‹ Le Demi-monde;Chapitre 31 sur 70 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

RAYMOND, OLIVIEK.

OLIVIER

Vous avez entendu, mon cher Raymond; amènercz-vous votre sœur chez madame de Vernières?

RAYMOND

Ainsi, tout ce que vous avez dit est vrai?

OLIVIER

Tout ce qu'il y a de plus vrai.

RAYMOND

Ce monsieur de Latour?

OLIVIER

Est un chevalier d'industrie.

ACih li, Sf.K.NK 1\. 71

HAYMOM).

Celle iiiaduiiie de Santis ?

OI.IVIKR.

Kst une créature sans cœur cl san» esprit, qui déshonorerail le nom de son mari si son mari ne lui avait défendu de porter son nom.

RAYMOND

Et mademoiselle de Sancenaux?

OLIVIER

Est une jeune tille à marier, qui est le produit naïl' du monde dans lequel nous sommes.

RAYMO>D.

Mais dans quel monde sommes-nous donc? Car, en vérité, je n'y comprends rien.

OLIVIER

.\h! mon cher, il faut avoir vécu comme moi depuis longtemps dans l'intimité de tous les mondes parisiens pour coinprendiv les nuances de celui-ci, et, encore, ce n'est pas facile à • 'xpliquer. Aimez-vous les pèches?

RAYMOND

Les pèches, oui !

OLIVIER

Eh hien! entrez un jour chez un marchand de comestlhles, chez Chevet ou chez Potcl, et demandez- lui ses meilleures pèches. 11 vous montrera une corheille c<)ntcnant des fruits magnifiques posés à quelque distance les uns des autres et sépares par des feuilles , alin qu'ils ne puissent se toucher ni se corrompre par le contact; demandez-lui le prix, il vous répondra : vingt sous la pièce, je suppose; reliai dcz autour de vous, vous verrez !)icn certainement dans le voisinage de ce panier un autre paniei rempli de pèches toutes pareilles en apparence aux premières, .«^ulement plus serrées les unes contre les autres et ne .se laissant pas voir sur tous leurs côtés, et que le marchand ne vous aura pas otrertes... Dites-lui : Comhien celles-ci? il vous ré{M)ndra : Ouinze sous. Vous lui demanderez tout naturellement pourquoi ces p«*ches, aussi gro>ses, aussi helles, aussi mûres, aussi appt'li<santes, coûtent moins cher que les autres? Alors il en prendra une au hasard, le plus délicatement p<^)8>il)le, entre ses deux doipts, il la retournera, et vous montrera un tout petit point noir qui sera la cause de son prix inférieur. Eh bien î

mon cher, vous iMes ici dans le panier de pèches à quinze sous. Les femmes qui vous entourent ont toutes une faute dans leur passé, une tache sur leur nom; elles se pressent les unes contre les autres pour qu'on le voie le moins possible; et avec la même origine, le même extérieur et les mêmes préjugés que les femmes de la société, elles se trouvent ne plus en être, et composent ce que nous appelons le demi-monde, qui n'est ni l'aristocratie ni la bourgeoisie, mais qui vogue comme une île flottante sur Tocéan parisien, et qui appelle, qui recueille, qui admet tout ce qui tombe, tout ce qui émigré, tout ce qui se sauve de Lun de ces deux continents, sans compter les naufragés de rencontre^ et qui viennent on ne sait d'où.

RAYMOND

Où vit particulièrement ce monde?

OLIVIER

Partout, indistinctement; mais un Parisien le reconnaîtra bien vite.

RAYMOND

A quoi le recbnnaîtra-t-il?

OLIVIER

A l'absence des maris. Il est plein de femmes mariées dont on ne voit jamais les maris.

RAYMOND

Mais d'où vient ce monde étrange?

Il est de création moderne. Autrefois l'adultère comme nous le comprenons n'existait pas. Les maris étaient beaucoup plus faciles, et il y avait, pour définir la chose que représente aujourd'hui le mot adultère, un autre mot beaucoup plus trivial, dont Molière s'est servi souvent et qui ridiculisait plus le mari qu'il ne condamnait la femme; mais depuis que les maris armés du code onteule droit d'écarter du sehi de la famille la femme qui oubhait les engagements pris, une transformation s'est opérée dans les mœurs conjugales qui a dû créer un monde nouveau ; car toutes ces femmes compromises, séparées, répudiées, que devenaientelles?... La première qui s'est trouvée dans ce cas-là a été cacher sa honte et pleurer sa faute dans la retraite la plus sombre qu'elle a pu trouver; mais la seconde s'est mise à la recherche de la première, et, quand elles ont été deux, elles ont appelé un malheur ce qui était une faute, une erreur ce qui était un crime, et elles ont commencé à s'excuser et à se consoler l'une

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r.miic; <juaiul L'ilosont utc liois, oili's se sont iiiMlco a (Imcr; «jiMiui t'ilrs oui cic «jualiv, ellos ont l'ait une eontivtlanso. Alorsautour tle ces femmes sont venues se grouper les jeunes filles qui ont débuté dans la vie par une faute, — les fausses veuves, les fausses femmes mariées rjui portent le nom de l'homme avec (pii elles visent ; (juel«pies-uns de ces vrais ménages qui ont fait leur surnumérariat dans une liaison de plusieurs années; enlin toutes les fausses positions de femmes qui veulent faire croire «ju'elles ont été quelque chose, et ne veulent pas paraître ce <pi'elles sont. A l'heure «ju'il est, ce monde irrégulier fonctionne régulièrement, et cette société bâtarde est charmante pour les jeunes gens. L'amour y est plus facile qu'en haut et moins cher qu'en bas. .Mais les jeunes gens retournent de temps en temps vers les courtisanes, qui apprennent bien vite de leur indiscrétion ou de leur rancune les histoires de ces dames, qui les enjolivent, les racontent, et crient alors en plein souper, en citant des noms jadis honorables, cette phrase devenue traditionnelle pour les imbéciles : «Vous voyez bien que les femmes » du monde ne valent pas mieu.\ que nous ! »

RAYMOND

Mais ce monde, où va-t-il?

On n'en sait rien. Seulement, sous cette surface chatoyante dorée par la jeunesse, la beauté, la fortune, sous ce monde de dentelles, de rires de fêtes, d'amour, rampent des drames sinistres et se préparent de sombres expiations, des scandales, des hommes d'allaires, des ruines, des familles déshonorées, des procès, des enfants sé{»arés de leurs mères, et qui sont forcés de les oublier de bonne heure pour ne pas les maudire plus tard. Puis, la jeunesse s'en va, les courtisans s'éloignent; alors arrivent du fond du passé, pour s'emparer de l'avenir, les regrets, les remords, l'abandon, la solitude, l'armi ces femmes, les unes s'attachent à un homme qui a eu la sottise de les prendre au .sérieux, et elles brisent sa vie comme elles ont brisé la leur ; d'autres disparaissent sans qu'on veuille savoir ce «lu'elles sont devenues. (À*lles-ci se ci^nponnent à ce monde comme madame de Vernières, et y meurent entre le désir de remonter et la crainte de descendre. Celles-là, soit qu'elles se repentent sincèrement, soient qu'elles aient peur du désert qui se fait autour d'elles, implorent, au n un des intérêts de famille, au nom de

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leurs eiilaiits^ le pardon de leur mari. Des amis communs interviennent; on fait valoir quelques bonnes raisons. La femme est vieille, elle ne fera plus pailer d'elle; on replâtre tant bien que mal ce mariage en ruine, on rebadigeonne la façade, on va vivre un an ou deux dans une terie ; puis on revient, le monde ferm.e les yeux et laisse rentrer de temps en temps, par ime petite porte, celles qui étaient sorties publiquement par la grande.

RAYM0^D.

Comment ! tout cela est vrai? Si la baronne vous entendait^ elle serait enchantée.

OLIVIER

Pourquoi?

RAYMOND

Parce qu'elle m'a déjà dit la même chose.

Elle?

RAYMOND

Oui... avec moins d'esprit, je Tavoue.

OLIVIER

Ah!. (a part.) C'est pourtant assez spirituel ce qu'elle a fait là. (Haut.) Mais si la baronne connaît si bien ce monde, pourquoi y vient-elle?

RAYMOND

C'est ce que je lui ai demandé; elle m'a répondu que des amitiés contractées autrefois l'y ramenaient de temps en temps. Madame de Santis, par exemple... est une amie d'enfance... puis elle s'intéresse à mademoiselle de Sancenaux, quelle voudrait justement tirer de la fausse position où elle est. Cependant, avant peu elle en aura fini avec cette société.

OLIVIER

Comment?

RAYMOND

C^est un secret; mais d'ici à huit jours vous apprendrez une grande nouvelle.

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