ACTE II, SCÈNE III
RAYMOND
Ce serait une excuse si vous en aviez besoin avec moi. C'est avec la vicomtesse que vous causiez quand je suis arrivé ?
SUZANNE
Non, c'est avec le marquis de Thonnerins.
RAYMOND
N'a-t-il pas une sœur ?
La duchesse d'Haubeney.
RAYMOND
Ma sœur est très-liée avec elle ; et, depuis mon arrivée, elle me tourmente pour me présenter dans cette maison; mais je m'y sais toujours refusé; à quoi bon ?
SUZANNE
Le marquis a une fille charmante.
RAYMOND
Que m'importe?
SUZANNE
Qui aura quatre ou cinq millions de dot.
RAYMOND
Cela m'est fort indifférent, à moi, qui ne compte pas l'épouser.
SUZANNE
Pourquoi pas?
RAYMOND
Comment penserais-je à mademoiselle de Thonnerins ou à toute autre, puisque je vous aime?
SUZANNE
Quel enfantillage ! C'est à peine si vous me connaissez.
RAYMOND
Le jour où Ton voit pour la première fois la femme que l'on aimera, on l'aime; on l'aimait peut-être déjà la veille, avant de l'avoir rencontrée; on subit l'amoir, on ne le raisonne pas; il est tout de suite ou il n'est jamais. 11 me semble qu'il y a dix ans que je Vous aime.
SUZANNE
Soit; mais, s'il peut se passer de temps pour naître, l'amour
ne saurait s'en passer pour vivre, et sans croire à l'éternité des sentiments subits que nous inspirons, nous vouions cependant, nous autres femmes, croire à leur durée. Or, vous dites que vous m'aimez, et vous repartez dans six semaines, probablement pour ne plus "revenir. Ai-je l'air d'une de ces femmes qui ont des, caprices d'un mois? Si vous Fàvez pensé, vous me faites injure
RAYMOND
Que vous ai-je dit hier?
SUZANNE
Des folies.. . Que vous ne vouliez plus partir... que vous vouliez que je fusse votre femme... La nuit a passé par là-dessus... La nuit qui porte conseil.
RAYMOND
Je ne pars pas... J'ai envoyé aujourd'hui ma démission au ministre.
SUZANNE
Que voulez-vous que je vous dise, c'est de la démence; il est impossible que vous ne regrettiez pas dans un an, dans un mois
peut-être , le sacrifice que vous m'aurez fait Je vous parle
comme une véritable amie... Songez donc que je suis une vieille femme auprès de vous... J'ai vingt-huit ans... A vingt-huit ans, une femme est plus vieille qu'un homme de trente... C'est à moi d'avoir plus de raison que vous.
Faut-il donc avoir vécu, comme vous le dites, et avoir usé son cœur aux banalités des amours vulgaires pour avoir le droit de se donner à trente ans?... Je remercie Dieu, au contraire, moi, de nï avoir fait, dès ma jeunesse, une vie active qui a conservé toutes mes sensations intactes et énergiques, pour l'âge où rhomme est véritablement appelé à comprendre l'amour.. Vous me traitez comme un enfant... J'avais dix ans, Suzanne, quand j'ai perdu mr mère que j'adorais, et si jeune que l'on soit, le jour où l'on perd sa mère, on devient vieux tout à coup. Croyez-vous donc que la vie des camps, les longues journées passées dans les solitudes, au bord de la mer, la mort affrontée tous les jours, le souvenir de mes meilleurs amis tombés autour de moi, n'aient pas hâté ma pensée et ne m'aient pas fait vivre deux fois mes années?... J'ai des cheveux gris, Suzanne, je suis un vieillard, aimez-moi.