RA^ MU>D
Vous me refusez.
OLIVIER
Je pars demain.
RAYMOND
Vous ne m'aviez pas parlé de ce voyage... Ah ça! qu'avezvous, mon cher OlÏNier? Vous avez l'air tout embarrassé depuis quelques instants.
OLIVIER
C'est que c'est très-embarrassant.
RAYMOND
Qu'y a-t-il?... parlez...
OLIVIER
Voyons, Raymond, êtes-vous bien convaincu que si je vous donnais un conseil dans une situation grave, ce ne pourrait être que pour vous être utile?...
RAYMOND
Oui. Lli bien?...
OLIVIER
Kh bien ! croyez-moi, retardez cette union, puisqu'il en est temps encore.
RAYMOND
Que voulez-vous dire ?...
OLIVIER
Je veux dire que, si amoui iiix que l'on soit, il est inulilc de se inaïkr «judiid on peut fane aiitivmeiil.
liA> MOND.
En VOUS disant que j'aime madame d'Ange, mon cher Olivier, j'ai probablement oublié de vous dire que je l'estime...
OLIVIER
C^est bien, mon cher, n'en parlons plus; au revoii .
RAYMOND
Vous n'attendez pas la baronne?
OLIVIER
RAYMOND
Non, je reviendrai.
Olivier?
OLIVIER
Raymond?... ,
RAYMOND
Vous avez quelque chose sur le cœur.
OLIVIER
Rien...
RAYMOND
Si...
OLIVIER
Dam! mon cher, vous n'êtes pas un homme comme tout le monde.
Qu'ai-je donc de particulier?
OLIVIER
11 n'y a pas moyen de causer avec vous, vous tournez en mal le bien qu'on vous veut. Au moindre mot, vous prenez feu comme un canon, vous avez des raisonnements de boulet de 48, qui vous cassent bras et jambes, c'est décourageant. Je veux vous donner un conseil d'ami, que je crois de mon devoir de vous donner; vous m'arrêtez net avec une de ces réponses en marbre, comme vous seul, je crois, savez le% faire. Nous ne sommes pas familiarisés avec ces caractères tout d'une pièce, nous autres Parisiens habitués à nous comprendre à demi-mot Vous me faites peur.
RAYMOND
Eh! mon cher, le métier de soldat ne m'a pas ôté tout sen.^ et tout esprit... Je sais encore que toute situation, c'est là ce que vous voulez dire sans doute, peut avoir deux faces, une sérieuse et une comique; jusqu'à présent j'ai pris la situation au
ACTK III, SCKNK \. 80
sérieux ; si vWe est comique , et que je ne la vcie pas , c'est l;i faute de mon inexpérience, et c*e>t le droit et le devoir d'un ami de me le montrer, et, croyez-le hien , «piaïul je l'aurai vu, eh ! mon Dieu, je serai le premier à en rire.
OLIVIKR.
Vous dites cela, et vous ne ririez pas.
RAYMOND
Vous ne me connaissez guère... Il arrive tous les jours qu'un homme so trompe... Eh hienî le jour où on le lui lait voir, ce qu'il a de mieux à faire, c'est d'en prendre gaiement son parti. Tout ou rien. Voilà ma devise...
OLIVIKR.
Votre parole...
RAYMOND
Ma parole...
OLIVIKR.
Alors, mon cher, pui?qu'il en est ainsi, rions.
RAY.MOND
J'ai fait fausse route?
OLIVIER
Tout l>onnement.
Klle ne m'aime pai>?...
OLIVIKR.
In instant... je ne dis pas cola... au contraire, je crois qu'elle vous aime l>eauc(>up. Mais, entre nous, ce n'est pas une laison pourYOUs marier, carpour elle ccslaulrechose. Un mari comme VOUS... cela ne se trouNC pas tous les jours, et il faut en essayer pis mal avant dVn trou\er un.
RWMuND.
VA la baronne... Contez-moi cela, cher aini.
OLIVIER
Oh! ce serait bien loni:. D'ailleurs les aiVaires des autres ne me reuMident pas. T(»ut ce qu il m'appartient de vous dire, c'est qu'on n'épouse pas madame d'Anize.
RAYMOND
Vraimentif
90 LE DKMl-MOlNDE.
OLIVIER
li faut arriver d^Afriqiie pour avoir cette idée- là.
RAYMOND
Ah! cher ami! Eh bien ! vous me rendez un fier seivice. Je comprends pourquoi elle voulait que je gardasse le silence sur ce mariage; pour<iuoi elle voulait se marier loin de Paris; pourquoi elle me disait de me défier de vous.
OLIVIER
Elle savait bien que je vous aimais trop pour vous laisser faire une pareille... chose sans vous renseigner un peu.
RAYMOND
Savez-vous que cette femme est adroite? Elle s'était complètement emparée de mon espiit et de mon cœur.
OLIVIER
Elle est très-Féduisante^ il faut le reconnaître; elle a un esprit charmant, elle est supérieuie à toutes les femmes qui Tentourent, car c'est déjà une siipérioiité sur elles que de s'etie introduite dans leur monde et d'y ti^iiir la place qu'elle y lient... N'épousez pas Suzanne, mais aunez-la, elle en vaut la peine.
RAYMOND
Vous en savez quelque chose, vous?
OLIVIER
Oh! moi, non.
RAYMOND
De la discrétion maintenant.
Il sera bien temps d'en faire.
RAYMOND
Ce n'est plus comme la première fois que je vous ai \u; ce jour-là vous avez été discret.
OLIVIER
Je vous ai dit la vérité.
RAYMOND
Laissez donc !
OLIVIER
Ma parole... Vous m'avez dit : Vous n'êtes que Lami de madame d'Ange?... Je vous ai dit : Oui, c'était vrai. Je n'étais que
ACit: III. SCÈNE V. 01
.11 ami. hu leslcjene nous connaissais pas; vous vous Hcs imnio prê>ontL' à moi en homme qui veut tout tuer... Je n'a- \ah pas de bien bonnes raisons |ioin- minlt're>s('r à vous... Je me disais : Voilà un garç(»n qui est amoureux <ie la baronne; il est ou il va èlre son amanl. Il ivp irlira dans deux mois avec la con\iclion qu il a élé aimé d'une femme du monde, et il ira se f.iire tuer là-dessus. Bon voNaire... Mais mamlrnanl que j'ai été à même d'apprécier votre cdiu", votre franclii^e^ votre caractère, V(iUi> m apprenez que vous a.lezlui donner votienom... Diable!... c'est une autre afl'aire, et le silence serait une trahison dont vous auriez le droit de me demander compte un jour. Je ne vous cache donc plus rien. L -s choses ont suivi, je crois, leur progression niiiurellc; vous ne m'en voulez pas?...
RAYMOND
Moi, NOUS en vouloir, cher ami ? ètes-vous fou? Croyez bien, i!i cnntiaire, que je n'oublier.ù de ma vie le service que vous me rendez...
OLI VIEU.
Avec les gens amoureux on ne sait jamais à quoi s'en tenir...
HAYMOND,
Je n'aiinr» plus cette femme.
OLIVIER
Mais il est bien entendu que tout «;e que je viens de vous dire • sle entre nous.
RAYM0M>.
Naturellement. .Maintenant, que me conseillez-vous de faire?
OLIVIEII.
Dam! ceci vous regarde.
I«AVM"M».
C'est assez embarrassant... (ependanl, au p<.intoù en sont les choses, il me faudrait une rai>on.
0 1.1V IKK.
{•ans ces cds-là toules les rusons sont bonnes. Au moment déii-if vous aurez une in^pir.llioll. Du reste, à ce moment-là, elle -era forcée de vousa\ou« r >.i l'O'ilioii. L.i raison seia .>uffi- .nle.
Il \ N M'i 1'.
Quelle position r...
92 LE DEMl-MO-NDE.
Pour faire une veuve, il faut un mari, un mari mort, c'est vrai... mais un mari mort, c'est plus difficile à se piocuier qu'un mari vivant.
RAYMOND
Ainsi, elle n'est pas veuve ?
OLIVIER
Elle n'a jamais été mariée.
RAYMOND
Vous en êtes sûr ?
OLIVIER
J'en suis sûr. Personne n'a jamais vu le baron d'Ange... Du reste, si vous voulez des renseignements certains sur elle^ allez trou\er le marquis de Thonnerins, puisque votre sœur le connaît... En voilà un qui doit en savoir long sur la baronne... Mais ne me trahissez pas ; ce sont là de ces services quon se rend entre amis, mais qu'il est inutile de divulguer. Sur ce, adieu ; j'aime autant qu'elle ne me trouve pas ici, elle se douterait de quelque chose, et il faut qu'elle ignore notre conveisation...
RAYMOND
Bien entendu. 11 e^t inutile alors que je lui fasse la commission dont vous m'aviez chargé?
OLIVIER
Quelle commission?
RAYMOND
Ne m'aviez-vous pas prié de lui dire que vous lui rapporteriez plus tard ce que vous lui rapportiez ce matin?
OLIVIER
Ne lui dites rien.
Qaest-ce que c'était donc encore?
OLIVIER
C'étaient des papiers.
RAYMOND
Des papiers d'affaires?...
OLIVIER
Oui.