ACTE V, SCENE V
convaincu, et qui, s'il m'eût tué, s'il eût fermé la seule bouche qui tôt ou tard pouvait l'éclairer, vous eût épousée. Eh bien ! si j'ai voulu empêcher votre mariage, si j'ai dit à Raymond tout ce que je lui ai dit, si, enfin, sur le terrain, j'ai oublié qu'il était mon ami, si j'ai tué l'homme dont je pressais la main il y a huit jours encore, ce n'est pas pour Fofîense que j 'avais reçue, c'est pour que vous ne soyez pas à lui ; parce que je vous aimais, parce que je vous aime. En une minute, je vous ai tout fait perdre. Je ne puis être qu'à vous, vous ne pouvez être qu'à moi. Ne me quittez plus. Partons.
SUZANNE
Partons.
OLIVIER, la prenant dans ses bras.
Enfin ! ... (ed riant aux éclats.) Oh ! ... j'ai eu de la peine.
SUZANNE
Que dites-vous?
OLIVIER
Vous avez perdu , chère amie, vous devez un gage, regardez!...
SUZANNE, voyant paraître Raymond, suivi d'Hippolyte.
Raymond !
MARCELLE, se jetant dans les bras d'Olivier.
Ah!...
OLIVIER
Pardonne- moi, ma femme, il fallait sauver un ami.
RAYMOND, à Olivier.
Merci, Olivier. En vérité j'étais fou. Vous avez pris soin de mon honneur jusqu'à la fin. Rien ne vous a rebuté pour me convaincre, ni mon aveuglement, ni mon injuste haine, ni cette .blessure qui heureusement est sans gravité. Il n'y a plus rien entre madame et moi, qu'une question d'intérêts que je vous prie de régler (il lui remet un papier), afin que je n'aie même plus à lui adresser la parole.
(Marcelle s'approche de Raymond, qui lui prend amicalement les mains. Olivier s'approche de Suzanne).
SUZANNE
Vous êtes un misérable !
OLIVIER
Oh! pas de grands mots. Quand on a engagé dans une partie
la vie et l'honneur de deux hommes, il faut perdre en beau joueur. Je me suis bien fait donner un coup d'épée, moi, pour avoir le droit de prouver la vérité. Ce n'est pas moi qui empêche votre mariage, c'est la raison, c'est la justice, c'est la loi sociale qui veut qu'un honnête homme n'épouse qu'une honnête femme. Vous avez perdu la partie, mais vous sauvez votre mise.
SUZANNE
Comment cela?
OLIVIER
Par cet acte, Raymond vous restitue la fortune qu'il vous a fait perdre.
SUZANNE
Donnez. (Elle déchire le papier.) Ce que je voulais de lui, c'était son nom et non sa fortune... Dans une heure j'aurai quitté Paris. Demain je serai hors de France.
OLIVIER
Cependant , vous n'avez plus rien. Vous avez tout rendu au marquis.
SUZANNE
Je ne sais pas comment' cela se fait; mais j'étais si troublée en remettant ces papiers à monsieur de Nanjac, qu'après son départ j'en ai retrouvé la moitié sur ma table. Adieu, Olivier.
(Elle sort.)
OLIVIER
Quand on pense qu'il n'aurait fallu à cette femme, pour faire le bien, qu'un peu de l'intelligence qu'elle a dépensée pour 13 ire le mal!
RAYMOND, à Marcelle.
Vous serez heureuse, mademoiselle; vous épousez le plus honnête homme que je connaisse.