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Le déluge et l'épopée babylonienne

Peu de découvertes scientifiques ont eu plus de retentissement que celle du réiât babylonien du déluge, qui vient d’être faite par un jeune employé du Musée Britannique, M. Georges Smith, parmi les documents si précieux et si variés en écriture cunéiforme que possède le riche dépôt à la garde duquel il est attaché, et qui proviennent des fouilles de M. Austen Henri Layard, actuellement ambassadeur d’Angleterre à Madrid. Avec l’iiilérét passionné qu’ils apportent à tout ce qui louche à la Bible, les Anglais s’en sont émus comme d’un véritable événement. En quelques jours, M. Smith, qui n’était connu que des savants spéciaux pour des travaux assyriologiques, a conquis une renommée populaire dans les Trois Boyaumes. H est le lion du moment, et l’on parle de la mission qu’un grand journal anglais, le Daily Teleyraph, lui confierait pour aller, à ses frais, exécuter de nouvelles fouilles, sur une vaste échelle, en Assyrie et en Chaldée. Le journal anglais est jaloux de surpasser ce qu’a fait dernièrement le Neiv-York Herald, quand il a envoyé M. Stanley dans le centre dé 1 Afr ique, à la recherche du docteur Livingstone, et ce sera certainement un des faits les plus extraordinaires de l’histoire de la presse anglo-saxonne dans notre siècle,, que ce rôle nouveau qu’elle tend à prendre également en Angleterre et aux États-Unis, substituant son initiative à celle des gouvernements, dans les grandes entreprises qui intéressent le progrès de la science. Bien ne pouvait honorer davantage le journalisme anglais cl américain, cl pareil spectacle est de nature à nous faire faire de tristes retours sur l’esprit de notre propre presse.

Le retentissement de la découverte de M. Smith ne s’est pas borné,

dti reste, à l’Angleterre. Tous les organes de la publicité, en Europe et au delà de l’Atlantique, s'en sont occupés avec plus ou moins de compétence. Eu France, spécialement, le Journal officiel a traduit en entier l’article dans lequel le savant anglais a f'ail connaîire sa découveile en analysant une partie du document trouvé par lui et en donnant la traduction intégi’ale de la portion directement relative au déluge. M. Oppert y a consacré la première leçon de son cours au Collège de Fi’ance.

L’importance de la découverte justifie cet éclat de renommée : non pas, à dire le vrai, qu’elle apporte aucune preuve ou aucun ’ argument nouveau pour ou contre rautlienticité de la tradition biblique. A ce point de vue, le public anglais, sous l’empire de ses • préoccupations habituelles, s’en est fort exagéré la valeur. Mais ce qui y donne un prix extrême, ce sont les lumières inattendues qu’elle jette sur les idées religieuses des babyloniens et leurs traditions relativement aux âges pnmitifs de l’iiumanité, c’est le fait quelle révèle de l’existence, à Babylone, d’une grande légende épique comparable à celle de l’Inde, ce sont les aperçus absolument nouveaux qu’elle ouvre sur une des plus vieilles littératures poétiques du monde, dont l’existence n’était même pas soupçonnée, et dont elle nous rend un morceau capital. Sous ce triple aspect, on peut dire que .M. Smith a eu J’heureuse fortune d’attacher son nom à l’une des plus belles cl des plus fécondes trouvailles qui aient illustré la carrière de la science de création nouvelle à laquelle on a donné le nom d'assyriologie. Le déchiffrement de l’écriture cunéiforme de Ninive et de Bahylone, dû aux patients efforts et au génie pénétrant de Ilincks, de sir Henry Rawünson et de M. Oppert, n’avait pas encore amené de plus précieuse conquête sur les ténèbres d'un passé avec lequel l'Égypte seule peut rivaliser d’antiquité.

Les documents étudiés par le jeune assyriologue de Londres ne sont pas encore publiés; on n'a même pas le mémoire définitif qu’il annonce comme devant bientôt paraître, et dans lequel il exposera plus complètement et plus scientifiquement sa découverte. Par conséquent, à distance des originaux, on n’est pas en mesure de compléter les données qu’il a fait connaître par la voie de la presse, ni de vérifier mol à mot sa traduction. Mais il a fourni, par d’autres publications, la preuve de son aptitude à un pareil travail. L’authenticité des documents eux-mêmes ne peut faire l’objef d’un doufe. Après les maîtres et les fondateurs de la science, comme sir Henry Rawlinson et M. Oppert, M. Smith est actuellement, en Europe, l’homme le plus capable de bien lire un texte cunéiforme, et d’en donner une version satisfaisante. Pour quiconque a pratiqué les documents épigraphiques assyriens et eh a fait une élude appro-

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fundie, sa traduclion porte en eüe-méme le cachet le plus évident d’exactitude. On peut et on doit donc la tenir pour généralement bonne, sauf un certain nombre d’erreurs de détail, inévitables dans l'état actuel de la science, quand on interprète pour la première - lois un texte d’une grande étendue dans une langue qui présente encore tanf d’obscurités, même pour les plus habiles et les plus compétents. L’auteur anglais en a, d’ailleurs, assez fait connaître pour qu’on puisse, dès à présent, apprécier la valeur de sa découverte et en mettre en lumière les principales conséquences. C’est ce (|ue je voudrais faire aujourd'hui, d’après ce qui en a été publié, et aussi i l’aide de coiumunications particulières que je dois à l'obligeance de M. Smith. Un peu plus tard, quand le texte aura été placé sous les yeux des savants de toute l’Europe, par une de ces belles publications de fac-similés dont l'administration ÿu Musée Britannique fait si libéralement les frais, viendra l’œuvre patiente et minutieuse des philologues, qui reprendront la traduclion mot à mot, la rectifieront dans ses parties douteuses, en effaceront toutes les taches et l’amèneront enfin à un degré de certitude absoluejusque dans les moindres détails.

Que les Babyloniens possédassent une tradition sur le déluge, oiïrant les plus étroites et les plus curieuses ressemblances avec le récit biblique, c’est ce que l’on savait depuis longtemps par les fragments de Bérose, le prêtre chaldéen qui, sous Séleiicus Nicator, rédigea en grec, pour l'usage des nouveaux conquérants, les annales et les légendes de sa patrie. Eusébe de Césarée, qui nous a conservé presque. tous les débris que nous possédons de Bérose comme de Sanchoniathon, dans l’intention de corroborer les récits des Livres Saints par le témoignage de la tradition orientale païenne, inséra ce morceau dans ses ouvrages, et depuis la Renaissance, il a’ été l'objet des études et de.s commentaires de nombreux érndits. Je crois utile de le replacer tout d’abord sous les yeux des lecteurs, afin de les mettre à même de le comparer au récit original découvert par M. Smith. On pourra juger par là plus exactement la mesure de ce que cette trouvaille apporte de nouveau pour la science; en même temps, on y aura la preuve de l’exactitude vraiment admirable avec laquelle l’auteur des Antiquités ehaldéennes avait rapporté les traditions de son pays, de l’autorité qui doit s’attacher à ses dires et de la confiance entière avec laquelle la critique doit accepter désormais son témoignage sur les points où les documenta

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originaux ne sont pas encore venus en apportor la Gonfirmation directe, comme par exemple en ce qui touche à la légende de la Tour des langues. J'avais essayé déjà de montrer, dans un ouvrage spécial, parlecoiilrôle des textes cunéiformes, l’exacliludc et le prix inestimable des fragments de Bérose ; mais je dois confesser que je n’avais pas eu la chance d’en rencontrer une aussi éclatante et ahssi directe contirmation.

Le livre môme de Bérose n’existait plus, paraît-il, au temps d’Eusèbe; on en possédait seulement deux abrégés dus à des polvgrapbes postérieurs, Abydène et Alexandre Polyliistor. L’évôque de ^Césarée rapporte successivement, au sujet du déluge, la rédaction de chacun de ces abréviateurs, et il faut taire comme lui, car, taut en concordant sur les données essentielles, elles se complètent réciproquement. ,

Voici d’abord la plus développée. L’auteur vient de parler des neuf premiers rois antédiluviens, auxquels la tradition babylonienne attribuait des périodes fabuleuses de dizaines de milliers d’années : *

Otiartcs étant mort, son fils .Visuthrus régna dix-huit sares (64,800 ans). C’est sous lui qu’arriva le grand déluge, dont riiisloirc est ainsi rapportée dans les documents sacrés. Cronos lui apparut dans son sommeil et lui amionça que le 15 du mois de dæsius (au solstice d’été) tous les hommes périraient par un déluge, il lui ordonna donc do prendre le C/Ommencemenl, le milieu et la lin de tout ce qui était consigné par écrit et de l’eii- • lüuir dans la ville du Soleil à Sippara, puis de coustruiré uii navire et d’y monter avec sa famille et ses amis les plus clicrs; de déposer dans le navire des provisions pour la nourriture et la boisson, et d’\ faire entrer les , animaux, vidaliles et quadrupèdes; enfin de tout préparer pour la navigation.

, Et quand Xisuthrus demanda de quel côté il devait tourner la marche de son navire, il lui fut répondu « vers les dieux », et de prier pour qu’il en *■ arrivât du bien aux hommes.

, Xisuthrus obéit et construisit un navire long de cinq stades cl large de deux ; il réunit tout ce qui lui avait été prescrit çt embarqua sa femme, scs eiifanls et ses amis intimes.

' Le déluge étant survenu et bientôt décroissant , Xisuthrus lâcha qiielqiies-mis des oiseaux. Ceux-ci n’ayaiil trouvé ni nourriture ni lieu pour se poser , 1 'eviiireiit au vaisseau. Quelques jours après, Xisullirus leur donna de nouveau la liberté; mais ils revinrent eneoi e au navire avec les pieds ■» pleins de boue. Enfin, lâchés une troisièiiie lois, les oi.seaux ne rclouriièreiit plus. Alors Xisuthrus comprit que la terre était découverte; il fit mie ouverture au toit du navire et vit i|iie celui-ci était arrêté sur mie montagne. Il descendit donc avec sa femme, sa fille et son pilote, adora la Terre, éleva un autel et y sacrifia aux dieux; à ce moment il disparut avec ceux qui l’accompagnaient.

Oppendant ceux qui élaient rcslisdaiis le navire, ne voyant pas revenir Xisutiii us, descendii'imt à terre à leur tour et se mirent à le chercher en l'appelant par son nom. Ils ne revirent plus Xisuthrus, mais une voii^u • «

ciel se fit entendre, leur prescrivant d’être pieux envers les dieux ; qiWn effet il recevait la récompense de sa piété en étant enlevé pour habiter déi^rinais au milieu des dieux, et que sa femme, sa 'tille et le pilote du navire partageaient un tel honneur. La voix dit en outre à ceux qui restaient qu’ils devaient retourner à Babylone, et, conlormémcnt aux décrets du destin, déterrer 4es écrits enfouis à Sippara pour les transmettre aux bomrnes. Elle ajouta que le pays où ils se trouvaient était r.\rménie. Ceuxci, après avoir entendu la voix, sacrifièrent aux dieux et revimepl à pied à Babylone. Ilu vaisseau de Xisuthrus, qui s’était enfin arrêté en Arménie, une,partie subsiste encore 'dans les monts Goi dyéens, en Arménie, et les pélernis ep rapportent l’asphalte qu’ils ont raclé sur les débris; ou s’en :

’sert pour repousser l’influence des maléfices. Quant aux compagnons de )' Xisuthrus, iki vinrent à Babylone, déterrèrent les écrits déposés à Sippara, fondèrent des villes nombrcu.ses, bâtirent des temples et restituèrent Babylone. . ,

Celle rédaction est celle d’Alexandre l’olyliistor. Le récit d’Aby-,, dene est plus abrégé,, mais précise davantage les circonstances rela- ■

tives à l’envoi des oiseaux. ’

Après Évodoreschns, il y ont plusieurs rois; et enfin Sisithrus, à rjui Crouos annonça que le 15 du mois de dæsius il y aurait une grande abondance de pluies. Le dieu lui ordonna donc de cacher tout ce qui composait les écritures dans la ville du Soleil à Sippara. Sisitlirus, ayant accompli ces prescriptions, navigua bientôt vers rArménie, r^c aussilôt la prédic- • ‘ lion du dieu se réalisa. Le troisième Jour après que la pluie eut cessé, il lâch.i plusieurs oiseaux pour voir s’ils décoiivriraieiil quelque terre déjà sortie des eaux. Mais ces oiseaux, n’ayant trouvé partout qu’une mer prête à les engloutir, et ne pouvant se poser nulle part, revinrent auprès de Si- . silhrus; il en renvoya d'autres. Ayant enfin réussi à la Iroisièiiie fois dans son dessein, car les oiseaux élaient revenus avec les pieds couverts de li- '

mon, les dieux l’enlevèrent à la vue des hoimnes. Et du bois de ton na- . vire, qui s' était arrêté en Arménie, les babilanls du pays fout des amulettes qu'ils suspendent à leur col contre les maléfices.

En réédiUnil, l’année dernière, les Fragments cnsmegoniqnes de Be'rose, avec un long commentaire, je me suis efforcé de grouper . toutes les indications fngilives de celle tradition du déluge que l’on pouvait relever dans les textes cunéiformes connus et éludiés à celle date. Mais elles se réduisniciit à peu de chose, même, en général, à des allusions dont l’application pouvait largement pièter au doute.

Encore ces allusions avaient-elles surtout Irait à l'enfouissement des tableUes contenant les Ecritures sacrées, à Sippara. Elles prou-

LE DÉLUGE El L’ÉPOPEE BABÏLOMENNE,

vaicnt seulement que la fameuse légende juive des bas temps sur les colonnes inscrites élevées par le patriarche Seth dans la terre S(j0adique en prévision du cataclysme n’était qu’un écho altéré de la tradition babylonienne, et que le patriarche, fils d’Adam, y avait, par suite d’une assonnance de nom, pris la place d’un dieu de l’antique religion des riverains de l’Euphrate et du Tigre. *

Quant au récit lui-même, il fallait l’acccplersur la foi de Bérose et remarquer seulement que, son exactitude étant établie sur d’autres points d’une manière satisfaisante, toutes les présomptions militaient pour la faire accepter encore ici. Mais j’étais obligé d’ajouter : « Les textes cunéiformes n’ont pas encore fourni de récit du déluge où nous trouvions la forme originale des données que Bérose a mises en grec. » C’est cette grave lacune qui est heureuse-, ment comblée aujourd’hui.

On sait que M. Layard a retrouvé dans la partie du palais royal de Ninive appelée des habitants actuels Koyoundjik, qui fut bâtie sous le règne d'Assourbanipal, le dernier des conquérants assyriens, la salle des archives et de la bibliothèque. Cette bibliothèque, bien singulière pour nos idées et nos habitudes, se composait exclusivement de tablettes plates et*carrées, en terre cuite, portant surl une et l’autre de leurs deux fiices une page d’écriture cunéiforme cursive, trèsfine et très-serrée, tracée sur l’argile encore (iaîche, avant sa cuisson. Chacune était numérotée, et formait le feuillet d’un livre dont l’ensemble était constitué par la réunion d’une série de tablettes pareilles, sans doute empilées les unes sur les autres dans une môme case de la bibliothèque. Les Babyloniens et les Assyriens n’avaient pas, du reste, d’autres livres que ces coclUes laterculi, comme les appelle Pline. Us ne traçaient les signes de leur écriture, ni à l’encre, avec le calame ou l£ pinceau, sur le papyrus, des peaux préparées ou des bandelettes de toile, ni à la pointe sèche, sur des planchettes, des feuilles de palmier ou des écorces d'arbres. P’aute d’autres ressources facilement à leur portée, ils les dessinaient en creux sur des tablettes d’argile molle qu’ils faisaient cuire après, pour les conserver. Delà l’apparence de leur écriture; car l’élément tout particulier^qui produit d’aspect original des écritures cunéiformes et y dMient^egénéiateur de toutes les figures, le trait en forme de coin ouTle clou, n’est autre que le sillon tracé dans l’argile par le style en

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biseau dont on se servait pour cet usage, et dont on a trouvé de nombreux échantillons dans les ruines de Ninive.

Les fragments de lablclles recueillis parles ouvriers de M. Liyard dans la salle où Assourbanipal avait établi sa bibliothèque, montent à prés de dix mille, provenant d'ouvrages qui traitaient des sujets les plus différents, grammaire, histoire, droit, mythologie, histoire naturelle, astronomie et astrologie. Us ont été transportés au Musée Itritannique, à part un petit nombre qui ont été dérobés par l'inlidélité des ouvi iers, et se sont répandus dans les diverses collections, publiques ou privées, de l'Europe. Malheureusement, ces fragments ont été ramassés sans ordre et entassés pôle-méme dans les caisses où ils ont été envoyés en Angleterre. Aussi n'est-ce qu’avec beaucoup de lenteur, par des efforts suivis et opiniâtres, et eu surmontant mille difficultés, que l'on parvient à reconstituer plus ou moins complètement une partie des tablettes. .M. G. Smith a succédé à un autre jeune savant d’un vrai mérite, M. Coxe, dans ce travail délicat, qui demande autant d'intelligence des textes que de minutieuse patience, aussi bien qu’une aptitude très-spéciale, et il y a rendu de grands services. ‘ v

C’est par le rapprochement de quatre vingts fragments provenant * ’

de trois exemplaires différents — car la bibliothèque palatine de Ninive possédait souvent plusieurs copies du même ouvrage — que *

M. Smith est parvenu à reconstituer en grande partie le texte du document dont il vient de faire connaître le contenu. Ce document se composait de douze tablettes, portant chacune plus de deux cent quatre-vingt lignes d'écriture. Le récit du déluge, introduit comme « épisode dans le cours d’une autre histoire, y remplit la onzième tablette ; car la division des feuillets du document primitif a été soigneusement notée par les scribes qui l’ont transcrit plus laid, bes copies que l’on possède à Londres ont été laites par ordre d’Assourbanipal, dans le septième siècle avant notre ère, d'après un exemplaire très-ancien qui existait dans la ville d'Ourouk, en Chaldée, l’Ercch du chapitre x de la Genèse, l’Orclicé des géographes grecs, siège d'une grande école sacei dotale encore llorissaiite au temps de Strabon. Érech avait été, av,e Sippara, « la ville des livres, » lu cité dans laquelle les rois chaldéeus de l'Ancien Empire avaient fondé la plus antique bibliothèque, et bon nombre des textes qu’Assourbanipal fit copier pour les déposer à Ninive, sont dits également avoir été reproduits d’après les livres de la bibliothèque d’Érech. Il est difficile de préciser la date de l'original, ainsi transcrit par les scribes assyriens sur l’ordre de leur maître; mais il est certain qu’il remontait à l’époque du premier empire de Chaldée, dix-sept siècles au

LE DÉIOICE ET I, 'ÉPOPÉE nAÜYI.ONIENSE,

moins avant notre ère, et peut-être plus; il était donc fort antérieur à Moïse. Qu’il ait été rédigé originairement dans la langue sé- ^ mitiqiie commune à Nitiivc et à Bahylone, que l'on a pris l’iiabitude d’appeler assyrienne, ou qu’il ait été (ce qui est possible et peut-être même probable) traduit, à cette époque reculée, d’un document antérieur en (tccadien, c’est-à-dire dans l'idiome touranien des plus anciens habitants de la Clialdée, il ressort des observations de M, Smith et de quelques faits grammaticaux qu’il signale, que la longue en porte des marques incontestables d'archa'isme. Il parait aussi résulter des variantes que les trois copies existantes présentent entre elles, que l’exemplaire d’après lequel elles ont été faites était tracé au moyen du type primitif d’écriture désigné sous le nom d’Iiier/iliqae, type qui était déjà devenu difficile à lire au septième siècle, puisque les scribes ont varié sur l’interprétation de certains caractères ; il en résulte aussi que cet exemplaire était lui-même la copie d’un manuscrit plus ancien sur laquelle on avait déjà joint au texte original quelques gloses interlinéaires. Certains des copistes les ont introduites dans le texte, les autres les ont omises.

^ Le texte, où le récit du déluge n'inlcrvieiit, nous l'avons déjà dit,

\ que comme un éi)isode, est une grande histoire épique sur la vie et les aventures d’un personnage fabuleux dont, nialhemeusement, le ' nom est toujours écrit on caractères idéographiques, ce (jui en laisse encore la véritable prononciation inconnue. Comme on no pont pas l’appeler X ou ***, il faut provisoirement lui donner, comme a fait M. Smith, l'appellatiou d'hdiibiir, prononciation phonétique des cal’acléi'cs employés comme idéogrammes à écrire son nom. Mais certainement les Assyriens et les Babyloniens le lisaient autrement. Des trouvailles ultérieures nous fixeront sans doute à ce sujet; mais il est probable que la lecture définitive du nom de ce héros devra cor- ‘respondre à la forme dont Béiose a fait Kvéchoüs, nom de son premier roi postdiluvien, dont la vie et le régne ont encore une durée fabuleuse de milliers d’années, ou peut-être à celle du Nemroddc la Bible. En effet, nous savons aujourd’hui d’une manière positive que la légende de Netnrod, « le fort chasseur, » que la Genèse citecomme un dicton populaire antique, appartenait au cycle des légendes assyro-habyloniennes. Assourbanipal, dans ses inscriptions historiques, y fait une allusion manifeste, quand il applirpie à Resen, une des cités d'Assyrie dont la construction est formellement attribuée par la Bible à Nemrod, rêpilhéte de « la ville du chasseur. » Ceci donné, il est très-frappant de voir le document babylonien faire régner hdubar siii’ quatre villes; Babylone, Érech, Sourippak (?) et Nipour, dont trois se retrouvent ceriaineiiient dans les quatre villes

f,E DÉLUGE ET l.’ÉPÜFÉE BABYI.OMENSE.

que la Genèse dit avoir clé « l’origine de l'empire » de Ncmrod, Babel, Érecli, Accad et Calncli. Babel et Erecli sont nommés de même » dans les deux sources ; les talmudistes s’accordent à dire que Calneli estNipour. En voyant deux énumérations parallèles de quatre termes cliacune en donner trois identiques, et dans le même ordre, il est bien diflicilc de ne pas rapprocher le quatrième dans l’une et dans l’autre, d’autant plus qu’Accad est dans les textes assyriens un nom de peuiile, et non de ville, 11 est donc probable que le rédacteur de lu Genèse l’aura substitué à celui de Soiirripak, lequel parait avoir élè presque complèlcinent oublié dés le temps où il écrivait, puis-qu'il disparait dans la géographie postérieure des textes cunéiformes eux-mêmes, l’eiil-êlre l’a-l-il l'ail d’après quelque tradition qui lui signalait Sourippak comme la capitale primitive du peuple d’Accad. En tous cas, ou est conduit, par les arguments que je viens d’indiquer, à l approclier étroitement la télrapolc sur laquelle régne htliibar darts le récit des tablettes cunéiformes, de la tétrapole nemrodile citée par la Bible ; et ceci me semble un argument très-tort pour l assimilalion des deux personnages.

/xduinr est l'ormellernenl donné comme un dieu dans d’atilrcs textes. Mais la légende épique, ainsi qu’il est arrivé chez tous les peuples, en fait un héros ; elle lui attribue une vie humaine, lui prête des exploits et des aventures terrestres; elle le préstînte comme un conquérant et un chef d’empire qui parvient, au travers de nombreuses épreuves, à l’immortalilé. C’est la Iransformatiou qu'ont subie chez les Iraniens les personnages de Yima et de Tliraélaoua, (|ui étaient certainement des dieux ddns leur conception premiéro. Elle constitue précisément ce qui fait passer le mythe religieux à l’étal d’épopée. Au reste, les dix rois antédiluviens de Bérose, qu’il repré- ' sente comme ayant régné sur la terre, sont aussi incontestableineul des personnifications divines, d’un caractère avant tout zodiacal. Je crois l’avoir établi ailleurs.

M. Smith n’a jusqu’à présent retrouvé qu’un fragment que l’on puisse attribuer avec certitudeaux cinq premières tablettes qui commençaient l’histoire épique. Ce fragment raconte qu’un monsti'e marin, appelé Boul, sortait périodiquement des flots pour ravager le pays cl dévorait les jeunes filles exposées à sa fureur. Isduhar, résolu à en délivrer la .contrée, part avec son chasseur, qui porte le nom signilicatif deSsaïd; il attire le monstre sur le rivage par l’appAl de deux femmes qu’il fait exposer et parvient à le tuer. C’est le prototype de l’hisloire de l’ersôe et d’Andromède, la principale de ces fables céphéniennes que le regrettable baron d’Eckslein a étudiées avec une érudition si ingénieuse et dont il a indiqué la source comme devant avoir été à Babyloiie.

Dk...

M. Smith ne nous a fait connaître non plus que par une bien courte analyse le contenu des tablettes 6-lü, qui amènent le rècii épisodique du déluge. Voici ce qu’il en rapporte. *

hdubar ayant vaincu le roi Belesou, qui parait l’avoir précédé sur le trône, ceint la couronne et épouse la déesse Istar, la Vénus chaldéo-assyrienne, veuve d’un premier époux divin dont le nom, écrit * idéographiquement, signifie « le Fils de la vie » ou « te Fils de l’esprit. » Je ferai voir un peu plus loin que ce premier époux n'est autre que Tammuz, l’Adonis babylonien, dont le culte s'était introduit -à Jérusalem au temps d’Ezéchiel, qui aperçut dans ses visions les femmes assises, pleurant Tammuz jusque dans le temple de Jéhovah. Le mariage à' hdubar avec Islar le ramène dans le cycle des dieux, et établit clairement son caractère essentiel et originaire de divinité.

Après un long règne, hdubar tomba malade et « craignit la mort, le dernier ennemi de l’homme. » Dans cette inquiétude, il résolut d’aller cliercher Sisithrus, à qui les dieux, en le sauvant du déluge, avaient accordé le privilège de l’immortalité sans passer parla mort, afin de savoir de lui comment il était devenu immortel, et par quels moyens lui-mème pourrait parvenir à la même faveur. Je me sers intentionnellement de la forme hellénisée du nom de ce personnage, car le texte n’en donne pas la prononciation en caractères phonétiques; il l’exprime par des idéogrammes signifiant « Soleil de vie » ou « Lumière de vie. » èious restons donc dans l’ignorance de la forme exacte du nom qu'Alexandre Polyhistor a écrit Xisuthrus et Abidène Sisilhi us; mais les raisons d'une nature trop spéciale pour être exposées ici, m’induisent à penser qu’elle devait être Sousrou.

hdubar se décide donc à aller consull' i- Sisithrus sur l’inspiration d'un songe dont Fliistoirc, nous apprend M. Smith, est malheureusement très-mutilée et dont il ne reste que peu de fragments.

Le récit, fort développé, du voyage n’est pas dans un meilleur état de conservation, et il n’est pas possible d’en suivre ave<’. certitude toutes les aventures. Après avoir erré longtemps, le héros finit par rcncoiitrer un personnage expert dans les choses de la navigation.

M. Smith en a lu le nom Ourkhamsi, sous l’empire d’une préoccupation de le rapprocher de celui d’Orchamus, qui se trouve seulement dans les Métamorphoses d’Üvide, comme le roi babylonien père de Leucolhèe, et qui, par conséquent, n’a en réalité aucune valeur sérieuse de tradition asiatique. Sur l’orthographe originale du nom, que M. Smith a bien voulu me communiquer, je crois devoir proposer une tout autre lecture. Il se compose de deux éléments : le mot our, « lumière », et un nom de divinité; celui-ci est écrit idéographiquement par le signe « dieu » et le chiffre 50 ;

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M. Smith l’a lu Khamsi, parce que c’est de cette façon que se disait cinquante en assyrien. Mais nous savons par d'autres sources qu’en vertu d’idées mystiques sur la valeur des nombres, assez analogues à celles qu’adoptèrent les pythagoriciens, les prêtres de Babylone faisaient correspondre à chaque nom de dieu un chiffre déterminé. Une tablette que |) 0 ssède le Musée Britannique en donne l’échelle complète. D’un autre côté, des exemples formels fournis par l’orthographe de noms propres dont on a la lecture positive, comme celui de Sennachérib, prouvent que lorsqu’on écrivait dans les textes cunéiformes la mention d’un dieu par le chiffre qui lui était affecté, on le lisait par son nom habituel. Il est certain que « le dieu 30 » se lisait Sin, « la déesse 15 » Istar, « le dieu CO » An«u. « Le dieu 50 » doit se lire de même, par le nom auquel correspond le chiffre 50 dans la tablette du Musée Britannique, et ce nom est celui de Bel. Je déchiffre donc comme Our-Bel, « lumière du dieu Bel » l’appellation du compagnon qui, à partir de ce point du récit, s’attache aux pas à’Izdubar.

Les deux héros construisent un vaisseau pour continuer leurs recherches, et s’embarquent sur l’Euphrate. Il était déjà question, dans des textes antérieurement connus , du « vaisseau du dieu Ivlubar », Bottant sur les eaux de l’Euphrate. La navigation iVhdubar el d’Our-Bel dure un mois et quinze jours, au terme desquels ils arrivent dans un pays situé prés de l’embouchure du fleuve, au milieu des marais, où résidait Sisithrus. Elle est marquée par diverses aventures, au cours desquelles Our-Bel parle à Izdubar des eaux de la mort, en lui disant : « Les eaux de U mort ne laveront pas tes mains. » '' ^

Au moment où hdubarel Our-Bel s’approchent de lui, Sisithrus est endormi. La tablette, suivant ce que nous apprend M. Smith , est à cet endroit trop mutilée pour apprendre comment ils arrivèrent à se rencontrer; mais il semble résulter de ce qu’on y distingue que Sisithrus ce trouvait avec sa femme à une certaine distance des deux héros qui le cherchaient, au delà d’un cours d’eau. Ne pouvant traverser le fleuve qui sépare les mortels de rimmortel, et qu’une puissance supérieure rend infranchissable, Izdubar appelle Sisithrus et lui adresse la redoutable question sur la vie et la mort. Il ne reste plus que la fin de la réponse de Sisithrus, qui proclame l’universalité de la morf pour les hommes : « La déesse Mamit (déesse de la destinée dont la mention apparaît ici pour la première fois), la déesse .Mamit, la créatrice du destin, leur a fixé leur sort fatal; elle a déterminé la mort et la vie, mais le jour de la mort est inconnu. » Ces mots, qui terminent le discours de Sisithrus, conduisent à la fin de la dixième tablette.

La onzième commence par une nouvelle question d’hdttbar, qui demande àSisillirus comment il est devenu immortel ; Sisitlirus, dans sa réponse, raconte l’histoire du déluge et donne sa piété comme la cause qui l’a préservé dans le cataclysme. C’est cette tablette que M. Smith a traduite intégralement. Nous reproduisons sa version, en y modifiant seulement lu forme donnée à quelques noms de dieux, qui s’écrivent au moyen d'idéogrammes et dont la prononciation est par conséquent encore doulcuse. Les assyriologues français , suivis par les Allemands et les Italiens, les lisent un peu différemment des savants de l’école anglaise, et d’une manière que je crois plus exacte. Le texte présente, comme on va le voir, de nombreuses lacunes; mais elles n’empêchent pas de suivre le sens général et de saisir les traits principaux.

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