‹ Le Demi-monde;Chapitre 46 sur 70 · SUZANNE, OLIVIER · texte numérisé non relu

SUZANNE, OLIVIER

SUZANNE

Ah! c'est touchant!... Je voudrais vous voir épouser mademoiselle de Sancenaux, après ce que vous avez dit d'elle.

Je ne la connaissais pas, et^ maintenant je la connais.

SUZANNE

/ Ce qui prouve qu'il ne faut pas se hâter de parler mal des v^gens; et, à ce propos, nous avons un compte à régler tous les deuxi

ACTK m, SCK.NK M. 107

..LIVUH.

OuoI coinple 1

SrZANNE.

Faili's donc Ihomiiu* qui ne comprend pas ! Vous avez dit à mouï^ieur de .Nanjac qu'il avait tort de ui'épouscr.

OLIVIER

C'est vrai.

SIZANNE.

i:t vttus lui avez dit pourquoi il avait tort ?

OLIVIER

Oui.

SUZANNE

Vous avi'z au moins le m«'rite de la franchise, ce «jui n'eml>èchc pas que vous avez fait là une... Comment dit-on?... 11 y a un mot pour ces sortes de choses.

OLIVIER

Une soltiso?... est-ce le mot que vous cherchez?

Non.

OLIVIER

l ne infamie 1

SUZANNE

Ce nest pas encore cela... Lnc...

OLIVIER

lue lâcheté... dites le mot, il vous brûle les lèvres.

SUZANNE

Justement, une lâcheté !

OLIVIER

Et pourquoi ai-je fait une lâcheté ?

SUZANNE

Parce qu'un homme d'honneur garde ces choses-là pour lui.

OLIVIER

Ce qui prouve que vous et moi n'avons pas les mômes idées surlhonncur, heureusement.

SUZANNE

il ne NOUS faut heu pour ce mot-là?

OLIVIER

Rien!

Et vous avez cru que monsieur de Nanjac ne me raconteiait pas votre conversation ?

OLIVIER

Je l'ai cru parce qu^il m'avait donné sa parole.

SUZANNE

Vous m'aviez bien donné votre parole d'être mon anii^ \ ous.

OLIVIER

D'être votre ami, oui; d^ètre votre complice, non !...

SUZANNE

Complice est dur. Dites donc, Olivier '^

OLIVIER

Quoi?

SUZANNE

Vous savez que votre démarche a tourné à mon avantage.

OLIVIER

Tant mieux De cette façon-là, j'ai fait mon devoir d'un

côté, et, de l'autre, je vous ai rendu service.

SUZANNE

Il est plus amoureux que jamais.

OLIVIER

Vraiment ?

SUZANNE

Aussi, n'y a-t-il pas moyen de vous en vouloir... Coniment, vous, un homme d'esprit, vous n'avez pas compris que vous donniez dans un piège?

OLIVIER

Dans un piège !

SUZANNE

Naturellement, mon pauvre ami... Vous voulez lutter avec une femme, mais vous ne savez donc pas que la femme la plus niaise, et je ne suis pas cette femme-là, est cent fois plus rusée que l'homme le plus spirituel?... Je me suis bien doutée hier, après votre conversation avec monsii^ur de Nanjac, que notre grande amitié n'irait plus loin, et que du moment qu'il serait

ACTt 111, SCK.NE M. 109

«[iieslion lie iii.iridge, votre délicatesse me dèclu crail l.i ^ui ri e.. . Il fallait frapixM- un grand c«»!ip et terrasser si bien la vt'iité que les niédisiinees et les calomnies n'eussent plus, par la suite, la moindre chance de succès; alni-s, je vous ai prié de me rap- |H)rter mes lellics aujourd'hui... Bien que ça aurait dû vou>i ouvrir les yeux... Est-ce que je suis une femme à redemander mes lctlre>?... Mais vous n'avez pas fait la moindre supp(»silion, et vous êtes '^'cntimcnt venu ce matin , avec vos petites lettres dans votre p<>che... Voyant approcher l'heuie a lacpielle vous deviez venir, je suis sortie pour vous faire trouver seul avec

monsieur de Nanjac Vous avez fait votre métier d'honuèle

homme... Vous avez dit à monsieur de Nanjac ce (jue vous aviez été |»ar moi... vous avez trouvé moyen de lui laisser mes lettres... Je suis revenue... Il ne connaissait pas mon écriture, il m'a fait écrin: devant lui, il a comparé les deux écritures

OLIVIEK.

Et?...

SUZANNE

Et comme elles ne se ressemblent pas, il est déjà convaincu ijue je suis victime d'une calomnie... Il m'aime plus que jamais, ^ il n'a plus qu'une idée... c'est de se couper la gorge avec NOUS... Comment, à votre âge, vous ne savez pas encore \^ que le moyen le plus infaillible de se brouiller avec son meilleur ami, c'est de lui dire du mal de la femme qu'il aime, quand bien même on pourrait le lui prouver , surtout si on le lui prouve?... Je l'aii^ongédié pour ses soupçons... Je lui ai dit que je ne voulais plus le revoir... que je partais aujourd'hui, que sais-je?... tout ce qu'une femme intelligente sait dire en pareil cas... Je lui ai signilié que je ne serais jamais sa femme .. Dans dix minutes il sera ici, et dans huit jours nous serons mai iés... Voilà ce que vous avez fait, mon cher... Allons, vous avez perdu, vous devez un gage.

OLIVIER

Ainsi vous avez deux écritures?...

SUZANNE

Non, je n'en ai qu'iine, c'est bien assez.

OLIVIER

Comment se fait-il?

SUZAN^E

Je veux bien tout vous dire, parce qu'au fond je suis une bonne femme, et que je ne vous en veux pas... Sachez donc, mon cher ami, que lorsqu'une femme comme moi a mis dix ans à échafauder sa vie pièce par pièce, morceau par mojceau, son premier soin a été d'écarter de Téchafaudage toutes les chances déjà connues de destruction... Or, parmi ces chances, il y a, au premier rang, la manie d'écrire... Sur cent femmes compromises, il y en a les doux tiers qui l'ont été par les lettres qu^elles ont écrites... Les lettres de femme sont faites pour être perdues par celui à qui elles sont adressées, rendues à celle qui les a écrites, interceptées dans le trajet par celui qui ne doit pas les connaître... volées par les domesti(]ues, montrées à tout le monde... En amour, écrire est dangereux, sans compter que c'est inutile... 11 résulte de ces théoiies que je me suis juré de ne jamais écrire une lettre compromettante, et depuis dix ans je me suis tenu parole.

OLIVIER

Alors, les lettres que je recevais de vous ?... .

SUZANNE

Sont de madame de Sanlis, qui est la plus grande écr^'assière que je connaisse, qui a la plume à la main toute la journée, qui ne me quittait pas à Bade, et qui me rendait le service de vous répondre, en mon lieu et place, des lettres que je ne lisais même pas... Elle a, du reste, une belle écriture anglaise, longue, mince, aristocratique, élancée comme une lady à la promenade... Ainsi, mon cher ami, vous avez été en correspondance avec Valentine Soyez tranquille, je ne le dirai pas

à votre ami, monsieur Richond, ça pourrait vous brouiller avec lui.

OLIVIER

Il n^y arien à répondre..... Ah! vous êtes d^me jolie force, vous...

SUZANNE

Maintenant, causons sérieusement... De quel droit avez vous agi comme vous l'avez fait?... Qu'avez-vous à me reprocher?... Si monsieur de Nanjac était uu vieil ami à vous, un camarade d'enfance, un frère, mais non , vous le connaissez depuis huit ou dix jours... Si vous étiez désintéressé dans la question, mais

ACTK 111. SCÈNK \1. 111

- tcs-vous sur do ne pas avoir obéi aux mauvais conseils de voire ainoui-propie Messe?... Vous ne m'aimez pas, je le i>ais bien, mais on en veut toujours à une femme quand elle vous dit inelle no vnus aime plus... ^noi! paice qu'il vous a plu de me (ire la cour, parce que j'ai été assez contianlc pour croire en Ntuis. parce que je vous ai jugé un galant homme, parce que je M»us ai aimé, peut-être, vous deviendrez un obstacle au bonheur de toute ma vie?... Vous ai-jc compromis? Vous ai-je

ruiné?... Vous ai-je trompé, même? Admettons, et il faut

l'atlmeltre, puisque c'est vrai... que je ne sois pas digne, au point de vue du monde, du nom et de la position que j'ambitionne, est-ce bien à vous, qui avez contribué à m'en rendre mdiifne, à me fermer la route honorable où je veux entrer?... Non, mon cher Uli>ier, toulctla nVsl pas juste, et ce n est pas quand on a parlicij>é aux faiblesses des gens, qu'on doit s'en faire ime arme contre eux... L'homme qui a été aimé, si peu que ce soit, d'une fenune, du moment que cet amour n'avait ni le calcul ni l'intérêt pour bases, est éternellement l'obligé de cette femme, et quoi qu'il fasse pour elle, il ne fera jamais autant qu'elle a fait pour lui.

OLIVIER

Vous avez raison. J'ai peut-être cédé à un mauvais sentiment, 1 la jalousie, en croyant céder à la voix de l'honneur; cependant, t ma place, il n'est pas un honnête homme qui n'eût agi comme îiioi. A cause de Uaymond, j'ai eu rai<on de parler; à cause de NOUS, j'aurais dû me taire. C'est une vérité que ce proverbe irabe : La parole est d'argent, le silence est d'or.

SrZANNE.

Voilà tout ce que je voulais vous entendre dire. Maintenant...

OLIVIER

Maintenant?

8UZA?(KE, TOTant entrer Sophie.

Rien, (a sopi.e.) Qu'est-ce que c'est?

SOPBIE.

Monsieur de Nanjac est là!...

SUZÀIVNE.

J'avais donné des ordres.

SOPHIE

11 a insisté pour voir madame la baronne. Je lui ai répondu

que madame la baronne ne recevait pas. Il m'a demandé si monsieur de Jalin était ici^ je lui ai dit que je n'en savais rien ; il m'a dit de m'en assurer, et si monsieur de Jalin était che madame, de le prier de venir lui parler.

SUZANNE

Dites à monsieur de Nanjac d'entrer.

OLIVIER

Vous allez le recevoir?

SUZANNE

Non. Vous le recevi^ez, vous, et vous lui direz maintenant ce que vous croirez devoir lui dire. Rappelez-vous seulement qu'il m'aime, que je l'aime, et que ce que je veux, je le veux... Au revoii'^ mon cher Olivier.

(Elle sort.)

Page 1