‹ Le Demi-monde;Chapitre 30 sur 70 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

Les Mêmes, moins HIPPOLYTL:.

MARCELLE

Ces hommes mariés, on ne peut jamais compter sur eux.

RAYMOND, i Olivier.

Vous vouliez me dire quelque chose tout à l'heure?

OLIVIER

Oui... Dites donc, mon cher Raymond, vous ne m'avez plus reparié de madame d'Ange Ce grand amour, qu est-il devenu?. . .

RAYMOND

J'y ai renoncé.

OLIVIER

Déjà?

RAYMOND

Oui, je perdais mon temps.

OLIVIKR.

El vous en avez pris votre parti tout de suite ?

Que faire?

OLIVIER

C'est jiL'^te... Savez-vous que vous devenez tout à fait Parisien?... Vous êtes plus raisonnable que je ne cmyais... Je vous en félicite, et cela m'encourage à vous donner un avis.

RAYMOND

Lequel ?

OLlTIEfU

Vous avez promis à la vicomtesse de liii amener volre s<i'ur?

05 l-K ])K\ll-MUM)j;.

RAYMOND

Oui.

OLIVIER

Eh bien! ne l'amenez pas.

RAYMOND

Pourquoi donc?... La maison de la vicomtesse n'est-elle pas une maison convenable?

OLIVIER

Je ne dis pas cela, et la meilleure maison n'a pas une meilleure physionomie... Mais en grattant un peu cette surface^ vous allez voir ce quil y a dessous... Écoutez!... (Haut.) Est-ce que nous ne verrons pas monsieur Latour?

Il ma écrit pour s'excuser... Une affaire imprévue...

MARCELLE

Si celui qui a inventé ces deus mots : Affaire imprévue, avait pris un brevet d'invention^ il aurait gagné bien de l'argent.

OLIVIER

Monsieur Latour ne ment peut-être pas^ une fois par hasard il pourrait bien dire la vérité.

MARCELLE

Qu'est-ce qu'il vous a fait?... Vous dites toujours du mal de lui et il ne dit que du bien de vous.

OLIVIER

11 ne fait que son devoir.

VA LE NT IN E

C-'est un homme charmant, très-convenable, très-élégant, très-bien élevé ; ce n'est pas là un reproche qu^on puisse achesser à tout le monde.

OLIVIER

Très-bien! Il a tout poui' lui, alors; car il dépense très-grandement sa fortune...

VALENTINE

C'est encore vrai.

OLIVIER

Il est vrai que pour ce qu'elle lui coûte... il joue toutes les nuits et il gagne toujours.

ACli:: 11, SLLAL Mil. 67

Vous allez i>eut-ôlie dire qu'il triche.

OLIVIER

Non, je dis seulement qu'il a du bonheur au jeu, et on n'a

pas du bonheur coinine on a du ventre, sans le faire exprès.

RAYMOND

Mon cher Olivier, n'oubliez |)as que j'étais le témoin de monsieur de Latour.

OLIVIER

Que vous aviez connu à Bade, à la table d'hôte des bains. Vous tes un honnête homme, mon cher Raymond^ et vous croyez jue tout le monde est comme vous, c'est dangereux. Mais moi,

je n'aurais jamais consenti au duel que mon>ieur de Latour

avait l'air de chercher.

SUZANNE

Allez-vous dire qu'il n'est pas brave? 11 a eu son premier luel à dix-huit ans et il a tué son adversaire.

LA VICOMTESSE

(/est bien entrer dans la vie.

OLIVIER

l)ans la vie des autres. Je n'attaque pas le courage de monsieur de Latour, je dis seulement qu'un homme d'honneur '»mme monsieur de Maucroix ne doit pas plus se battre avec monsieur de Latour qu'un homme d'iionneur comme monsieur «le Nanjac ne doit lui servir de témoin.

SUZANNE

Voyons, mon cher Olivier, monsieur de latour vaut monsieur de Maucroix.

Non; car monsieur de Lntour, qui se l'ait appeler comte, est (ils d'un petit usurier du M irais qui lui a laissé une cinquantiiine de mille francs, avec les4|uels monsieur son fils se fait, grâce au jeu, un revenu de quarante mille francs par an.

VALENTINE

.\llonsdonc... il est d'une très-bonne famille.

OLIVIER

De laquelle, donc 1

Ob LE DE.MI-MUAJJJ-:.

VALENTINE

11 descend des Latour d'Auvergne.

OLIVIEK.

11 descend des Latour prends garde^ tout au plus.

MARCELLE

Allons^ le mot n'est pas maL

OLIVIER

Je m'étonne que les femmes qui se disent des femmes du monde...

LA VICOMTESSE

Qui en sont mon cher.

OLIVIER

Qui en sont, si vous voulez, reçoivent aussi facilement un homme que personne ne reçoit, et qui finira par faire partir de chez elles tous les hommes comme il faut. Je suis sur que si monsiem- de Bryade, monsieur de Bonchamp, tous ces messieurs, comme les appelle madame de Santis, ne sont pas venus aujourd'hui chez la vicomtesse, c'est qu'ils craignent d'y rencontrer monsieur de Latour.

LA VICOMTESSE

En voilà assez sur ce sujet.

OLIVIER

Madame de Santis ! madame de Santis !

VALENTI>E

Eh bien?

OLIVIER

Votre appartement de la rue de la Paix est-il terminé?

VALENTINE

Que vous importe? Je ne crois pas que vous y veniez souvent.

OLIVIER

Merci... Et votre mari?

VALEKTINE.

Mon mari?

OLIVIER

11 est terminé, lui, je le sais bien... Mais mon ami Richond vient de vous donner de ses nouvelles. Mordra-t-il à la réconciliation et payera-t-il le satin de Chine bleu et labrocatelle jaune?

ACTK II, SCKNK VIII. 69

V A LENT IN E

Mon mari? il va entendre parler de moi.

(À'ia va lui faire bien plaisir.

VALENTINE

Je vais lui faire un procès, à mon mari.

OLIVIER

(/'est une idée, ça. Reste à savoir si elle est bonne. Kt [»ourquoi ce procès ?

VALENTINE

Vous le verrez. J'en sais de belles sur mon mari, et mon avocat l'arrangera bien. Je suis s^i femme, après tout.

OLIVIER

A Votre avocat?

VALENTINE

Mon cher, vous avez de l'esprit une fois par semaine. Celait bier votre jour; taisez-vous.

OLIVIER

Savez-vous que ce n'est pas mal du tout ce que vous venez de dire là?

MARCELLE

Laissez dire, ma chère Valentine. Vous êtes dans votre droit, vous gagnerez votre procès ; c'est moi qui vous le dis. Vous ne parlez plus, monsieur Olivier.

OLIVIER

N<»n, mademoiselle, du moment que vous parlez. Je ne parle que des choses que je connais , moi , et comme je ne me connais ni en dinetles ni en pjupées , je ne cause pas avec les petites (illes.

C'est pour moi que vous dites cela?

OLIVIER

Oui, mademoiselle.

MARCELLE

Je parle des choses dont vous parlez, nmnd les grandes pcr- >onncs parlent de certaines choses devant les petites tilles, les l>etites filles ont le droit de se mêler à la conversation. D'ailleurs je ne suis plus une petite lillc.

70 LE DKMl-AiUMJi:.

OLIVIEK.

Qu'ètes-vous donc, mademoiselle?

MARCELLE

Je suis une femme.

OLIVIER

On me l'avait dit, mademoiselle ; mais, par respect pour vous, je ne voulais pas le croire.

MARCELLE

Monsieur!...

VALENTINE

Cela m'aurait étonné que vous n'eussiez pas fini par une impertinence.

LA VICOMTESSE, emmenanl Marcelle.

Vous allez trop loin, monsieur de Jalin, cette enfant ne vous a rien fait. Si, une autre fois, vous avez besoin de dire des choses désagréables à quelqu'un, quand vous serez chez moi, c'est à moi, mais à moi seule, qu^il faudra les dire. Viens, Marcelle. Nous accompagnez-vous, monsieur de Nanjac?

RAYMOND

Je suis à vous tout de suite.

(Elles sortent.)

Page 1