‹ Le déluge de Noé et son étendue restreinteChapitre 9 sur 12 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

moyenne est évaluée à 5.000 mètres, ce qui représente 1.911.241 .831 ou, en nombre rond, 1.011 millions de kilomètres cubes (1), masse d'eau incomparablement supérieure à toute celle qui est répandue sur les continents et dans l'atmosphère, et suffisante à elle seule et au delà à recouvrir le quatrième quart de la superficie terrestre jusqu'à la hauteur voulue (2) ; mais pour cela il faudrait que toute cette eau des océans laissât leur lit à sec, et s'élevât verticalement sur les terres comme une terrasse d'eau de 9 kilomètres de haut par rapport à leurs plages normales,et del4 kilomètres par rapport à la profondeur moyenne du lit océanique. Cela est d'autant moins admissible que, à ce compte, le déluge ne serait toujours pas géograpbiquement universel, puisque, en submergeant les continents, il laisserait le lit des mers à sec, soit les trois quarts de la superficie terrestre. Il est vrai qu'il y a en plus les pluies, jointes à l'excédent des eaux maritimes : mais le tout eût à peine suffi à maintenir sous l'eau les bas-fonds les plus extrêmes des profondeurs océa-

(1) On arrive à ce chiffre de la manière suivante :

Etant donné une sphère creuse dont la partie vide aurait un rayon égal à r — 5 et dont le rayon total serait r, on a :

41C [r 8 — (r — 5)3 ] = 2.548.321.375 kilomètres cubes.

Si de ce volume, on retranche son quart, on obtient le volume ci-dessus de 1.911 millions correspondant au volume des mers, étant admis 5 kilomètres pour leur profondeur moyenne,

(2) Elle serai*, même un peu plus que suffisante ; car, par un procédé analogue, prenant le quart du volume indiqué plus hau*

[( r + 9)8 — r*] = 4. 597.068.190 kilomètres cube?.

on a : 1.149.267. ou 1.149 millions de kilomètres cubes, ce qui donne un reste de 762 millions de kilomètres cubes pour laisser de i'eau dans les vallées et les gouffres les plus profonds du lit des grands océans. '

niques. D'ailleurs il y aurait eu là un phénomène d'équilibre, au rebours de toutes les lois de l'hydrostatique. On ne peut supposer qu'une projection violente et momentanée d'une partie des eaux maritimes sur les terres, accompagnée de la pluie intense dont il a été parlé.

Mais alors comment expliquer cette projection de l'eau des mers sur le continent en quantité suffisante ? On a bien invoqué le brusque soulèvement des grandes chaînes de montagnes qui, se produisant en même temps sur toutes les parties du monde, aurait entraîné les mers en les lançant avec une force prodigieuse sur les terres émergées, ou bien aurait, par contre-coup, amené un affaissement momentané des continents. Toutefois la géologie a établi la formation successive et relativement lente des chaînes de montagnes à des époques pour la plupart antérieures aux âges quaternaires, auxquels seuls peut se rapporter le déluge biblique . On a aussi invoqué un brusque changement dans la direction de l'axe du globe par rapport au plan de l'écliptique. Le bon abbé Moigno, dont l'exégèse était loin de valoir la science, suppose quelque part que cet axe formait, avant le déluge, un angle droit sur l'orbite terrestre. La brusque inclinaison de 23° 27' aurait déterminé un débordement général des eaux de l'Océan, à la façon du liquide contenu dans un vase à large ouverture que l'on inclinerait vivement sous un angle analogue. Mais d'abord c'est là une pure hypothèse qui a bien pu, pendant un temps, séduire les esprits, mais que, aujourd'hui dans F état de la science, il semble difficile de poser. Ensuite, une telle commo-

tion aurait produit un afflux tumultueux, violent et de peu de durée, des raz de marée gigantesques qui eussent tout broyé sur leur passage, l'arche et son contenu comme le reste, et eussent ensuite ramené les eaux, en peu de jours, dans leurs réservoirs naturels. Or le récit biblique nous représente les eaux s'élevant graduellement de bas en haut quarante jours durant, soulevant l'arche avec force mais sans violence tempétueuse, et continuant à couvrir le sol pendant cent cinquante jours, après lesquels elles commencent seulement à diminuer :

Et le déluge se fit pendant quarante jours sur la terre ; et les eaux s'accrurent et élevèrent l'arche bien haut au-dessus de la terre.

Faetum est diluvium quadraginta diebus super terram ; et multiplicatœ sunt aquce, et elevaverunt arcamin sublime a terra. (Gen., VII, 17.)

Et les eaux couvrirent toute la terre pendant cent cinquante jours.

Obtinueruntque aquœ terram centum quinquaginta diebus. (VII, 24).

Et les sources de l'abîme et les cataractes (ou écluses) du ciel se fermèrent, et la pluie du ciel cessa.

Et clausi sunt fontes abyssi, et eataraetœ eœli : et prohibitœ sunt pluviœ de cœlo. (VIII, 2.)

Et les eaux se retirèrent de dessus la terre, allant et revenant : et elles commencèrent à diminuer après cent cinquante jours.

Reversœque sunt aquœ de terra euntes et redeunces : et cœperunt minui post centum quinqudginta dies. (VIII, 3.)

Il s'agit bien ici d'une invasion graduelle des eaux

s'élevant rapidement mais sans violence, sous la double influence de la pluie, cataractœ eœli, et du débordement des mers, fontes abyssi magnœ. Or, de quelque manière que Ton envisage la chose, il est impossible de trouver, dans les eaux dépendant du globe terrestre, une quantité de liquide suffisante pour l'immerger tout entier et simultanément, ses plus hautes cimes comprises, pendant une durée de cent cinquante jours ou cinq mois. Dira-t-on que l'âge quaternaire a été traversé par la période glaciaire, et que la fonte des énormes glaciers qui couvraient alors le globe, au moins sur notre hémisphère3pouvait fournir une quantité d'eau sans comparaison avec ce que nous voyons aujourd'hui ? Il n'est pas douteux que les temps quaternaires n'aient été signalés par une exagération extrême des précipitations atmosphériques. « Et c'est pourquoi, dit M. de Lapparent dans son Traité de géologie, plus d'un auteur a voulu, non sans raison, substituer au mot de période glaciaire, celui, plus général et tout aussi significatif, de période pluviaire (1). » Mais nous avons dit plus haut que si l'on décuple l'intensité des pluies les plus violentes qui aient pu être observées et mesurées, on n'arrive pas, en supposant une pluie aussi formidable tombant sur toute la surface du globe pendant quarante fois vingt-quatre heures, à obtenir une couche d'eau de plus de 800 mètres. D'ailleurs, cette exagération des précipitations atmosphériques aux temps quaternaires, d'où provenait-elle ? — d'une

(1) « Voir la publication de M. de Chambrun de Rosemont et notamment Etudes géologiques sur le Var. Paris, 18?3 » (À. de Lapparent, Traité de géologie, 3* édit., p. 1385, ad notam.)

évaporation plus puissante des eaux de l'Océan. Plus d'eau sur les différents points de l'atmosphère et des continents, moins d'eau dans le réservoir général ; jusqu'à ce que, par la voie des torrents, des fleuves et des estuaires, les précipitations aqueuses eussent renvoyé à ce réservoir l'excès d'eau que l'évaporation lui avait emprunté. Mais la somme totale des eaux afférentes à notre planète n'en était pas changée.

A la vérité, feu Fabbé Moigno, qui avait d'abord supposé une brusque inclinaison de l'axe du globe terrestre, n'admettait plus ensuite que les cataractes ou écluses du ciel fussent les précipitations atmosphériques naturelles, et que les sources du grand abîme fussent les eaux de l'Océan, « Dans la langue de la Genèse, dit-il, le mot abîme signifie un amas de matière dissociée (1). » Et il veut que les eaux du déluge comprennent, avec les eaux « inférieures » répandues dans l'atmosphère terrestre, « les eaux supérieures répandues dans les espaces célestes », c'est-à-dire, sans doute, les éléments de Peau, l'oxygène et l'hydrogène : ces gaz apparemment s'y seraient trouvés épars, et Dieu les aurait réunis miraculeusement ; puis il les aurait fait se combiner en eau en quantité aussi considérable qu'il pouvait être nécessaire pour envelopper tout le sphéroïde terrestre d'eau dépassant les sommets les plus élevés qui existent aujourd'hui ou existaient alors.

Un système analogue a été présenté plus récemment par M. Pabbé Gombault, docteur en philo-

(1) Cf. Les splendeurs de la foi. t. III, p. 1114 et suit.

sophie (1). Il admet l'existence, au-dessus de notre atmosphère, d'atmosphères de densité moindre, « s'étendant sans doute à d'insondables profondeurs à travers les espaces planétaires», et contenant d'immenses quantités de vapeur d'eau. Ce sont ces eaux, puisées dans les profondeurs sidérales, qui auraient formé les « cataractes du ciel ».

Ces systèmes supposent une série de miracles dont aucun, assurément, n'est en soi impossible à la toute-puissance de Dieu, mais qui ne répondent guère à l'idée que nous nous faisons de sa Sagesse: Création, formation ou rassemblement d'eaux intersidérales ou firmamentaires ; leur réunion tout autour du point de l'espace occupé par notre planète ; et leur précipitation sur elle. Au bout de cinq mois, commencement du retrait de ces eaux hors du globe immergé, soit par écoulement, soit par évaporation ; ou plutôt leur anéantissement ou leur refoulement subit dans les profondeurs de l'espace : car, par évaporation ou écoulement, ce n'est pas en sept mois que cette énorme masse d'eau aurait pu disparaître, — à moins cependant d'un nouveau miracle, ni plus ni moins merveilleux après tout que l'anéantissement pur et simple de ce matériel énorme.

Il y aurait encore d'autres conséquences à tirer d'une telle hypothèse. La masse du globe terrestre s'étant trouvée accrue pendant une année entière dans une proportion assez forte, des perturbations devaient en résulter dans notre système planétaire. La constitution même de la planète, sous une pres-

(1) Accord de la Bible et de la science. Résumé scientifique, 1895 ; Paris, Delhomme et Briguet.

sion aussi puissante, une année durant, devait en subir de profondes modifications : la frôle écorce qui entoure le feu central était-elle de force à supporter, sans fléchir, le poids d'un volume d'eau aussi considérable, alors que, de nos jours, la moindre infiltration des eaux marines jusqu'aux couches chaudes de la superficie terrestre peut suffire à provoquer des éruptions volcaniques des plus intenses ? Non, assurément. Et pourtant l'étude approfondie de la composition des couches géologiques ne révèle aucune trace d'une pareille révolution universelle . Là, comme précédemment, il n'est d'autre explication que la supposition, d'ailleurs gratuite, d'une suite en quelque sorte indéfinie de miracles : l'omnipotence divine, assurément, est toujours à même, s'il lui plaît, de conjurer par de nouveaux prodiges les conséquences illimitées d'une première dérogation aux lois naturelles sur un théâtre aussi vaste. Ce n'est pas tout. L'adjonction subite, puis un an après la disparition d'une si énorme masse d'eau, dont notre globe aurait été le théâtre,devaient nécessairement, à moins de nouveaux miracles, exercer des perturbations considérables dans notre système planétaire ; et ces perturbations auraient laissé des traces .

Et les flores, tant aquatique que terrestre, que fussent-elles devenues sous l'incomparable pression d'une telle masse d'eau ? Nouveau miracle pour leur conservation .

Remarquons toutefois que nous n'avons examiné encore qu'un seul des deux grands ordres de faits que suppose l'interprétation du récit diluvien dans le sens de l'universalité absolue . Il faut maintenant

hous occuper du sauvetage et de la conservation dans l'arche de toutes les espèces animales, sans autre exception que les espèces aquatiques : ces dernières, en effet, ne sont mentionnées dans aucune des énumérations d'animaux qu'il est recommandé à Noé d'introduire dans l'arche. La Vulgate emploie bien le terme générique de animantia, animaniibus omnibus; mais le mot hébreu correspondant, behema, paraît mieux rendu par jumentum, qui s'applique soit aux animaux domestiques, soit, en généralisant davantage, aux mammifères. D'ailleurs la distinction entre les animaux purs et impurs semble exclure les espèces aquatiques qui n'étaient généralement pas soumises, croyons-nous, à cette classification .

Alors comment, sans de nouveaux miracles, eussent-elles échappé à la catastrophe ? Le mélange des eaux douces avec les eaux salées ne pouvait pas plus convenir à la faune marine qu'à la faune fluviale ou lacustre. D'ailleurs l'énorme pression exercée par la masse prodigieuse d'eau dont nous avons indiqué plus haut le volume eût impitoyablement écrasé toute espèce d'organisme .

Arrivons aux animaux terrestres et aériens. Ceux-là ne peuvent vivre dans l'eau. Si le déluge a immergé le globe entier jusqu'au-dessus de ses plus hautes cimes, il faut nécessairement que toutes les espèces aujourd'hui vivantes aient été, sans aucune sorte d'exception, introduites dans l'arche.

Laissons de côté les difficultés résultant des dimensions de l'arche, dimensions qui nous sont d'ailleurs inconnues, puisque l'on n'a aucune donnée sur la va-

leur de la coudée mentionnée par Moïse. Laissons également la question d'aménagement intérieur pour colloquer tant d'animaux, de l'éléphant et du rhinocéros à la fourmi et à la libellule, du bœuf à la tortue, de l'aigle, du condor et de l'autruche à la colombe, à Poiseau-mouche et au colibri, du tigre, du lion, du boa, du crotale, à l'araignée, à l'abeille, au puceron, au vermisseau, au phylloxéra, de l'iguane au petit lézard gris, du paresseux à la taupe, de l'ouistiti au gorille, du hérisson au porc-épic, du cobaye à la marmotte, à la girafe et au dromadaire .• . Ne nous occupons pas des approvisionnements gigantesques nécessaires pour alimenter pendant un an des estomacs de besoins, d'exigences et de dimensions aussi variés. Tout cela est assurément d'une difficulté inouïe; maison conçoit, à la rigueur, que laréalisation en puisse être obtenue, dans l'ordre des choses naturellement possibles, par l'intelligence d'un puissant génie organisateur, et rien n'empêche d'admettre que Noé fut un homme de génie . Mais ce qui se conçoit beaucoup moins,ou mieux ce qui ne se conçoit pas du tout, c'est que huit personnes seulement aient pu suffire à soigner et nourrir, pendant un an, une telle multitude.

Où le génie humain, d'ailleurs si grand qu'on le suppose, serait impuissant, c'est à rassembler en un même point du globe des représentants de sa faune entière. Celle-ci se subdivise en autant de faunes particulières qu'il y a de régions, de climats différents. Même de nos jours, où les progrès de la locomotion, des moyens de communication et de l'acclimatation ont réparti un peu partout fa*i animaux domestiques

ou utiles à l'homme, chaque contrée a encore sa faune spéciale. A bien plus forte raison en était-il ainsi du temps de Noé. Autre était la faune de l'Asie centrale, autre celle de la Corée et du Japon, de l'Australie, des îles du Pacifique, de Madagascar, des diverses zones du continent africain, de l'Europe centrale, méditerranéenne ou baltique, des régions polaires ou équatoriales et desdeux Amériques . Il a bien fallu, cependant, si l'universalité du déluge a été absolue, que, poussés par un instinct miraculeux, des représentants en nombre suffisant des diverses faunes partissent de tous les points du globe, faisant pour la plupart la moitié du tour du monde, traversant les bras de mers et les océans, à la nage sans doute, bravant sans en pâtir les différences et les variations des climats, et enfin se rangeant autour de Noé comme un troupeau inoffensif et docile, la panthère à côté du mouton, le renard près de la poule, l'hirondelle et la perdrix jouant pacifiquement avec le vautour et l'épervier, la souris avec le chat.

Il y a plus. Enfermés pendant un an, mâles et femelles de chaque espèce, ces animaux devaient se reproduire et pulluler dans l'arche. La prolification d'un grand nombre se manifeste plusieurs fois par an. Où trouver la place nécessaire pour ce surcroît de population animale dans un vaisseau déjà si rigoureusement rempli ? Ou bien ils auraient, par l'effet d'un nouveau miracle, observé la continence pendant cette durée I!

Les partisans de l'universalité absolue ne sont pas embarrassés pour si peu. Le déluge biblique étant un fait miraculeux, disent-ils, toutes les circons-

tances qui s'y rattachent sont également miracu» leuses. Il n'était pas plus difficile à Dieu de réunii des représentants de toutes les espèces animales autour de Noé, de supprimer les obstacles le long de leur route, de modifier temporairement leurs tempéraments et leurs instincts, enfin de les faire entrer et se maintenir miraculeusement dans l'arche, qu'il ne lui était difficile de multiplier les eaux ou d'en former de nouvelles pour immerger le globe.

Ce qui revient à dire que, quelles que puissent être les impossibilités matérielles de toute nature et presque innombrables auxquelles se heurte l'hypothèse d'un déluge absolument universel, ce phénomène fut néanmoins possible, parce que rien n'est impossible

à Dieu.

Assurément. Resterait à savoir toutefois si, au point de vue d'une saine exégèse, comme au regard de la Sagesse divine et de la proportion que le Tout- Puissant maintient toujours entre les causes qu'il met en œuvre et les effets qu'il veut produire, cette procédure,coup sur coup et indéfiniment miraculeuse, est également acceptable ; si, parce qu'elle est possible à la toute-puissance de Dieu, c'est un motif suffisant pour qu'elle ait convenu à sa Raison infinie. Nous avons déjà répondu, plus haut, à cette question par la négative (1).

(1) « Les principes les plus clairs et les plus solides d'une véritable philosophie et théologie chrétiennes, dit le R. P. Breitung, S. J., ainsi que les recommandations les plus pressantes des plus grands docteurs de l'Eglise, nous interdisent d'en appeler inconsidérément à l'intervention miraculeuse de Dieu. » Cité par M. Pelt, loc. cit., 4a édit., t. I, p, 96.

Toutes ces difficultés disparaissent d'ailleurs si Ton admet que Pinondation noachique ne s'est étendue que sur une portion plus ou moins étendue du globe terrestre, ce qui, ajouterons-nous, n'est plus guère contesté aujourd'hui.

Reste maintenant» et là est le point délicat, à déterminer l'étendue relative de la catastrophe. Qu'elle ait respecté d'autres membres de l'humanité que Noé et sa famille, c'est une thèse qui est encore repoussée par d'excellents esprits : ceux-ci, tout en reconnaissant que la question reste ouverte et librement discutable, n'estiment pas, cependant, que les considérations invoquées en faveur de la non-universalité ethnique soient encore assez puissantes pour commander la conviction (1).

D'autres, non moins distingués et non moins orthodoxes, admettent cette dernière interprétation comme la plus probable, non seulement en raison des motifs tirés de la paléœthnologie signalés plus haut, mais encore par suite de certains passages de la Bible elle-même, lesquels ne comportent d'explication pleinement satisfaisante qu'en admettant des survivants au déluge étrangers à la famille de Noé . Ainsi, au chap. XXIV des Nombres relatant les prophéties que, sous le souffle de l'Esprit de Dieu, prononçait Balaam, on lit, verset 17 : « Orietur Stella ex Jacob, et consurget virga de Israël ; et percutiet duces Moab, vastabitque omnes filios Scheth. » —

(1) Cf. Hist. Ane. Testant., abbé Pelt, 1" édit. — Le déluge dev. crit. hist. y — Caract. nat. delug., — Théorie scient. délug.9 Chan. Mangenot, in Rev. scienc. eccL, août 1895, nov, 1896, fév., mars, 1897. — Le même et Vigouroux, Dictionn. bibl. — Dans la 4* édit., M- 1 abbé Pelt, sans se prononcer, expose impartialement les considérations invoquées par Tune et l'autre école.

Il y avait donc, au temps de Balaam, des descendants du patriarche Seth ou Scheth, autres que les descendants de Noé ? — L'on doit faire observer toutefois que des auteurs de mérite et hébraïsants, comme M. l'abbé Pelt, traduisent Scheth par le substantif trouble^ et considèrent, en raison des lois du parallélisme, JiU de trouble comme synonyme d'habitants de Moab (1).

Mais allons plus loin. Aux versets 21 et 22, Balaam mentionne expressément les Caïnites, la race de Caïn : « Vidit quoque Cinœum... et ait . . . si in petra posueris nidum tuum et fueris electus ex stirpe Cin... » La lettre C remplace ici le qoph hébreu dont l'équivalent plus exact serait la lettre K ou mieux la lettre Q ; et le mot que la Vulgate rend par Cin, se prononce Kaïn (2).

Ce n'est pas tout. Au chap. IV des Juges ff . 11 et 17, il est question jusqu'à quatre fois des Cinéens ou Kinéens, c'est-à-dire des Caïnites : « Haber autem, Cinœus, recesserat quondam a ceteris Cinœis

fratribus suis, filiis Hobab cognati Moysi ... » Et plus loin : « Sisara autem fugiens pervenit ad tentorium Johel, uxoris Haber Cinœi ; erat autem pax inter Jabin regem Asor,et domum Haber Cinœi.* Ainsi, au temps de Débora, il y aurait eu en Palestine des Caïnites, descendant d'un Caïnite, cousin de Moïse ! Donc, quand même le filios Scheth, des

(1) Cf. His. Ane. Test., 4# édit., t. I, p. 290.

(2)On a cru renverser cette grave objection par une boutade : « On prouverait tout aussi bien, écrit un auteur cependant sérieux, « par le nom de Troyes en Champagne, que les habitants de cette ville ont pour ancêtres les sujets du roi Priam. » Il suffit de citer une telle proposition. — Nous développerons du reste, dans une publication ultérieure, ces considérations ici sommairement indiquées.

Nombres, devrait se traduire par « fils de trouble », il n'en reste pas moins que le texte sacré semble signaler à plusieurs reprises des descendants de Caïn vivant au temps de Moïse et des Juges .

Nous croyons donc pouvoir nous placer sur le terrain de la non-universalité pour discuter et apprécier l'ingénieuse théorie exposée récemment par le très distingué professeur Raymond de Girard.

Toutefois, avant d'aborder cette intéressante discussion, il ne sera pas inutile de déblayer le terrain en résumant les objections d'ordre exégétique et théologique opposées à la nouvelle interprétation, et en relatant les réponses qui leur ont été, à notre avis, efficacement proposées.

Objections et réponses.

L'objection qui s'est tout naturellement présentée la première à l'esprit, est tirée des termes absolus de la Genèse, aux chapitres VI à IX.

On lit, en effet, au chapitre VI :

7. J'exterminerai, dit le Seigneur, de dessus la terre l'homme que j'ai créé,depuis l'homme jusqu'aux animaux, depuis ce qui rampe jusqu'aux oiseaux du ciel . . .

Delebo, inquit (Do minus), hominem quem creavi a facie terrœ, ab homine usque ad animant ia, a reptili usque ad volucres eœli... (1).

11. Or la terre était corrompue devant Dieu et remplie d'iniquité.

Corrupta est autem terra coram DeOj et repleta est iniquitate.

12-13. Dieu voyant que la terre était corrompue (car toute chair avait corrompu sa voie sur la terre), dit à Noé : la fin de toute chair arrive devant moi .

(1) La traduction littérale d'Arias Montanus offre quelques différences de détail :

7. Et dixit Dominus : delebo hominem quem creavi desuper faciès terrse, ab homine usque ad jumentum (hebr. behema), usque ad reptile et ad volatile cœlorum.

François Lenormant traduit ainsi le même passage :

Et Jehovah dit: j'exterminerai l'homme que j'ai créé de la surface du sol, depuis l'homme jusqu'au bétail, (behema, Jumentum), jusqu'aux reptiles et jusqu'aux oiseaux des cieux.

Cumquevidisset Deus terram esse corruptam (om* nis quippe caro corruperatviamsuam super terram), dixii adNoe : finis univers^e carnis venit cor ara me.

Et au chapitre VII :

2-3. Prends sept mâles et sept femelles de tous les animaux purs, deux mâles et deux femelles de tou3 les animaux impurs, sept mâles et sept femelles des volatiles qui s'élèvent dans le ciel, afin d'en conserver la race sur la face de la terre entière.

Ex omnibus animantibus mundis toile septena et septena, maseulum et feminam, de animantibus vero immundis duo et duo, maseulum et feminam... ut salvetur semen super faciem univers^ terrœ (1).

4. ... Et j'exterminerai de dessus la terre toutes les créatures que j'ai faites.

. . • Et delebo omnem substantiam quam feei de superficie terrœ.

18 . Les eaux envahirent tout et couvrirent toute la surface de la terre.

Vehementer enim inundaverunt et omnia replèterunt in superficie terrœ (2).

19. ... Et toutes les hautes montagnes qui sont sous tout le ciel furent couvertes :

(1) Arias Montanus traduit ainsi ce passage :

Ex omni jumento mundo capies tibi septena septena, virum et uxorem ejus ; et ex jumento quod non mundum ipsum bina, virum et uxorem ejus. — Etiam ex volatili cœli septena septena, maseulum et feminam ad vivificandum semen super faciem unwersœ terrœ.

(2) La traduction littérale interiinéaire de l'hébreu diffère un peuj ici, de la Vulgate : Et invaluerunt aquse, et se multiplicaverunt valde super terram... Et en français : Et les eaux prirent force et s'accrurent beaucoup sur la terre... Le texte hébreu est donc ici moins général et moins absolu que la traduction in* terprétative de la Vulft&te.

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