ACTE IV, SCENE I
répète, la chose est impossible, et j'ai déjà usé à cette lutte non-seulement mon énergie, mais encore mon amour. Je n'aime plus monsieur de Nanjac.
LE MARQUIS
Est-ce bien vrai, Suzanne?
SUZANNE
Vous êtes la seule personne à qui je ne mente jamais.
LE MARQUIS
Vous n'aimez pas monsieur de Nanjac?...
SUZANNE
Je n'aime personne.
LE MARQUIS
Ainsi, ce mariage n'aura pas lieu?...
SUZANNE
Non, je garde ma liberté. Je vais me retirer en Italie... Là, on demande moins aux femmes d'où elles viennent, et pourvu qu'elles aient de la fortune, qu'elles reçoivent bien et qu'elles ne soient pas trop laides, on croit tout ce qu'elles disent; j'achèterai une maison sur les bords du lac de Corne, je mettrai du blanc et du rouge comme madame de Santis, je me promènerai sur le lac à la clarté des étoiles, je ferai de la poésie byronnienne, je me poserai en femme incomprise, je recevrai et je protégerai des artistes, et je finirai par épouser, si je veux absolument me marier, un faux prince italien ruiné, qui me mangera ma fortune, qui entretiendra une danseuse et qui me battra par-dessus le marché. N'est-il pas vrai que j'ai pris le bon parti, et qu'une femme comme moi ne peut pas ambitionner autre chose?
LE MARQUIS
Et vous partez?
SUZANNE
Dans trois ou quatre jours.
LE MARQUIS
Seule?...
SUZANNE
Avec ma femme de chambre...
LE MARQUIS
Et monsieur de Nanjac ignore ce dépaïf?.^
SUZANNE
Complètement.
LE MARQUIS
Et vous ne lui ferez pas savoir où vous allez?
Si je voulais continuer à le voir, j'aurais plus court de reste? à Paris. Si je pars, c'est, au contraire, pour cesser des relations devenues impossibles dans le présent, et plus impossibles encore dans l'avenir?
LE MARQUIS
Eh bien! je vous félicite et je vous sais gré de cette résolution, votre esprit <st votre bon sens ont fait ce que la nécessité vous aurait contrainte à faire.
SUZANNE
Comment cela?
LE MARQUIS
Le hasard est un maladroit qui se môle de tout ce qui ne le regarde pas. Le hasard a fait que la sœur de monsieur de Nanjac est l'amie de ma sœur à moi; monsieur de Nanjac n'a pas caché ses projets de mariage à sa sœur, qui est venue en parler à la mienne, et c'est ainsi que j'ai appris le nom que je n'ai pas voulu apprendre de vous. Ce n'est pas tout; monsieur de Nanjac est venu lui-même me questionner sur votre compte. Je n'ai rien dit, préférant, en galant homme, vous laisser sortir vousmême, avec les honneurs de la guerre, de cette situation délicate. Je suis venu vous dire aujourd'hui ce que je vous ai déjà dit une fois, que du moment où, par des circonstances indépendantes de moi, je connaîtrais l'homme que vous voulez épouser, je dirais la vérité à cet homme. J'ai patienté quelques jours, j'ai bien fait, puisque je vous trouve, par d'autres raisons, résolue à ne pas conclure ce mariage. Tout est pour le mieux; si vous êtes sincère...
SUZANNE
Je le suis. Demain monsieur de Nanjac aura recouvré toute sa liberté, et vous pourrez faire de lui , si bon vous semble, un mari pour mademoiselle de Thonnerins.
LE MARQUIS
Ma fille n'a rien à faire là dedans, ma chère Suzanne, ne l'oubliez pas. Tout ce que nous avons dit est sérieux?