donec venit diluvium,