ACTE II, SCÈNE III
SUZANNE
Si je \ous aime et que vous doutiez encore de moi, comme vous l'avez fait quand vous m'avez vue chez monsieur de Jalin, à qui j'allais parler de vous, s'il me faut lutter sans cesse contre vos soupçons, contre votre jalousie, que deviendrai-je?...
RAYMOND
Ce que j'ai dit à Olivier prouvait mon amour. .. Où est l'homme aimant sincèrement, qui acceptera que la femme qu'il aime puisse être soupçonnée?... L'amour ne va pas sans l'estime.
SUZANNE
C'est vrai!... Et cette jalousie que je vous reproche, je la comprends, je la ressentirais, je la ressens peut-être. Ce qui me plaît en vous, c'est la certitude que vous n'avez jamais aimé... Mais si j'étais votre femme, je voudrais cacher mon amour et mon bonheur à tous les yeux. ,. Ce monde où je vis, je ne voudrais ^nê me plus savoir s'il existe, parce qu'il est plein de femmes plus belles et plus jeunes que moi, que vous pourriez aimer un jour... Le mariage, tel que je le comprends, ce serait une solitude éternelle.
Suzanne, c'est ainsi que j'aime, c'est ainsi que je veux être aimé ; nous partirons quand vous voudrez, dès demain, et nous ne reviendrons jamais.
SUZANNE
Et votre sœur, que dirait-elle, mon Dieu?
RAYMOND
Elle me dira: Si tu aimes cette femme, si elle t'aime, si elle est digne de toi, épouse-la.
SUZANNE
Mais elle ne me connaît pas, mon ami; elle me croit jeune et belle ; elle me suppose une famille qui deviendrait la sienne. Elle ne sait pas que je suis seule sur la terre, et que mon mariage la séparera de vous, puisque nous devons partir. Si elle savait tout cela, elle vous donnerait les conseils que je vous donnais moi-même tout à l'heure. Vous l'aimez, vous finiriez par la croire.
RAYMOND
Ma sœur vivra-près de nous. Rien ne l'attache plus à un lieu qu'à un autre.
SUZANNE
Faites-moi la connaître d'abord. Je veux lui plaire, je veux gagner son ebiime et son affection, je veux que l'idée lui vienne de faire de moi sa sœur, je veux qu'elle souhaite cette union nu lieu de l'accepter.
RAYMOND
Tout ce que vous voudrez.
Et vos amis auxquels vous irez demander conseil?
RAYMOND
Je n'ai pas d'amis.
Monsieur de Jalin.
SUZANNE
RAYMOND
C'est le seul ; mais avouez qu'il mérite cette amitié. C'est un cœur loyal.
SUZANNE
Certes. Mais notre réputation tient à si peu de chose ! Que vous parliez de ce mariage, et que pour une raison ou pour une autre, il ne se fasse pas, dans quelle position fausse et ridicule me trouvé-je? Si je vous cause jamais un chagrin, allez le confier à Olivier, mais jusque-là, gardez notre secret pour vous. 11 n'y a de vrai bonheur que celui que personne ne connaît.
RAYMOND
Vous avez raison, toujours raison... Mais bien qu'Olivier eût presque droit à cette confidence, bien que nous nous soyons à peine quittés pendant ces quatre derniers jours, il ne m'a pas questionné et votre nom n'a pas été prononcé une seule fois. N'importe, je ne dirai rien à ma sœur ni à Olivier... Est-ce cela ?
SUZANNE
Oui.
Comme je vous aime !
Voici quelqu'un.
LE DOMESTIQUE
Monsieur Olivier de Jalin, monsieur Hippolyte Richond.
RAYMOND
SUZANNE
SUZANNE
Olivier ! que vient-il faire ici?...